‹ La France éternelleChapitre 16 sur 66 · NOS HÉROS · texte numérisé non relu

NOS HÉROS

20 De quoi peut-on parler à cette heure, si ce n'est de l'admirable épopée qui se déroule autour de Verdun. Nos soldats et leurs chefs y écrivent une page immortelle, une des plus belles parmi les plus belles de notre histoire nationale.

30 Je reçois d'un de mes amis, officier, blessé autour

de Verdun le troisième jour de la bataille, une lettre qui respire la bonne humeur, le courage résolu et la confiance en l'avenir. Quelques passages me paraissent bons à citer ici. C'est un document de 5 la guerre qui n'a pas été écrit pour être rendu public. Il n'en est que plus précieux pour caractériser l'état d'esprit de nos héros.

Cher Monsieur,

« Me voici enfin en permission, et je profite de

10 ces quelques jours de loisir pour renouer avec les amis des relations longtemps interrompues; à vrai dire, si je suis en permission, c'est par la grâce de Guillaume et de son héritier le Kronprinz: un éclat d'obus et une balle de mitrailleuse, tels sont mes

15 titres, qui ont été jugés très valables, malgré leur origine étrangère, puisque, sur leur présentation, on m'a immédiatement dirigé vers l'intérieur. Je villégiature à Lyon.

« Cela s'est passé à la bataille de Verdun, le 24,

20 troisième jour de bataille. Qui a vu ces journées peut dire qu'il a vu toute la guerre moderne: les Allemands y ont mis en œuvre toutes leurs ressources, tous leurs procédés de guerre: flammenwerfer, gaz asphyxiants, gaz lacrymogènes, obusiers

25 géants, concentrations formidables d'artillerie, attaques en rangs serrés par vagues successives. Ils avaient infusé à leurs hommes la certitude de la victoire: un prisonnier des premiers jours a dit: Verdun sera pris le ier mars . . .

30 « Ils avaient rassemblé là toute leur grosse artillerie du front occidental, voulant frapper en cet en-

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droit un coup analogue à celui de Mackensen sur la Dunajec en mai dernier; on n'entendait plus leur 77 de campagne, dont l'expérience a démontré le peu d'efficacité; il n'y avait que des 138 5 autrichiens, des 150, des 210, des 305, des 380 et même des 420; ces derniers calibres, qu'on emploie ordinairement pour démolir les ouvrages fortifiés, ils s'en servaient contre les tranchées, les villages, et même pour les tirs de barrage en rase campagne;

10 alors que les munitions de ces pièces sont ordinairement dépensées avec parcimonie, ils les prodiguaient par rafales de 4 ou même plus. Aussi a-t-on vu là le duel d'artillerie le plus formidable de la guerre: tous les points du terrain étaient

15 battus: le front, l'arrière-front, les crêtes, les villages, les routes, les ponts, les points de passage: il y avait autant de danger pour l'artilleur à servir sa pièce à 5 ou 6 kil. du front que pour le fantassin à défendre sa tranchée en première

20 ligne.

« Les collines fumaient comme autant de volcans; à chaque pas, à chaque seconde, s'ouvraient de nouveaux cratères, vomissant des pierres, des débris de métal, dans une fumée noire et acre; les

25 miaulements, les sifflements, les grondements métalliques particuliers à chaque calibre d'obus ne discontinuaient pas, et se terminaient en explosions incessantes.

«C'est au milieu de cette infernale musique que

30 nous avons vécu et combattu pendant plusieurs jours et plusieurs nuits; nous y avons même dormi, tant était grande la fatigue; car il vient

un moment où on n'a plus la force de s'émouvoir: ni le fracas des éclatements, ni la vue des cadavres ou des fragments de cadavres, ni les cris des blessés ne nous impressionnaient plus . . .

5 « Nos hommes furent admirables de calme sous la mitraille; pas un qui regardât en arrière; la proclamation du général à son corps d'armée avait dit Vaincre ou mourir; chacun était résolu et avait dit adieu à la vie; quand nous sûmes

10 que nous allions être engagés, je vis tous mes hommes brûler leur correspondance et leurs souvenirs personnels avec une résignation calme. C'était émouvant à voir, ces petites fumées bleues, qui, se mêlant à celle des obus, emportaient un

15 peu de l'âme de chacun. Enfin, dans le petit jour, précédées de la barrière de feu de leurs obus, on vit poindre et s'avancer les innombrables fourmilières grises. Alors notre contre-attaque se déciancha, fantassins, zouaves, marocains, se déployant

20 comme à l'exercice. On se porta en avant, sur la masse grise, et on tira dans le tas.

« Je n'ai pas vu ce que furent les corps à corps, car je fus touché dès le début de cette action; d'abord un gros obus, qui éclata tout près de moi, m'envoya

25 promener à quelques pas en m'écornant légèrement le genou, mais sans rien casser; puis, comme je m'obstinais à commander mon unité, une mitrailleuse me prit à partie et m envoya une rafale de balles, dont une me traversa la jambe droite; j'eus

30 néanmoins le temps de la repérer exactement et de diriger sur elle le feu d'une section, ce qui y occasionna probablement de la casse. Puis, sentant

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mon équilibre devenir instable, je quittai la ligne de feu ...»

Que pourrais-je ajouter à ce récit plein de vie, de

vérité, de gaîté et de bonne humeur?

5 Ils sont tous les mêmes, nos soldats et nos officiers.

Ce sont des héros qui simplement, presque sans

s'en douter, pratiquent les plus belles et les plus

viriles vertus. La France a le droit d'en être

légitimement fière.

Un Feançais L'Image de la Guerre, Mars 19 16.

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