‹ La France et ses coloniesChapitre 87 sur 283 · Dans les annùi's humiilca · texte numérisé non relu

Dans les annùi's humiilca

rentrée de Constantine, ils le continuaient jusqifà la mer des Sept Caps orageux.

S*" La « Pieuvre » de Constantine. — Il ne faut pas le balancement de la fronde au bout du bras de l'atlilète pour lancer une pierre d'un bord à Tautre du précipice de Constantine; Tenfant jette sans peine son caillou par delà, mais la profondeur est obscure : elle est de 60 mètres à rentrée du couloir, au Pont du Diable, en bas de la pointe de Sidi-Rached ; de 105 mètres sous Telkantara, sous le pont, le seul passage de Tabime, tandis qu'il y en avait cinq autrefois; de 200 et plus à la casba, lieu culminant de Tacropole numide, qui monte amphithéàtralement depuis 554 jusqu'à 644 mètres d'altitude.

S'il manque ici quatre des ponts faits par l'homme, quatre autres sont des « Ponts d'Arc », œuvre de la nature, mais il n'y passe pas comme au Pont d'Arc cévenol une Ardèche froide, rapide, indomptée, glauquement transparente et nullement transrayée d'immondices. Le Roumel est ici lourd, visqueux, nauséabond, latrinier; l'impureté de sa bourbe, autant que le vide affreux du gouffre, excuse le dicton tunisien : « 0 vous, les Constantinois, louez vos aïeux d'avoir bâti leurs maisons sur un tel roc; ailleurs les corbeaux fientent sur l'homme, chez vous l'homme fiente sur les corbeaux! »

Ceci n'est point hyperbole comme la réponse d'un Berbère à l'Arabe qui lui annonçait l'approche de l'armée de la Conquête, venue du pays du Prophète, prompte, ardente et si nombreuse que le vol de ses flèches obscurcissait le soleil. On avait dit à ces vaillants compagnons, orgueil de la Djéhad, que Cirta était une cité forte sur un rocher fantastique.

« Est-ce bien vrai ? demanda l'Arabe.

— Oui! a répondit le Berbère. Cirta est un nid d'aigle trop élevé pour l'aiglon. Ceux qui y font séjour l'ont nommée la ville aérienne. Arrivés audessus de la gueule de ses citernes, les nuages se penchent pour y vider leurs eaux. Du front de son bloc immense extirpé des djebels voisins par les incantations d'un génie, elle se rit des assaillants et de leurs assauts; son fleuve la garde, en bas, au très fond; il gronde à la racine du roc, puis s'abat dans un abime de mille coudées. 0 homme ! quel est l'archer puissant qui, du précipice, atteindra de sa flèche le couronnement de ses remparts?

Ces ponts colossalenient hauts sont un reste de

la voûte antique. Car ce cagnon fut caverne ; l'effondrement du couvercle en fit un corridor éclairé par le jour, sauf en quatre endroits où la roche continua de souder par la cime les deux parois du couloir.

Ce précipice attire, parce qu'il est précipice.

11 hante l'esprit des Cirtéens que la vie torture, ou qu'elle écrase, ou qu'elle ennuie seulement à mourir. 11 est l'hôte de leurs songes, le confident de leurs maux, le conseiller de leur désespoir. Parfois l'un de ces dolents ou navrés se traîne jusqu'au pont, et celui qu'a saisi la folie passagère y court. Délirant, maniaque, hypocondriaque, amoureux, alcoolique, incurable, on enjambe le parapet et l'on se brise aussitôt en bas, tombé du ciel ainsi qu'un aérolithe. 11 arrive même qu'on vient ici de vingt, de cinquante lieues, de Philippeville, de Bône, d'ailleurs, pour sauter le grand saut, conmie aspiré de loin par la « Pieuvre d'El-Kantara ».

Avant de fuir de son vieil antre qu'éclaire aujourd'hui la lumière d'en haut, le Roumel boit les quatre fontaines de Sidi-Mcid, eaux sulfureuses à 55 degrés sortant de quatre cavernes et donnant ensemble de 50 à 72 litres par seconde ; puis, tout à coup, il s'irrite et trois cascades de 20, de 25, de 15 mètres de plonge l'arrachent au ravin de Cirta. Chutes splendides quand l'orage a fait du « ruisseau des sables » une « rivière du tonnerre », un (( fleuve de l'épouvante » ; cascatelles seulement durant l'ardente saison, alors que le chacal vient flairer les ordures de l'oued, et l'hyène, quelquefois encore, dévaser des quartiers de charogne dans l'obscurité de la nuit, plus obscure encore, en ce fond d'abîme.

Ce que valait avant que retentissent les canons un pareil escarpement défendu par un tel fossé, la raison le devine, mais l'histoire ne le sait que depuis l'ère voisine de nous qui commence à la rencontre des Romains avec les Cailhaginois et les Numides. Cent fois peut-être le sort des Berbères orientaux se décida là, sur la roche à pic, devant le gouffre effroyable aux vaincus; pour des cents et des milles un saut dans l'aven fut l'expiation de la défaite. On y jetait aussi les femmes adultères et, entre temps, les épouses disgraciées par le prince, les courtisans qui avaient cessé de plaire, les trésoriers infidèles, et, sans doute, des justes après des injustes.

Maintenant tout est place forte, en plaine autant qu'en montagne, et souvent même la roche ne vaut pas la terre plate pour arrêter l'ennemi par des boulets entre-croisés. Mais Constantine vivra tou-

ALGÉRIE

jours comme lieu d^équilibre entre Alger et Tunis, entre mer et Sahara, sur la lisière du Tell littoral, qui est le meilleur Tell, et du Tell de Tintérieur, qui tend au Steppe. Plaines à grains, croupes à pâture, coteaux à vignes, vallons olivestres, lui portent leur tribut de blé, d*orge, de peaux, laines et viande, de vins blancs et rouges, d'huile. Cest assez pour demeurer ville, même pour grandir encore, au delà de Tisthme qui rattache au reste de la Numidie le bloc entouré d*abimes.

4<^ L*Oiied-el-Kôbir. — Dans la conque inférieure à la faille de Constantine, dite conque du liamma, jaillit une curieuse rivière qui serait presque de force à nettoyer le passage si elle naissait dans la conque d'amont, dite conque du Bardo. C'est TOued-el-Hamma, rivière thermale et, comme telle, à peu près immuable : les a hammams », se rassemblant sous terre h d'extrêmes profondeurs, reçoivent encore, quand l'été tire h sa fin, des ruisselets tombés en gouttes, en gouttelettes, du filtre épais de la terre; et, si bas sous le sol, leur bassin d'origine est si plein qu'une, deux, même trois longues saisons sèches ne le

peuvent tarir.

L'ascension des vapeurs indique de loin les fontaines à 55 degrés' dispersées le long de l'oued; ensemble elles vereent au moins 600 litres par seconde, flot qui, de chaud, se fait tiède, et qu'on divise en canaux pour Tarrosage de jardins superbes ainsi que pour l'ébranlement de mainte usine. A cette eau fumante le Hamma doit ses beaux palmiers et son climat bien plus doux que celui de Cirta, ville des vents et des neiges; mais, soit excès d'eau, soit air renfermé, soit toute autre cause, ce vallon n'est pas parfaitement salubre, et de là vient qu'il s'appelle El-Hamma, c'est-à-dire la Fièvre. Son nom latin fut Azimacia : nom latinisé plutôt, car on pense que ce mot d'Azimacia sortait de l'idiome numide et qu'il signifiait les Dains chauds.

Le gouffre de Constantine n'épuise pas la sauvagerie du Roumel, qui va de kheneg ou gorge en kheneg. A chaque montagne qu'il pourfend il s'encagnonne étroitement au fond des abimes et comme pour fuir la lumière du ciel — kheneg en amont du confluent de l'Oued-Smendou, au bas de rocs à pic du haut desquels l'antique Tiddi méprisait les assauts comme une autre Cirta ; kheneg des Béni-Aroun en aval de Sidi-Mérouan ; kheneg

1. Exactement la même température qu'aux souixcs de Sidi-Mcid.

des Ouled-Aouat ou Kheneg-Alihen au-dessous d*Ël-Milia.

Sidi-Mérouan possède des Français très singuliers*. Ils sont Algériens au milieu de Berbères arabisés. Français par la langue nationale, Italiens par le dialecte qui était leur idiome usuel en Corse, Grecs par leurs aïeux : c'est du Péloponèse que partirent en 1676 les 730 fondateurs de Cargèse, la bourgade corse ^ dont ils procèdent.

En l'honneur de Cargèse, leur seconde patrie, la Grèce étant la première, on a voulu nommer Sidi-Mérouan la Nouvelle-Cargèse. Ce nom ne méritait pas de prévaloir et n'a point prévalu, pas plus que celui de la Nouvelle-Lambèse à la place de Batna. Tout nom long est fâcheux; il n'en faut que de courts, et l'on pèche en décrétant Belle- Fontaine au lieu de Fontbelle, si commun dans l'ancienne langue, et Gérj'ville au lieu de Géry. Sidi-Mérouan n'a que quatre syllabes, Batna deux, pouix}uoi donc imposer à l'un comme à l'autre la longueur de l'hémistiche d'un alexandrin? Un nom ne devrait jamais dépasser trois émissions de voix, et, s'il se peut, deux.

Entre Sidi-Mérouan et l'entrée du défilé des Béni-Aroun, l'Oued-Endja renforce le Roumel. Il a dans son bassin Cuiculum et Hilevum. Dans Milevum on reconnaît aussitôt Mila; dans Cuiculum on ne reconnaît pas Djémila, qu'on identifia d'abord, pour cause de consonnnce, avec la station de Gemellœ.

Les collines djémiliennes bombent un froid et morose pays, en des monts point éloignés de ceux dont le Boumel tire sa première existence, et Djémila n'est guère digne de son nom, diminutif arabe équivalent au diminutif français dont on appelle un port de Marseille : la Joliette ; elle aussi est morne et froide, à une altitude que l'hiver fait souvent neigeuse. Des monuments de Cuiculum le mieux épargné par le temps (et, de fait, il est resté jeune), c'est l'arc de triomphe contemporain de Caracalla, et même dédié à ce jeune monstre en même temps qu'à sa mère et à son père, le « sévère » Septime. Cette porte triomphale sous laquelle aucun grand conquérant n'a passé, faillit prendre la route de Paris ; on voulait la transporter, en blocs numérotés, sur l'une de nos places, et la reconstmire là; puis on n'y pensa guère. Cet oubli sauva les vieilles pierres de la profanation. Leur place est dans la ruine

1. A une cinquantaine de kilomètres vers le nord-nordouest d'Ajaccio, à la iin septentrionale du çolfe de Sagone.

solitaire, et les Thermes de Lulècc n'appartiennent pas plus à Paris que Tare deCuiculum n'appartient à Djémila.

Mila, deux fois moins élevée que Djémila*, ne montre aucun édifice datant de Milevum. Tous ses débris romains sont en magma, ou bien (sMl en subsiste encore) se cachent sous le sol fait de ces débris mêmes. Les colons latins surveillaient de là les barbares de la montagne de Sitifi à Saldse (Bougie), la sierra qui hait d'obéir et de chacune des nations de laquelle on pouvait dire alors, comme avant la conquête française : « celle-ci est la plus rebelle de toutes ».

Plus tard « Baba-Tourki », le Turc, ne fit ni plus ni moins; il n'osa s'aventurer chez les Kabyles, et Mila fut sa vigie du côté des Baboriens. Les Français, plus résolus, ont par ici de beaui villages avec des centaines de familles de paysans qui se passionnent à planter la vigne. C'est ainsi qu'un nouvel élément pénètre, à la manière d'un corps étranger, dans le tissu de l'âpre race des Berbères arabisés qui peuplait seule le Ferdjiouïa*.

L'Oued-Endja ne tarit jamais; il augmente donc le Roumel, mais celui-ci n'offre l'image d'une vraie rivière qu'après être sorti du cagnon des Béni- Aroun. Le djebel que fend cette gorge est une roche du grand mur qui coupe la province de Constantine en une zone sèche au sud et une zone non sèche au nord. Au midi le Mellègue, la haute Seybouse et la a Castille » de Batna, de Sétif, de Bordj-bou-Arréridj ; au septentrion, la Medjerda, la Hafrag, la plaine de Bêne, Philippeville, Collo, Djidjelli, Bougie. Passant donc du Tell-Steppe dans le Tell humide, le Roumel s'accroît de sources éternelles, de torrents qui poussent toujours après les flots, des flots ; si bien que durant six à huit mois de l'année il est pareil à nos eaux de montagne, et que nul juillet, nul août ou septembre ne l'a vu baisser au-dessous d'un mètre cube par seconde.

Long d'un peu plus de 50 lieues, peut-être de 60, tellement son cours inférieur est tordu, l'Oued-el-Kébir de Constantine égoutte 904 000 hectares. Comme course il rivalise presque avec l'Aude ou la Vilaine, et comme bassin avec la Creuse.

50 Djidjelli. — Du Roumel-Oued-el-Kébir à Djidjelli on traverse deux gaves : l'un très petit, le Nil; et Vautre, le Djindjen, roulant 500 litres en

Page 1