LES DERNIERS JOURS DU FORT DE VAUX
(Douaumont et Vaux depuis des années montent la garde devant Verdun. Douaumont tombe. Le fort de Vaux est attaqué le 8 mars 191 6, et il est vaillamment défendu pendant trois mois. Signaux et pigeons le mettent encore en communication avec le gros de l'armée de Verdun.)
Le 3 juin au matin, un pigeon au vol rapide arrive au colombier.
— Messager, quelles sont les nouvelles? Le fort vit puisqu'il t'envoie. Dis-nous s'il peut 5 soutenir un siège jusqu'à ce que nous allions le délivrer ?
En vain cherche-t-on sous son aile la dépêche dont il doit être porteur. Mal attachée, elle est tombée en route. L'oiseau a été lâché pour rien. 10 Combien reste- t-il au fort de ses compagnons ?
Le 4, vers midi, le colombier reçoit un pauvre
pigeon blessé qui se traîne péniblement jusqu'au
gîte. On le prend, on le caresse, vite on soulève
ses plumes. Celui-ci n'a pas fait un voyage inutile.
15 Voici la dépêche qu'il apporte:
« Tenons toujours, mais nous subissons une attaque par les gaz et les fumées très dangereuses. Il y a urgence à nous dégager, faites-nous donner de suite communication optique par Souville qui ne 20 répond pas à nos appels. C'est mon dernier pigeon. »
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Le dernier pigeon ! Les fils téléphoniques sont dès longtemps coupés et les signaux ne fonctionnent pas. Le dernier pigeon: c'est le dernier trait d'union avec le fort. Le fort est maintenant isolé. 5 II restera muet si Ton ne parvient pas à rétablir la liaison optique. On ne saura rien de lui . . .
L'après-midi du 4 se passe sans que la correspondance soit rétablie. Il est impossible d'obtenir du fort un signal. Sans doute n'a-t-on pu
10 repérer l'emplacement de son appareil. Mais le 5, à trois heures du matin, le poste de commandement de la division voit arriver deux hommes qui, tout simplement, sont sortis du fort. Ils appartiennent à la section de projecteurs. Alors, puisqu'il
15 n'y avait plus de pigeons et puisque les signaux ne fonctionnaient pas, il fallait bien venir rétablir la communication. C'est l'évidence même.
— Le fort n'est donc pas encerclé ?
— Ils sont dessus avec une mitrailleuse, mais 20 devant la sortie sud, il n'y a personne.
— Cette sortie-là est bouchée ?
— On saute d'une fenêtre dans le fossé. D'autres ont essayé, mais n'ont pas réussi à
s'échapper. Ceux-ci ne donnent pas beaucoup de 25 détails ... La vie n'est pas drôle à l'intérieur à cause des liquides enflammés et à cause de la soif. Et puis il y a trop de monde : plus de 600 hommes. Mais le moral est bon.
Là-dessus, ils vont essayer de correspondre. 30 A sept heures et demie, le fort de Vaux n'est plus seul. Il parie et on lui répond . . .
Le fort de Vaux renseigne le commandement
sur la position de l'ennemi. Son message est plein d'espérance:
« L'ennemi travaille à partie ouest du fort à constituer fourneau pour faire sauter voûte. Tapez 5 vite avec artillerie. »
Dix minutes plus tard, il insiste: «Où êtesvous?y> A huit heures, n'ayant pas reçu de réponse ou n'ayant pas pu la déchiffrer, il avoue son angoisse :
10 « N'entendons pas votre artillerie. Sommes attaqués par gaz et liquides enflammés. Sommes à toute extrémité. »
A neuf heures, enfin, ce signal lui est transmis:
« Courage, nous attaquerons bientôt. »
(Le 6 juin, on monte une attaque pour délivrer la garnison mais elle échoue.)
15 Le fort de Vaux, après l'insuccès de la dernière tentative de délivrance, ne sait plus combien d'heures ou de minutes il lui reste à vivre. Dans un message qui ressemble à un testament, le commandant (Raynal) rassemble les noms de ses
20 vaillants compagnons d'armes, rend hommage à ses hommes et les offre au commandement. A six heures et demie, ses signaux transmettent ce message:
« Je n'ai plus d'eau malgré le rationnement des
25 jours précédents. Il faut que je sois dégagé et qu'un
ravitaillement en eau me parvienne immédiatement.
L'Épopée de Verdun 59
Je crois toucher au bout de mes forces. Les troupes, — hommes et gradés, ■. — en toutes circonstances, ont fait leur devoir jusqu'au bout.
« Je cite: lieutenants de Roquette et Girard du 55e,
5 Bazy, Albagnac du 142e, tous blessés, Alirol, Largues,
aspirant Tuzel, adjudant Brune du 142e, lieutenants
de Nizet et Rabatel, artilleurs, lieutenant Roy et
aspirant Bêrard du 2e génie, caporal Bonnin du 142e.
« Pertes: 7 tués, dont capitaine Tabourot du 142e 10 et lieutenant Tournery du 101e.
« 76 blessés, dont 4 officiers et les médecins auxiliaires Conte et Gaillard.
« Espère que vous interviendrez de nouveau énergiquement avant complet épuisement. »
15 Le devoir du chef est rempli. Il n'a oublié que lui-même.
Puis le fort garde le silence. De toute la journée du 6, les postes optiques aux aguets n'enregistreront plus aucun message. Il se recueille pour
20 braver toutes les souffrances accumulées: la bataille aux barrages, les grenades, et les flammes et les gaz et l'asphyxie, l'horreur des odeurs et des spectacles sans nom, et, par-dessus tout, la soif, la soif qui fait hurler comme les loups et qui
25 arrache la langue et les lèvres.
Est-il mort, est-il vivant? Est-il pris, est-il libre encore? On ne sait plus. L'angoisse de savoir torture et excite toute l'armée. Elle se transmet à distance. Comme les signaux, elle va
30 jusqu'au bout de la nation, elle va jusqu'au bout du monde. En vérité, la terre entière frissonne
dans l'attente de ce qui se passe à Vaux. Et c'est le miracle de la résistance qui, seul, a provoqué ce grand frisson d'admiration et d'inquiétude. Mais le fort n'est pas abandonné. Toute la 5 sollicitude de l'armée est employée à son salut. Sans retard, une nouvelle offensive est montée. Un régiment de zouaves et un régiment d'infanterie coloniale, formés en brigade mixte, sont rapprochés de la région. Dès qu'une préparation
10 méthodique le permettra, ils entreront en ligne.
Une volonté égale anime l'ennemi qui, stupéfait
de cette prolongation de lutte, veut à tout prix
venir à bout de la défense. A tout prix? De quel
prix exorbitant il a déjà payé chaque mètre carré
15 des pentes du plateau ! Nos observatoires signalent que des fantassins allemands montent en colonne de compagnie à l'assaut du fort de Vaux. Il est sept heures et demie du soir. L'orage, encore une fois, se déchaîne. L'artillerie fait rage sur ce chaos.
20 Et le grand quartier général, à huit heures et demie du soir, envoie au quartier général de l'armée ce télégramme qui doit être transmis au fort par signaux optiques:
« Le Général Commandant en chef adresse au
25 Commandant du fort de Vaux, au Commandant de
la garnison ainsi qu'à leurs troupes, V expression de
sa satisfaction pour leur magnifique défense contre
les assauts répétés de V ennemi. T
r JOFFRE. ))
Dans les éclairs des batteries et des fusées, 30 dans le fracas de la tempête dont tremble la colline,
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le message est transmis. Mais le fort ne répond pas. Des fusées rouges en gerbes sont aperçues au-dessus de lui. Est-il mort, est-il vivant? Estil pris, est-il libre encore ?
5 A neuf heures du soir, la voix du général en chef se fait encore entendre, dominant l'ouragan de fer et de feu:
« Le commandant Raynal est fait commandeur de la Légion d'honneur. »
10 II faut faire l'impossible pour transmettre cet ordre. C'est le désir du général en chef. Vainement Vaux est appelé par des signaux multipliés: Vaux ne répond plus. Or, tout à coup, le 7 au petit jour, à trois heures cinquante du matin,
15 voici que Vaux réveillé fait des appels. Les postes de signaleurs saisissent ces trois mots: « Ne quittez pas. » — Ne quittez pas: geste du mourant qui retient la main aimée. Et puis plus rien. Le fort de Vaux ne parlera plus.
Henry Bordeaux de l'Académie française
Les Derniers Jours du fort de Vaux. Plon-Nourrit, édit.