Le Pacifique est le plus vaste des océans
bannière où chacun de nos États est figiu'é par un astre; nous jetons chaque année des millions, peut-être des milliards d'arbres par terre; nos villes naissent, déjà grandes, entre deux soleils, New-York va dépasser Londres, et Chicago s'élever au-dessus de New- York; notre protestantisme est le plus vivace de tous, nos institutions sont les plus sensées, nos lois les plus sages, notre liberté la plus libre, notre nation la plus ingénieuse, ambitieuse, audacieuse, notre coffre-fort le plus lourd. Oui résisterait à notre jeune Bépublique? Serait-ce l'Indien vieilli, désespéré, résigné, stupide, ou les Castillanophones catholiques, ou, là-bas, parmi les Brésiliens voués à la fièvre jaune, la puérile assemblée des Nègres lusitanophones? »
Tandis que les Yankees entonnaient l'Hosanna, d'autres Anglophones, occupant tout un continent, d'ailleurs le plus petit, prétendaient s'emparer, de leur côté, du monde : « Aux Australiens FAustralie et les lies du Pacifique, fussent-elles encore plus nombreuses! Nous voulons la Nouvelle-Guinée, longue de six cents lieues, et, la débâcle du Néderlandais venue, toutes les grandes iles hollandaises, et aussi les petites, et tous les îlots, tous les écueils, de la mer du Sud! »
Dans l'Afrique australe, autre Angleterre, encore menue, mais non moins affamée d'espace, qui, dès qu'elle eut atteint le fleuve Orange, parlait déjà de franchir le Zambèze, puis d'absorber le continent : « Du Cap à Alexandrie ! » criaient des devanceurs de l'avenir. Et sur presque toutes les côtes africaines, sauf en Méditerranée, l'anglais devenait l'idiome des acheteurs et des vendeur, en même temps qu'il était la langue de républiques noires dont on présageait qu'elles s'épanouiraient rapidement sur le haut Niger.
En Asie les Anglais n'étaient pas seulement les maîtres de l'Inde. La Chine, plus grande que l'Inde, plus peuplée, plus opulente encore, s'essayait à parler le a saxon » sur des rivages où les Chinois se trouvaient en contact avec les trafiquants veims des États-Unis ou d'Albion : ainsi naissait le mirobolant jargon dit Pidjin English, qu'on pouvait croire destiné à refouler de proche, jusqu'à la Grande Muraille, la monstrueuse cacophonie de (( Jean Chinois )), qu'une écriture en confus barbouillage fait dix fois plus monstrueuse encore.
Enfin, le lion britannique avait mis sa patte sur les rochers les plus stratégiques de l'Univere.
11 y a quelque trente ans on pouvait donc prédire, ayant pour soi des apparences de raison, que la race anglo-saxonne allait conquérir toute la
NOS COLONIKS
Terre, que surtout sa langue était i\ la veille de dévorer toutes les autres.
Or c'est justement alors que 1' « anglo-saxonisine » commençait à chanceler sur la montagne de domination.
Exactement comme Rome, qui s'ébranla pour tomber quand on disait d'elle : « Tu règnes à jamais; voici, de ce qui n'était qu'une ville, tu as fait le monde entier! ».
On ne lui voyait pas de rivaux, aussi loin qu'on interrogeât l'horizon. Ils se sont levés, formidables.
Et tout d'abord la Slavie, si longtemps inconnue, puis méconnue; elle avait déjà visiblement les promesses de l'avenir quand l'Europe n'y soupçonnait encore qu'une plaine de neige, des tortionnaires armés du knout, et des Polonais enchaînés marchant les pieds meurtris vers la Sibérie sur un sentier de douleur. On appelait les Russes : Mongols, Tartares et Barbares. Aujourd'hui l'on connaît leur force incalculable, leur sève puissante, leurs migrations, leurs colonisations, leur fécondité, leur puissance d'assimilation, leur langue restée presque sanscrite à côté de nos idiomes informes, leurs écrivains de génie, leurs grands poètes écoutés par une race qui. de ses dernières montagnes de l'Occident, voit la tache blanche de Venise, et de ses monts d'Orient la merde Chine et du Japon, tandis qu'adossée aux glaces de l'avant-Pôle, elle touche presifue au midi les plus hautes neiges du monde, portées par l'Himalaya, père du Gange. N'y eût-il sur terre, vis-à-vis des Anglophones, que cette fervescente jeunesse des Slaves, qu'à elle seule elle équilibrerait la puissante maturité des « Saxons » .
A côté de rhumanité anglaise et de l'humanité russe, une autre humanité s'est dressée, non moins ambitieuse d'avenir, l'humanité latine, néo-latine, romande, le nom n'importe. La meilleure moitié de l'Amérique utile est son domaine ; elle y croit joyeusement, très vite, et, en même temps que h» nombre de ses hommes, augmente l'autorité des deux langu(?s péninsulaires, l'espagnol et le portugais brésilien. Ces républiques hispano-américaines, cet empire indo-lusitano -nègre regardé de si haut par l'Anglais, par le Yankee, par tous les Anglomanes de l'orbe des terres, ces mâtinés, race « abjecte », ces honmies de guerre civile attendant l'esclavage étranger, ce futur et prochain héritage des Anglophones qui en avaient déjà rogné tout au nord plus de quinze degrés de latitude, s'est tout à coup développé en vaillantes nations latines sous la poussée de l'immigration italienne, espagnole.
portugaise, française, et l'on voit clairement qu'aux cinq cents millions d'Anglais de l'Amérique du Nord (si toutefois l'Aniérique du Nord peut en contenir autant) répondront pour le moins cinq cents millions de Latins dans l'Amérique du Sud.
Peut-on môme dire que toute l'Amérique septentrionale parlera l'anglais nasal de la Nouvelle- Angleterre? Non, certes, puisque le Mexique et les cinq républiques du Centre, Guatemala, Honduras, Salvador, Nicaragua, Costa-Rica, portent déjà douze à (|uinze millions d'hommes cimentés par une comnmne origine indo-espagnole, par une religion coninume, une langue commune. C'est une des Polognes qu'on n'absorbe pas, descendit-on de ces pères pèlerins qui ne furent point les apôtres, les justes que nous vantait rhist"ire, mais simplement des bigots secs, durs et d'étroite cervelle.
Puis un peuple intimement anglophobe autant que francophone a pris racine au nord-est de ladite Amérique Septentrionale. Il était méprisé, lui aussi, par le monde entier, ou, pour mieux dire, absolument inconnu de lui. Ces grossiers paysans auxquels on présageait la servitude, les métiers infimes et, au bout de la décadence, l'anéantissement, cette racaille aux mains calleuses est devenue une nation de deux millions d'hommes si résistante que nul n'es])ère la détruire, si compacte qu'on a renoncé à la pénétrer, si envahissante qu'on ne songe plus à la cerner. Chaque année elle s'épancbe et sa patrie s'agrandit.
Ainsi l'Amérique échappe aux Yankees. Et l'Afrique aux Anglais : il y avait là, tout au bout du continent, une petite race dont aucun n'avait cure, les Boers, issus de Hollande par le plus grand nombre de leurs ancêtres, et de la France, surtout des Cévennes, par le moindre nombre; plus, des llottentots, des Cafres entrés par leurs filles dans la composition de ce peuple. Paysans on les appelait*, et comme tels on les avait en fastueux mépris. Mais ils ont fait comme les Canadiens- Français ; ils ont tenu tête aux colons anglais, et ils semblent, à l'heure présente, indestructibles : ils auront leur part de l'Afrique australe, du Caj) au Zambèze. Quant au reste du continent, le Portugal s'est aff(n*mi dans ses colonies du littoral, l'Allemagne s'est assise entre la mer des Indes et les grnn(!s lacs, entre les bassins du Nil, du Congo, du Zanibèze; la France domino en Méditerranée, elle a le haut Niger, un grand morceau du Congo,
1. Lr mot Hoors, d'origiiio hollandaise, veut dire paysaii.s. lahoureuis. A vrai dire, ils i>orit plutôt bcr^j^rs que cvdti- \atcurb.
cl sa langue est devenue l'idiome oFTidcl de l'KtuI Indépendant, lequel prùteiid i-é^ner dans l'itilérieur de l'Afrique sur tant de vastes rivières, affluents du vaste Zaïre, fjue soixante-dix Belgique» danseraient sur cet empire ni'<gre pratiigé {xir le roi des Belges!
Donc, des deux continents dévolus d'avance .'i l'Angleterre, un lui échappe h demi, l'aulre aux li'ois quarts; l'Asie tend à devenir russe au noni et à l'oueiit, il rester chinoise en tlxti'ilme-Ui'ient. Quanta l'Océanie, elle se partage.
En somme, « l'empire universel anglais u comprendra la plus gi'ande part de l'Amérique du Nord, terre opulente, toute l'Australie, terre indigente. des lambeaux d'Afrique, des lies éparses.
Mettant h part le monde arabe, le monde hindou,
IKS SOI
le monde chinois, dont h;s deslins nous sont uhscurs, il est manifeste que la l'Ianète se divisera entrelesSIaves, les Latins, les Anglais. La devise de l'humanité sera la devise basque : Irourac bal « Vn en trois' » !
l'ii en mille! aurait mieux valu, mais la Terre tourne sans souci des fous et des sages.
Sur ce Globe heureusement sauvé de l'unité, quelle était la part de la France au lendemain de nos désastres de 1812 à 1815? Quelle est-elle aujourd'hui?
18ir» nous laissa plus petits en Europe que 1789. C'était le prix de plus de batailles qu'il y a de jours dans l'année!
Hors d'Europe, l'Angleterre avait fait main basse
sur nos colonies. Elle nous rendit ce qui était petit, fiévreux, torride et de nul avenir appaivnt.
En Asie, nous reçûmes de sa bienveillance, disons de son dédain, les cinq villes de Pondii-héry, Cliandernagor, Yanaon, Karikal et Mahé.
V.U Afrique, nous renli-Ames en [Hissession du S«'>négal, qui se boniail alorsà cinq ports elconiptoirs accablés de soleil. L'Ile Bourbon nous revint aussi : elle est plus grandiose que l'Ile de France, mais l'ile de France a des poits, Itourb >n n'en a pas, et la prt-voyante Albion retint 1' « ile sœur « sous son nom hollandais de Haniice.
Kn Amérique, elle nous restitua les ilols de Saint-l'ierre et Miqtn'lon, qui sont ,'i peine an Canada ce que nus cin<| villes indieimes sont à lliide; lu Martinique, la (Juiideloupe. et. dans I Améri<|iie du Sud, la Ciuyano, notre meilleur cimetière.
A ce peu se borna la France d'outre-mer, sinon qu'en deboi-s de noti'e territoire, des îles et un coin de continent restèrent français de langue : d'abord, l'Antille indé}iendanle ou Saint-Domingue, puis, 80US l'étendard anglais, diverses petites Antilles, l'ile de France, les Seycheltes et h très précieux Canada des Uiuivntîdes et du Saint-Laurent.
18^0 fut l'auhe après la nuit : il nous fit présent d'Alger, de la « carrière de craie n devenue en un demi-siècle l'empire français de i'Afririne du Nord, pivsentement long de ln>is cents lieues, large de deux cents; en attendant plus encore.
Ile IX-'iOà l8iS. sous le - roi-riluïen " qu'on avait présenté à la foule connue la 'i meilleure des
1, r,'r'st-,'i-ilii'<' ■ un »('ul |H'j|'li.' un trois pravinct': : AIju. tli^aye tt (ijiputcoa.
Républiques», la France fut confite en dévotion pour l'Angleterre. Nos gouvernants, presque toujours semblables au bouc de La Fontaine qui n*y voyait pas plus loin que son nez, faisaient loyalement Tessai de la très déloyale alliance anglaise, dont la formule est tranchante comme l'acier : (( Tout à moi, à John Bull ; rien à personne au monde, rien surtout à Johny Crapaud ! »
Puis nous avions mis nous-mêmes sur le pavois le petit marabout des Hachem, Abd el-Kader. Fait, il fallut le défaire, les hommes et l'argent s'engouffraient en Algérie.
Celte guerre nous saignait, non comme une blessure d'où l'on perd la vie par flots, mais comme une coupure d'où le sang tombe en gouttelettes ; elle énervait, et plus énervant encore était le flux de paroles contraires descendu de la tribune aux harangues. Auquel de ces députés croire? A quel de ces ministres, de ces hommes d'État? Faut-il abandonner Alger? Faut-il conquérir l'Afrique? Et cette Afrique n'est-elle qu'un cimetière?
Ainsi pris au piège de l'Atlas, il ne nous était point facile d'unir à notre domaine ultramarin mainte région précieuse qui aurait pu nous consoler de tant de pertes. D'ailleurs l'extrême révérence pour l'Angleterre ne laissait à nos entreprises que les pays dont la Grande-Bretagne ne voulait pas, ce qui était très petit, très inutile, très malsain, presque inhabitable, et ce dont ni les Anglais, ni les Français, ni personne alors ne devinait l'avenir.
C'est ainsi que, sans nous douter de ce que nous faisions, Albion ne s'en doutant pas non plus, nous acquîmes, sous l'Equateur, en i8o9, un lambeau de terre cédé par un roitelet du plus beau noir. Et de ce lambeau de terre nous ne fhnes rien pendant trente ou quarante ans. C'était une de ces colonies comme on nous les reproche : pas de colons, des baraquements, un officier de marine, quelques matelots et soldats, un soleil lourd, la fièvre, la dysenterie, la mort, au milieu de Nègres auxquels on a dédaigné d'apprendre quatre mots de français. Mais ce trop soleilleux rivage borde un estuaire superbe, le Gabon, et, ce qu'on ne savait pas, il mène par une des meilleures routes à un fleuve alors inconnu, même de nom, à l'Ogôoué — et de cet Ogôoué au Congo, devenu le but des peuples.
Fn achetant au roi Denis un petit parage du Gabon, la France ne blessait pas l'Angleterre, qui ne s'en souciait mie, par ignorance. En occupant la Nouvelle-Zélande elle aurait offensé l'alliée : aussi ne loccupa-t-elle point, quoique cette île double, l'un des joyaux de la Terre, valut superbement la
dénonciation de l'entente cordiale. Or, celle entonlr , on faillit la rompre pour une îlette charmante, mais si mince qu'elle ne méritait pas le débat : cette île, c'était la Nouvelle Cythère, Taïti, cinq cents fois moindre que la France, tandis que la Nouvelle- Zélande a 27 millions d'hectares, juste la moitié de la Gaule réduite par ses folies, ses étourderies, son malheur. Ce renforcement de notre empire d'outreflots dat<i de 1842; de 1849 également la prise de possession des Marquises, archipel océanien resté jusqu'à ce jour inutile. Annexions futiles; non moins futile celle des deux ports sur le rivage de la Guinée, le Grand-Bassam et Assinie ; et celle de deux îles du voisinage de Madagascar nommées Mayotte et Nosi-Bé — carNosi-Bé n'est rien, Mayotte non plus, et Madagascar est tout.
De 1848 à 1870, la Nouvelle-Calédonie entra dans notre outremer, en 1853.
Sous la main d'un vaillant homme qui voit au delà de l'heure présente *, le Sénégal, qui n'était qu'un malheureux comptoir, prit un commencement de consistance.
La Cochinchine fut conquise à partir de 1858, le Cambodge protégé à jjartir de 1863 — conquête fatale, car, développée plus tard en annexion de toute l'Indo-Chine orientale, elle nous a mis aux prises avec une civilisation puissante qui semble antipathique à la nôtre, avec une race pullulante, avec un soleil hostile dardant sur- une terre humide ayant vastes rizières, « plaines de joncs )>. deltas boueux, arroyos exhalatcurs, fièvre des bois et fièvre des marais.
En i870, Sedan sonna, dont on disait : « Entendezvous ce glas funèbre? ))
Or c'était justement pour la France extraeuropéenne le prélude d'une rapide adolescence.
Depuis l'Année Terrible nous avons acquis la Tunisie, le Haut-Niger, un grand tronçon du Congo» Madagascar, l'Annam, le Tonkin, des archipels et des lies.
Immense domaine, par malheur presque entièrement tropical. Mais quelle en est, au vrai, l'étendue? Quelle en est la population?
Double question à laquelle il est difficile de répondre. Les plus vastes de ces colonies n'ont encore que des limites vagues. Ainsi, par exemple, où s'arrête vers l'est la plus grande de toutes nos colonies, le Sénégal augmenté du Soudan Français? Théoriquement il va jusqu'à la tranche des monts séparant le bassin du Haut-Niger de la vallée du