‹ La France éternelleChapitre 10 sur 66 · JOFFRE ET LA MARNE · texte numérisé non relu

JOFFRE ET LA MARNE

Tandis que l'ennemi se ruait dans les riches plaines briardes, un soir de la première semaine de septembre 19 14, dans Tune des salles du château du maréchal Marmont, à Châtillon-sur -Seine, la

5 maîtresse du Heu, Mme la colonelle Maître, dont le mari combattait au front, réunissait autour d'elle plusieurs jeunes parentes, réfugiées du Nord, que la guerre avait refoulées jusque sous son toit; et là, tristement rapprochées Tune de l'autre, ces

10 femmes priaient Dieu.

Soudain, des bruits s'élevèrent. Sur un signe de Mme Maître, on ouvrit les portes. Et bientôt parut un homme à l'épaisse moustache blanche, au regard bon et fier sous les gros sourcils, un

15 homme qui portait sans faiblir son lourd fardeau de guerre, qui pouvait se croire, de par les millions de vœux maternels, plus qu'un homme: la France elle-même. Mme la colonelle Maître avait reconnu le général Jofîre, suivi de son état-major.

20 Elle fit installer ses hôtes, puis conduisit ellemême le général dans le plus somptueux des appartements du château, où se trouvait une pièce quasi sacrée, dont aucune chose n'avait été dérangée ni seulement touchée depuis un siècle, où

25 toutes choses, meubles, rideaux et bronzes semblaient comme pétrifiés par un souvenir inouï: on l'appelait la chambre de V Empereur.

. * . Un soir de 1814, Napoléon y était venu, las — lui l'infatigable ! C'est ici qu'il avait voulu dormir . . . qu'il avait veillé. C'est ici, derrière cette vitre, que s'était montrée une dernière fois S son étoile. Rien d'étrange, dès lors, que cette chambre parût si triste, ces choses si désolées d'avoir pu survivre à cela.

Mais le général Jofïre avait d'autres préoccupations; quelques instants après, son bureau de 10 campagne était aménagé dans la chambre de l'Empereur.

Puis il s'assit et s'occupa de l'immense bataille.

Je vois une chose qui colore de poésie cette heure immortelle.

15 Au-dessus de la carte de la bataille, dans cette chambre, je vois régner le souvenir du Napoléon de 1814.

Cette nuit-là, autour de Joffre, se déploie un cortège d'âmes, je sens venir à lui des délégations

20 invisibles. C'est un suprême conseil napoléonien rajeuni d'un siècle; aucun chef n'y manque, Ney, Macdonald, Augereau, pas même le visage ambigu de Marmont. Comme en 18 14, le destin hésite. La France périra-t-elle ? Qui triomphera

25 sur la Marne ?

Le lendemain matin, Joffre demanda:

— Je ne crois pas aux maisons hantées; cependant cette nuit j'ai entendu comme des voix lointaines. Qu'est-ce ?

Le Miracle de la Marne 47

On lui répondit:

— Nous ne sommes pas seuls ici; les voix, c'étaient la colonelle Maître et ses nièces qui priaient pour vous et pour la France, s — Ah! fit le chef. Puis, devenu soucieux, il se remit à son acharné travail.

. . . Dans cette maison aux « voix lointaines », quel événement devait naître, dont la merveille est aujourd'hui l'entretien du monde? Ceci, 10 écrit d'une main froide et ferme:

Au moment où s'engage une bataille dont dépend le sort du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n'est plus de regarder en arrière: tous les efforts doivent être employés à attaquer et à refouler 15 V ennemi. Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis, et se faire tuer sur place plutôt que de reculer I

Qui inspira cela ?

Pour moi, je n'accepte ni ne rejette aucun ar-

20 gument métaphysique pour chercher l'explication

du fait qui prit son départ dans cette chambre,

cette nuit-là, événement que beaucoup de Français

tiennent encore pour miraculeux.

J'ai voulu seulement disposer le lecteur à rêver.

Geoeges d'Esparbès Les Victorieux, 191 8. Librairie Paul OllendorfF, Paris

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