I. L'AURÈS
1° Le Chélia. — C'est dans la province de Constantine que se dresse le géant de l'Algérie, le Chélia, dont les cèdres se dessèchent ; les branches cassées, ils meurent, comme atteints d'un mal inconnu.
Le Chélia (2328 mètres) n*est point comparable au Mont-Blanc. Mis à côté du Goliath de nos Alpes et de toutes les Alpes, il ne lui arriverait pas à la ceinture; il lui manque 732 mètres pour atteindre l'altitude des Grands-Mulets, le gîte nocturne où commence réellement l'ascension du grand pic immaculé de Savoie.
Inférieur de 1076 mètres à la Maladetta, roche supérieure des Pyrénées, il domine de 442 mètres le Puy de Sancy. qui n'a pas d'égal dans nos monts du Centre.
Sa suprême protubérance, le Kelthoura, ne voit point Constantine, qui se cache à cent et quelques kilomètres h vol d'oiseau derrière le rideau des monts chauves d'Aïn-Béida ; mais le spectacle est immense.
11 est triste aussi, par trop d'aridité : non pas précisément au nord, bien que la verdure de la forêt ne couvre guère de ce côté que la montagne elle-même, en avant d'un plateau fauve où luisent des lacs amèrement salés parce qu'aucune rivière ne les verse l'un dans l'autre. C'est au midi que la nature consterne par l'entassement de ses ruines et par un morne embrasement que chaque matin rallume au flambeau du soleil; au fond de l'horizon scintille une lagune bien plus grande que les lacs du Plateau, et plus basse de 800 mètres : c'est le Melrir, inférieur d'une, de deux et jusqu'à trois dizaines de mètres au niveau même de la mer.
A l'ouest et non loin du Chélia, presque exactemont au sud de Batna, le Mahmel ne le cède que de 8 mètres au Chélia, s'il a 2320 mètres; ou de 5 seulement, s'il en a 2325.
Kelthoum et Mahmel sont les deux couronnements suprêmes du Mons Aurasius des Romains, de l'Aurès ou Aouras, massif de plus d'un million d'hectares appartenant aux trois étages de la craie et séparant le Tell du Sahara ; ou plutôt il est lui-
même Tell, sur ses deux versants, voire celui qui se dégrade incessamment par le travail des torrents, par la cuisson du soleil, par l'haleine ardente du vent saharien, l'antique forêt n'étant plus là pour vêtir, rafraîchir et, fiUe de la montagne, sauver sa mère de la caducité que suit la mort. Les gorges profondes, quelquefois extraordinaires, que l'Aurès dirige au midi vers le pays des dattes mènent les cultures telliennes jusqu'au bord des plaines altérées du Zab Oriental.
Malgré les déchirures de ses craies, et si étroites que soient les fissures où sautent ses torrents, l'Aurès du sud aura ses bourgs français, ses vignes, ses clos, ses jardins, ses villages dès qu'on aura profité de ses sources, retenu par des digues les eaux sauvages de la saison des pluies, et vaincu, nous ne savons^ encore comment, le plus terrible ennemi de ces monts, le vent desséchant du Sud- Ouest, le chehli.
Ce souffle extranéfaste fait peu à peu monter le Sahara jusque dans l'Aurès; chaque jour il accroît l'aridité sur la bordure méridionale du pays des Némencha, et, par lointaine influence, c'est peutêtre lui qui défend aux cèdres du Chélia de reverdir, toujours plus touffus, au renouveau de l'année, quand s'efface la neige des sommets.
2<' Aurasiens; blonds d'Anrasie. — Quand une race est envahie par une autre, il y a trois sortes de contrées qu'elle gai*de longtemps, que même elle peut quelquefois espérer de garder à jamais, parce qu'elles se prêtent à la guérilla et que le conquérant, d'abord, puis le colon, les évitent. Ces trois contrées sont :
La Forêt, lorsque, trop vaste pour qu'on la brûle, .elle s'en va par delà plusieurs horizons;
Le Marais, qui ne porte ni le chariot, ni le cheval, ni l'homme ignorant de ceux de ses sentiers qui sont à demi secs ;
La Montagne, impossible au cavalier, encore plus à l'artilleur, difficile au fantassin.
Dans la Forêt, la flèche siffle, ou la balle, on ne sait d'où partie, d'un coin de l'ombre; dans le Marais, la mort vient de derrière les roseaux, du tournant des fossés, du canot qui glisse au détour d'un arroyo, et rien que s'en approcher, c'est braver les tremblements d'une fièvre qui tue mieux que le plomb; la Montagne tombe en dégringolants rochers sur ses affronteurs. La Forêt sauva le Germain, le Grand-Russe, le Serbe; le Marais préserva le Polonais, l'homme de la Néerlande ; et la montagne de l'Aurès n'a point perdu ses Berbères
ALGÉRIE
assiégés au pourtour par les Carthaginois, puis par les Romains, puis par les Arabes, et maintenant par les Français.
No!> seulement TAurès a conservé la race, mais encore il a fait s'aêsimiler en elle divers éléments montés d'en bas, du haut plateau du nord et du grand trou du sud. Des Arabes s"*y sont fondus dans la foule berbérisante — fait très rare dans le Maghreb, où c'est, au contraire, le berbérophone qui s'engloutit dans la mer arabe. Avant la venue des Islamites, les colonies romaines s'y délatinisaient; et avant les Romains, d'autres envahisseurs, des Puni(iues, des Gétules, des Garamantes, ici des bruns, là des noirs, ailleurs des châtains, des blonds, des dorés, y avaient perdu la conscience d'eux-mêmes en même temps qu'ils y oubliaient leur langue.
Aussi parmi les montagnards dont il fut l'acropole contre Carthage, Rome, les Arabes, les Turcs, les Français, beaucoup ont des yeux bleus, des cheveux blonds, qu'ils les tiennent d'autochtones disparus, des colons européens venus après la conquête romaine, des Vandales chassés du bas pays par les Byzantins, ou de toute autre ascendance ignorée. Celui qui saurait d'où viennent toutes ces familles blondes nous apprendrait des secrets que nous ignorons; il nous conterait les antiques migrations d'Europe en Afrique ou d'Afrique en Europe, qui sont peut-être le plus grand fait de notre histoire à nous, hommes de rOccidenI et du Sud de l'Europe.
Beaucoup procèdent évidemment des Ausoniens, Ibériens, Gaulois, Germains, Européens divers, qui s'installèrent en Numidie quand Rome eut conquis l'Afrique, ainsi qu'aujourd'hui s'installent des Français, des Espagnols, des Italiens, des Alsaciens depuis que les Français ont pris Alger, ensuite Constantine, enfin Tunis.
Maints faits le démontrent, les uns clairement, les autres vaguement : tout d'abord des traditions ; ensuite certaines fêtes ou païennes ou chrétiennes empruntées à la Rome idolâtre, puis à la Rome convertie au Christ; le nom deRoumania dont on qualifie quelques-unes des plus fortes tribus aurasiennes; enfin nombre de mots latins et très latins — avant tout, ceux qui désignent les douze mois de Tannée. Ils appellent le cèdre : bignou; c'est probablement (ou peut-être) pinus. Cet arbre, remonté vers les hauteurs, verdissait autrefois sombrement tout l'Aurès ; quelques étymologisants pensent même que le nom du massif aurasien répond à Mont des Cèdres.
Berbérophone ou berbérophonisé, l'Aurès appartient à deux dialectes. Dans son orient l'on parle le. zênata, et dans son occident le tédiaouït dont usent également les turbulents Béni-Mènasser, à cent grandes lieues vers l'ouest-nord-ouest, dans les montagnes de Cherchel et de Miliana. Les deux t de téchaouît, l'un initial, l'autre final, indiquent un mot berbère, mais ce mot n'est au vrai que la berbérisation du terme arabe chaouïa, c'està-dire berger.
Les Aurasiens ne méritent ce nom de bergers qu'à demi, mais ils le méritent, car s'ils ont des bourgs aux meilleurs endroits de la montagne, dans les bons pâturages, à la « tête des sources » et sur les rochers sourcilleux d'une très facile défense, ils ont aussi de nombreux nomades errant vers les eaux, vers la fraîcheur quand la chaleur monte, que l'herbe a roussi, l'eau tari dans les vallées basses sur les versants tournés vers le Sahara. Leurs bourgades tiennent à la fois d'Alger et de Constantine : d'Alger, puisqu'elles plaquent contre la pente abrupte d'un mont leur triangle terminé par le magasin-forteresse qu'on nomme en berbère kalaa'; de Constantine, parce que ce mont tombe en précipice affreux sur un oued.
3" Grands oneds anrasiens du Snd. — L'Oued el-Kantara et l'Oued el-Abdi, branchesmères de l'Oued Biskara, l'Oued el-Abiod, l'Oued el-Arab, sont les quatre plus grands fils de l'Aurès méridional.
Accrus par des cavernes dont les unes versent des ruisseaux éternels tandis que les autres attendent les longues pluies pour éternuer des rivières, ces quatre oueds coulent en toute saison jusqu'à la porte du Grand Désert ; tous quatre, en temps de grande. crue, vont inonder les bas-fonds sahariens des Ziban, qui deviennent alors d'une fécondité prodigieuse, et tous bondissent également dans des entailles profondes, qui çà et là se dilatent en bassins.
En régularisant par des barrages, en économisant pour l'été leurs eaux d'hiver, on régénérera le Sahara du pied de l'Aurès. On a tort de toujours marier l'idée d'indigence au mot de Sahara, l'idée d'opulence au mot de Tell : au début de la conquête, on crut que la terre cultivable de l'Algérie s'arrête à douze lieues d'Alger, aux monts de Blida, et voici, l'on sait maintenant que le lointain Steppe aura sa nation d'alfatiers, de bergère, même
1. Ou (7uelaa. On appelle aussi ces kalaa ou casba, avec les deux /, des thakélèt.
de laboureurs» surtout de vignerons; et nous prévoyons que ce qu'on irriguera du Désert deviendra le jardin de la France.
L'Oued el-Kantara nait près d'Ël-Biar, dont le peu de débris romains nous représente peut-être Ad Basilicam Diadumene. Tout aurasien qu'il est» il a déjà son chemin de fer qui descend du faite de Batna, la ville de plateau, tantôt glacée, tantôt brûlée» et mène à Biskra, toujours tiède ou chaude, puis àlouggourt, plus chaude encore. Si les Français renommaient cet oued, ils l'appelleraient la « rivière de l'Émerveillement », car c'est elle qui court entre deux mondes, à la « Bouche du Désert » , dans les gorges d'El-Kantara.
L'Oued el-Abdi passe devant l'amphithéâtrale Hénaa» non loin de Nara l'escarpée, la presque inaccessible» la souvent neigeuse, que les Français prirent d'assaut un jour que la terre était froide et blanche.
L'Oued-el Abiod porte le même nom que le Guadalaviar de Valence : c'est aussi une « Rivière Blanche ». Né du Chélia» il traveree, par environ 1400 mètres d'altitude» la plaine de Médina où va s'élever le « Fort National » de l'Aurês, l'w Épine dans l'œil » de TAurasien» la Qui-qu'en-grogne, comme auraient dit nos aïeux, qui app(»lèrent ainsi des donjons bâtis pour opprimer. (]ette citadelle sera là pour prévenir une révolte semblabK^ à celle de 1879, drame que le fer et laflannne ont commencé, que le soleil a fini, car ceux des Ouled-Daoud que nos troupes n'avaient pas encore atteints sont morts de soif dans le Sahara : trois cents cadavres aussitôt noircis et parcheminés par le vent sec du pays des sables, voilà ce qui restait de ces malheureux Berbères, fils d'une race qui vaut la nôtre. La Rivière Blanche quitte les gorges des Ouled- Daoud par le magnifique tarhit^ de Tranimin ou Tiranimin ; puis, encagnonnée de nouveau, elle ruisselle en canaux dans le fouillis des jardins de Bénian r« Aérienne » et de Mchounech, qui s'est défendu du Français comme Sagonte du Carthaginois et Numance du Romain, de ruelle en ruelle, de mui' en mur. Dans ses jardins, le figuier» le pécher, l'abricotier, le pommier» le poirier, la vigne haut grimpante, prouvent le Tell, et les palmiers dénoncent le Sahara.
L'Oued el-Arab commence près de Khenchéla, à
1. Un tai*hit est un étroit entre des talus ou des roches, un défilé, un cagnon.
côté des sources les plus reculées de la Medjerda ; l'un de ses torrents originaires sinue dans la plaine de Tamagra, dont on dit les mûriers si vieux que leur enfance a vu les Romains. D'arezeroutazeroult en arezer ou tazeroult, c'est-à-dire de cuvette en cuvette, et aussi de tarhit en tarhit, il s'ouvre sur le Sahara par une brèche superbe en amont de Khanga-Sidi-Nadji.
L'Aurès proprement dit s'arrête au-dessus de Khenchéla, sur l'Oued el-Arab et le col qui mène du versant de ce « Ru des Arabes » à celui de la Medjerda.
Cette borne orientale est marquée par le Djaafa, montagne à table bien détachée des autres, ce qui la rend majestueuse; et très ardue, ce qui fit, au temps jadis, de son sommet une kalaa berbère emportée d'assaut par les Byzantins. On a quelque raison de croire que ce mont indépendant des monts de son voisinage est spécialement l'antique Aouras des aborigènes, l'Aurasius des Romains, dont la suite des temps a transmis le nom à tout le massif qui sert de pierre angulaire à l'Atlantide française. Au delà du Djaafa, la « Montagne des Cèdres » devient le Djébel-Chéchar.
Quant à la borne occidentale de la protubérance aurasiennc proprement dite, elle est au Mahmel, pic que le large bas-fond de Batna sépare du mont Tougueur.
4" Plateau des Sebkhas ou Lagunes salées : Lambessa, le Hédracen. — Au septentrion, là où sont Khenchéla, Timgad, Lambessa, l'Aurès est moins sabré qu'au flanc méridional.
Il est aussi bien moins divers, et surtout bien moins grand, car au sud il plonge sur les fonds du Meirir, faux lac plus bas que les mers, tandis qu'au nord il s'élève, tantôt avec des forêts, tantôt avec nudité, sur un plateau dont les altitudes varient aux environs de iOOO mètres.
Ce plateau, des torrents le parcourent, qui, pendant le tiers, la moitié, les trois quarts de l'année, c'est selon, sèchent dans la plaine fertile qui s'incline vers des guérahs, des sebkhas, des chotts — trois noms arabes qui désignent tous trois des lagunes salées.
La plus grande, le Tarf ou Tharf, a sa cuvette sur le territoire des Haractas, très grande tribu sur près de 500 000 hectares, encore berbérophone, quoique mêlée d'éléments arabes. Le Tarf peut avoir 20000 hectares entre 70 kilomètres de rivages, sa longueiur allant à 20, sa largeur étant changeante.
Ihinlii il'tl-Knill)», ;iu tos. — Km CoLO^nEf.
it phologniibie cic M. Bciiicorps.
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de 5 à 10 et 12 ou 15. II miroite à 18 kilomètres au sud-ouest d*Aîn-Beîda, ville naissante, au midi du Sidi-Rouis(1628mètres)S mont aride, nu, mais de grand caractère par son isolement sur le plateau nu, fauve, aride comme lui. Font-Blanche* a parmi ses habitants, français, juifs, indigènes, des a malblanchis » formant le Village Nègre. Sur son territoire, à dix lieues à la ronde, les ruines romaines sont positivement innombrables.
Dire que le Tarf est salé ne suffit pas; c'est sursalé qu*il faut dire, avec 27 pour 100 de sel dans une eau que les torrents n'avivent plus assez, pas même ceux du sud, nés pourtant dans TAurès et sortis de lui par des coupures grandioses. L*un d'eux, parti du Djaafa, passe à Khenchéla', jadis Mascula, puissante colonie latine ouvrant ou fermant la porte de TAurasius Mons.
Le Tarf brille donc beaucoup plus par son sel que par son onde. A son occident se suivent le Guellif, TAnk-el-Djemel et le lac du mont Haghsel, puis le Djendéli, le Hzouri, le Tinsilt.
Le Guellif, séparé du Tarf par une langue de terre, étend sur 5000 hectares tantôt son eau salée, tantôt son blanc sel que le soleil a dégagé de Feau lourde. II ne reçoit rien de TAurès, non plus que son voisin sur la plaine des Haractas, TAnk-el- Djemel ou Cou-du-Chameau (6000 hectares), lequel ne mérite point ce nom : "au lieu d'une forme allongée, étirée en nuque, son contour participe à la fois du rond, du carré, du trapèze.
Le Djendéli, c'est-à-dire le Pierreux, se nomme aussi Chémora, comme le torrent qui lui arrive du sud quand le veulent bien les pluies épaisses ou la neige qui fond sur l'Aurès des Ouled-Daoud : alors rOued-Chémora tonne dans le silence du Foum-Kosantina ou Bouche, Brèche-de-Constantine, cagnon semblable à celui du Roumel cirtéen. Sa Constantine est Ichoukkân, ruines d'une cité berbère au front du précipice, entre le Foum-Kosantina ou ravin des Sept-Dormants^ et la gorge de l'Autre Monde ou défilé de l'Agonie*. Son oued se brise à 200 mètres de profondeur, au bas de parois de grès dont le double plateau porte au moins trois mille tombeaux circulaires, nécropole d'une race antérieure. Évadé du « foum », en aval de débris romains, il se dessèche dans la plaine de Firas, qui