‹ La France et ses coloniesChapitre 188 sur 283 · Itbcm*. — Six (;oloïii;s · texte numérisé non relu

Itbcm*. — Six (;oloïii;s

SOUDAN

mois ; bref, un delta continental où les berges des courants sont plus résistantes que dans les vases molles d*un delta maritime. On dirait presque une Louisiane sans cyprès chevelus, une Hollande sans digues, un marais de Saintonge et Poitou dont les extravasations d'eau viennent d'un ti'ès grand fleuve et non de petites rivières — dédale tellement vaste qu'ayant des centaines de kilomètres de longueur, sa largeur approche de quarante lieues devant Tombouctou. On y pêche des poissons à pleines barqiies; la crue passée, on y cultive, et Ton en tire du riz.

A partir du détour de Tombouctou, qui tord à Test pour 400 kilomètres le fleuve large moyennement de 2000 mètres, toute l'opulence réside aux bords mêmes du Niger. L'air, le sol, les hommes, les langues changent brusquement, la Soudanie ayant fait place au Steppe qui confronte avec le Sahara. Plus de Bambaras et fort peu de Foulahs, mais deux nations plus ou moins blanches et un peuple nègre.

Les deur peuples blancs sont les Arabes et les Berbères; le peuple nègre est celui des Sonraïs.

Les Arabes, adultérés de sang noir, habitent la rive gauche jusqu'en aval de Tombouctou. Ils nomment la Grande Eau : Nil el-Abid ou Nil des Esclaves — de nos esclaves, pourraient-ils dire, car, razzieurs éminents, ils n'ont jamais fait fi des belles Négresses, ni des gars bien plantés, serfs que d'ailleurs ils traitent avec bienveillance, ainsi que leur Loi le commande.

Les Berbères, Touareg Aouellimiden', vivent sur les deux bords du Nil el-Abid, qu'ils nomment l'Eghirréou*. Eux qui sont dans le Désert des hommes de méhari n'en usent guère dans les parcours du Steppe nigérien. Fort mêlés aux noirs Sonraïs, ils font métier de bouviei-s, de pasteurs de bœufs, de brebis, mais surtout ils houspillent des hommes de couleur très sombre, de cheveux très crépus, mais de visage parfois assez noble, les Sonraïs au milieu desquels ils se sont introduits de force.

Ces Sonraïs appellent le Niger : Issa ou Saï. Beaucoup d'entre eux doivent à l'intrusion du sang touareg (et aussi de l'arabe) la finesse de quelques-uns de leure traits, l'ovale de la figure, le dessin gracieux des lèvres, la barbe non rudi-

i. Sur la rive droite, ils s'appellent plus spécialement les Irrénêgaten.

2. On a remarqué que les éléments du mot Eghirréou, qui veut dire les marigots, les coulées, sont les mêmes que ceux du mot Niger.

mentaire, la longue chevelure, en un mot tout ce qui n'est pas chamite sur leur face de Cham. De même, nombre d'Aouellimiden et d'Irrénégaten tirent des Sonraïs la bouche avancée en museau sur les dents prognathes, la peau glabre, le nez sans os de soutien, la tignasse en touffes, bref tout ce qui n'est pas sémite sur leur face de Sem. Les langues aussi ne sortent pas toujours de la bouche qu'on s'attendrait à les voir prononcer : maint Sonraï parle arabe, foulbé, témachek, plus son kissour ; et maint Touareg le sonraï, le poular, l'arabe, plus son témachek. — Ce témachek est plus ou moins kissourisé, et surtout ce kissour a été modifié, même syntactiqu«nent, par le berbère, et encore plus par l'arabe.

Dans le heurt entre le Bronzé nomade et le Noir sédentaire, entre le pasteur et le colon, les Aouellimiden l'emportent.

Dure est la maîtrise des Touareg, et la dlme qu'ils lèvent est plus que la dlme.

Aussi le Sonraï ne se sent-il en sûreté que hors de la plaine battue, dans les collines Hombori et, à l'amont de Tombouctou, sur le Niger des marigots, là où le fleuve sans pente se désintègre en mille coulées. L'embrouillis de ce bourbier les protège encore mieux de la surprise nocturne que les acropoles du Hombori, levées à 700, 800, 900 mètres au-dessus des océans, donc à 200, 300, 400 au-dessus du fécond Libtako, plan soudanien de leur base. Si jadis, comme on croit, des flots et des flots couvrirent le Soudan central d'une mer intérieure à laquelle accourait le Niger, cet égrènement de blocs isolés y fut un archipel d'iles.

Ainsi vexés, pillés, rançonnés, les Sonraïs passent pour sombres, sournois et sauvages. Ce n'est plus le temps de leurs gloires, évanouies depuis trois cents ans. Ayant détruit le grand empire des Handingues, ils dominèrent après eux sur les mômes peuples, dans la même vaste contrée, jusque vers la fin du xvi« siècle, avec Gogo pour capitale, à quelque distance de la rive gauche du Niger. Mais quand il leur fallut résister à la troupe qu'envoyait contre eux le Maroc à travers les Grands Sablons, ils furent vaincus par les Maugrabins ; ceux-ci avaient dans leurs rangs des renégats d'Espagne armés à l'européenne, et les hommes de la flèche, de la lance, ne prévalurent pas contre les hommes du fusil.

Le pouvoir marocain ne dura guère, mais les Sonraïs ne ressaisirent plus la souveraineté. Les Foulahs, les Arabes et Touareg leur firent comprendre que l'homme est le tigre de l'homme.

NOS COLOiMES

Tous les peuples de par ici, Sonraïs, Banibaras, Foulahs, Toucouleurs, Arabes, Aouellirniden, Irrénégaten, etc., les gens du Sahara, ceux de la Lande, ceux du Soudan ont beaucoup des leurs à Tombouctou, ville de quelque 10 000 âmes dont le nom décrit le site, si Tomboutou, qu'on dit être la forme exacte, signifie bien i'Eritre-dunes.

Elle n*est en rien soudanienne.

Elle appartient au Désert, h la pierre, au sable mobile sans arbres et sans rivières, et non pas h ce pays des Noirs « qui guérit la pauvreté, comme le goudron guérit les chameaux de leur gale* ».

A i5 kilomètres au nord du Niger, son talus plonge sur d'anciennes fondrières, à l'extrême limite de la puissance du fleuve, qui pousse jusquelà sa vague d'exondance, non tous les ans, mais plutôt toutes les trois ou quatre années, loi*s de ses très hautes crues.

Jadis un bras du Nil des Esclaves coulait au pied môme de Tombouctou. Joncs, roseaux, aibres, racines, feuilles, rameaux, allu\ions, détritus et pourritures l'ont comblé, lui qui fut sans doute la raison première de la fondation de la ville vieille connue le monde.

Cent nations se la sont disputée, desquelles presque toutes nous sont et nous seront toujours inconnues.

Ce qui reste ici de souvenirs du passé nous la montre tour à tour mandingue, marocaine, sonraî, foulane, berbère, tantôt dominée par le Déserticole, tantôt par le Soudanien de plus d*un Soudan, tantôt jeune et tantôt caduque : ce qu'elle est visiblement à cette heure, bien que peut-ôtre à l'aurore d'un renouvellement.

Car, encore que fiévreuse par l'air qui souffle des mares et marigots nigériens, son site en Hamada la fait plus saine que les cités riveraines du grand coude où s'ajustent le Désert et la Soudanie.

A 470 lieues de la rive méditerranéenne la plus proche*, à 7)75 de l'Atlantique le moins éloigné'^, elle n'est qu'à 245 mètres au-dessus des flots ; et son voisin le Niger à 200 seulement, quoiqu'il ait encore devant lui 600 lieues jusqu'au terme de sa route.

Cependant, après tant de longs et lourds sommeils dans les marigots, le fleuve se réveille. Il se hûte comme si la mer océane était près.

A peine la falaise de la ville mi-mauresque, nii-

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