LA FRANCE DANS LE MONDE
Solidarité de la France et de son empire colonial. — Nous gardons l'habitude fâcheuse d'envisager souvent la fortune de la France et sa place dans le monde sans faire entrer en ligne de compte la valeur de son empire colonial. Il semble encore à beaucoup de Français que tous ces pays épars à la surface du monde sont, non pas une plus grande France, mais seulement une sorle de domaine campagnard de la mère patrie. C'est bien un domaine campagnard, en effet, dans ce sens qu'il y a là des terroirs qui commencent à donner à notre France et qui lui donneront de plus en plus ce que nos belles terres de France donnaient seules autrefois, une nourriture abondante, à bon compte, et un apport de matières premières nécessaires à notre industrie. Elles renferment aussi des trésors minéraux dont l'appoint pourra compenser dans une large mesure notre infériorité relative ; beaucoup de Français déplorent avec raison que notre pays n'ait pas assez de houille pour donner à ses navires un fret de sortie, et se lamentent .sur cette infériorité de la mère patrie, sans songer que .si un jour plusieurs de nos colonies remplissent cet office, notre infériorité sera compensée. Bref, il faut perdre l'habitude d'opposer la France européenne aux autres pays européens, abstraction faite de ses possessions d'outre-mer. N'avons-nous pas coutume d'envisager la richesse de la Grande-Bretagne comme partout répandue et pour ainsi dire universelle, de ne considérer la métropole que comme l'entrepôt et le cofïre-fort central de toutes ses richesses. Pourquoi la même pensée ne nous vient-elle pas à l'esprit
quand nous parlons de la France? Nous avons là, à condition de savoir nous en servir et de ne pas nous laisser endormir par des rêves de paix universelle prématurés, une supériorité très marquée sur la plupart des Etats d'Europe. La puissance n'est plus aujourd'hui uniquement fondée sur le nombre des citoyens d'un État : plus la guerre est coûteuse, plus la question d'argent joue un rôle important; et plusTarmement nécessaire aux peuples pourse défendre sera compliqué, coûteux et industriel, plus on s'éloignera du régime des masses de millions d'hommes enrégimentés sans distinction de savoir, d'habileté, d'adresse et de science. Or, les richesses avec lesquelles on peut s'armer et se défendre, les colonies les peuvent donner aux peuples qui ont le courage de garder leurs colonies pour eux, en dépit du snobisme international, et la sagesse de croire que les bénéfices doivent aller au pays dont le sang a été versé pour les rechercher et non à toute l'humanité indifféremment. Si cette pensée ne triomphait pas en France de ce qui reste encore d'illusions généreuses et funestes sur l'imminence de la fraternité des peuples, notre grand homme colonial Jules Ferry, héritier des hautes pensées de Richelieu et de Colberl, aurait déclaré en vain que les colonies sont des « marchés privilégiés » pour la mère patrie. Rien n'est plus légitime que ce privilège, puisque les autres peuples ne se sont pas offerts à nous aider dans l'acquisition cruelle et coûteuse des colonies que nous avons aujourd'hui.
Dans quelle mesure l'empire colonial français contribue à l'enrichissement de la communauté française. — U n'est que juste d'ailleurs de reconnaître que la diplomatie française se dégage peu à peu des quelques mauvaises habitudes de désintéressement colonial que la candeur libreéchangiste du second Empire avait mises à la mode. Peu à peu nous reprenons notre bien, nous donnons à nos colonies un régime commercial qui leur est avantageux en même temps qu'à la métropole : donc, de plus en plus les colonies, par leur vie commerciale, par leurs cultures, par
l'ensemble de leur mise en valeur, font partie intégrante du lerrilcir: de la République, partie intégrante de la communauté française. 11 est aisé de mesurer ces progrès de rapprochement et de cohésion. D'abord elles se sont grandement développées, comme l'atteste le chitïre général de leur commerce. En 1890, l'ensemble des colonies françaises, abstraction faite de l'Algérie et de la Tunisie, faisait un commerce général de 4u3 millions de francs, dont 211 pour les imporlalions et 192 pour les exportations. En 1907 celte activité com.merciale est représentée par un chiffre plus que double, soit 1 042 millions, dont 529 aux importations et 513 aux exportations. Il n'est pas douteux que l'application partielle et prudente de nos tarifs douaniers de protection nationale de 1892 a grandement contribué à développer le trafic de nos colonies. Si l'on rapproche de ces observations précises le souvenir de l'invasion de nos colonies par le commerce étranger sous le second Empire, on ne peut qu'être satisfait de la politique de resserrement national que la troisième République a inaugurée.
Xon seulement le trafic s'accroissait, mais il s'accroissait surtout entre les colonies et leur métropole. En 1890, la France et les colonies françaises entretenaient un commerce d'importation de 74 millions, tandis que l'étranger comptait pour 137. En 1901, la proportion est renversée : c'est la France qui importe pour 266 millions, tandis que le chiffre de l'étranger n'a progressé que jusqu'à concurrence de 209 millions. En 1907, la France a acheté à son empire colonial pour 610 millions et lui a vendu pour 686.
Il est vrai que les exportations de nos colonies se sont moins nettement accrues dans la direction de la métropole. Mais cela n'est pas un mal, puisque, dans la lutte économique actuelledes peuples, il va manifestement bénéfice à vendre plus qu'à acheter; et nos colonies étant partie intégrante de la richesse française, au moins en quelque mesure, si elles vendent avec avantage à l'étranger, elles s'enrichissent par là et se mettent d'autant mieux en vas leur. Seulement on voudrait être sûr que la plupart de-
entreprises qui ont pour siège des colonies françaises sont bien aussi dans des mains françaises; et cela, malheureusement, n'est pas encore, parce que les lois applicables à nos colonies ne sont pas assez avantageuses aux Français pour leur constituer un privilège d'acquisition des cultures, des mines, bref de toutes les richesses; et ce n'est point un bénéfice pour la France que ses colonies exportent beaucoup, si ce qu'exportent les colonies appartient à des mains étrangères. Ainsi le commerce d'exportation de la Côte d'Ivoire, du Dahomey peut représenter des fortunes faites par des planteurs allemands ou anglais, c'est-à-dire tout autre chose qu'un bénéfice pour la communauté française. Les grandes exportations de riz de la Cochinchine enrichissent, hélas! beaucoup plus des marchands chinois et même des spéculateurs chinois que des propriétaires et planteurs français. C'est à quoi il faudrait porter remède dans un avenir prochain, si l'on veut que les beaux chiffres de notre commerce colonial signifient de la prospérité française. En 1890, les colonies françaises exportaient en France pour 104 millions de produits, à l'étranger pour 88 ; en 1901, la France achète à son domaine colonial 185 millions de denrées, et l'étranger 179.
Enfin, on ne doit pas oublier que la condition essentielle des relations fructueuses entre la France et son empire colonial est le privilège nettement donné à la marine française de fréquenter nos ports coloniaux. A cet égard, nous avons perdu beaucoup de terrain depuis dix ans. Le j^avillon étranger, déjà prépondérant dans les ports de France, continue son invasion par les ports français des colonies. L'équité et l'intérêt commandent également d'envisager avec bienveillance l'échange de commodités commerciales que peuvent faire, par des conventions bien entendues, deux pays riches en colonies comme la Grande-Bretagne et ia France; encore faut il observer que la liberté qu'ont de nombreuses colonies anglaises de taxer comme il leur plaît les provenances et les marines étrangères nous met en état d'infériorité. Mais ce que l'on ne peut concevoir, c'est que les ports des colonies françaises deviennent la proie de cer-
laines marines européennes appartenant à des puissances qui n'ont rien ou presque rien à nous offrir en échange de ce qu'elles reçoivent dans nos colonies. Il est manifeste, par exemple, que la liberté pour l'Allemagne de fréquenter les ports des colonies françaises très libéralement, et celle pour les navires français de fréquenter les colonies allemandes dans les mêmes conditions, ne sont point du tout choses égales, puisque les deux empires coloniaux sont très inégaux, l'un fort riche, l'autre fort médiocre. On en pourrait dire autant des faveurs accordées par notre diplomatie à d'autres marines concurrentes qui n'ont vraiment aucun titre à s'enrichir dans nos ports coloniaux, pas phis que dans ceux de la métropole, puisqu'ils n'ont rien à nous offrir par réciprocité.
Ce que compense pour nous l'acquisition d'un empire colonial. — L'acquisition et la mise en valeur de ce vaste empire colonial n'est pour nous qu'un acte de prévoyance, comme l'a si bien dit Jules Ferry. Au moment où toutes les nations du monde, jadis divisées en puissances prépondérantes et en marchés dépendants, s'affranchissent et s'outillent avec plus de perfection pour une vie économique plus complète comprenant l'industrie comme la culture, nos chances de vendre à l'étranger, comme celles de tous les peuples européens qui avaient pris l'avance, diminuent rapidement. En Europe, l'Allemagne, poussée par l'élan du ZoUverein, rendue irrésistible pendant plus de vingt ans par les victoires qui l'ont unifiée, est devenue pour nous une terrible concurrente. La Russie, l'Autriche-Hongrie^ l'Italie et l'Espagne même s'émancipent rapidement de l'ancienne tutelle dans laquelle les tenait ce que l'on appelait il y a quarante ans « les grands États industriels de l'Europe occidentale ». Le marché des États-Unis de l'Amérique du Nord s'est grandement restreint, depuis que les billsMac Kinley etDingley ont protégé l'industrie nationale américaine contre les importations étrangères. Les républiques de l'Amérique du Sud commencent à suivre cet exemple et ne s'arrêteront plus désormais dans la voie de
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vis CONCLUSION.
1 émancipation. En Extrême-Orient asiatique, le Japon est devenu, dans le cours de vingt-cinq ans, une nation industrielle capable d'exporter beaucoup; les chemins de Ter dont la Chine est munie par le soin des capilalistes et des ingénieurs européens seront, suivant toute vraisemblance, les instruments de sa libération industrielle et commerciale : ils lui rendront ou lui donneront une solidarité qui était singulièrement émoussée. Certaines coloniesanglaises, comme le Canada, la Nouvelle-Zélande et rAustralie, commencent à vouloir libérer leur travail et alïranchissent leurs bénéfices non seulement de la tutelle étrangère, mais encore de l'appui métropolitain.
Le moment approche donc où les bénéfices de la civilisation industrielle à outrance de certains peuples d'Europe rencontreront de graves obstacles et se réduiront d'une manière effrayante. Les nations qui se sont abandonnées à cet espoir de vendre toujours partout et à tous les produits de leurs industries, et qui se sont mises, pour cet espoir chimérique, dans la condition maladive d'hypertrophie industrielle, auront à se repenlirbieutùt de n'avoir pas acquis de colonies ou de n'en avoir pas acquis assez: c'est en quoi la politique coloniale hésitante ou hautainement négative du prince de Bismarck apparaîtra bientôt comme une faute grave en face de la clairvoyance des vaincus de l'Allemagne entraînés par l'éloquence de Jules Ferry. Bientôt les pays où l'on pourra exporter sans être leur métropole, ou leurs parents de langue et de mœurs, se pourront compter à la surface du globe. Et ce sera justice : car, d'une part, chaque peuple a le droit de tirer de ses richesses naturelles une civilisation d'industrie aussi complexe qu'il lui plaît et aussi capable qu'il veut de résister à l'invasion des industries étrangères; et, d'autre part, il serait vraiment eu rien k que des peuples dont le sang^t l'argent ont été libéi-alcr ment versés pour l'œuvre de la civilisation, comme la Grande-Bretagne et la France, n'eussent pas le seul, du moins le meilleur bénéfice de leur œuvre d'expansion pour laquelle tant de vies humaines et tant de millions ont été sacrifiés.