LE JOUR SACRE, 4 AOUT
Ce qu'a été la France des premiers jours de la guerre, nul ne pourra l'oublier. Le Parlement en fut l'image fidèle, et la séance du 4 août 19 14 ne s'effacera jamais de la mémoire de ceux qui ont 5 eu le bonheur de vivre ce moment de pure émotion patriotique.
La Chambre était, ce jour-là, dans un état de fébrile agitation, augmentée encore par les nouvelles sensationnelles qui arrivent de minute en minute. 10 Un seul banc vide: celui du tribun* du peuple, dont le cadavre ensanglanté crie à tous les citoyens l'horreur de la guerre civile.
A trois heures, M. Deschanel fait son entrée et prononce un émouvant éloge de cette première 15 victime de la guerre.
M. René Viviani entre à son tour, accueilli par les cris de : « Vive la France ! » Très pâle, il monte aussitôt à la tribune pour lire le message du Président de la République, que les représentants de 20 la France écoutent debout et couvrent d'applaudissements. La phrase où il est dit que la France « représente une fois de plus devant l'univers, la liberté, la justice et la raison » soulève une immense acclamation, qui gagne jusqu'aux tribunes du public. 25 Le président du Conseil, d'une voix grave, où se devinent les sanglots de l'émotion, atteste que l'Allemagne seule est responsable de la guerre, demande le vote des crédits nécessaires à la Défense * Jean Jaurès.
Nationale, court les faire ratifier par le Sénat et, deux heures après, de retour à la Chambre, descend de la tribune en disant, sous les bravos: « Élevonsnous à la hauteur des souvenirs glorieux de notre 5 Histoire et acclamons la France immortelle. »
Tous les partis sont réconciliés dans l'amour de la Patrie, par cette « Union sacrée » qui survivra à la victoire. Où sont, maintenant, les antagonismes, les fureurs, les haines politiques? Où,
10 les misérables querelles, les rivalités personnelles? L'Assemblée est soulevée et frémissante. De la droite à la gauche, on ne songe qu'au péril: Annibal est aux portes de Rome !
Résolus à défendre jusqu'à la mort dix siècles
15 de gloire nationale, nous ne pensons plus qu'au pays, à la France qui sauva l'Europe de la servitude musulmane, comme, jadis, Athènes de l'invasion asiatique, la France pure de Jeanne d'Arc, la France ardente du XVIe siècle, qui s'essayait au
20 libre arbitre, sous le tocsin de Charles IX, la France de Louis XIV, qui répandait son lumineux génie sur le monde, la France en guenilles de la Révolution qui abattit la monarchie et imposa à l'Europe l'égalité et la fraternité, la France en-
25 soleillée de Bonaparte, — protectrice des faibles, secourable aux vaincus, qui, tant de fois, se pencha sur les berceaux des peuples et tira si souvent l'épée pour la gloire et la liberté, qui envoya Plélo au secours de la Pologne, La Fayette et Rocham-
30 beau à l'aide de Washington, qui répandit pour la Belgique son sang dans les fossés d'Anvers, qui combattit à Navarin et à Solférino, pour la Grèce
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et pour l'Italie. La France ne pouvait pas mourir et, une fois encore, comme jadis à Poitiers, elle saurait sauver son idéal de beauté, de générosité et de grandeur.
5 La presse partageait la confiance de la Chambre et, à l'unanimité, faisait appel à l'union nationale: « Dieu est grand! » dit Albert de Mun, résumant dans un mot son espérance de croyant et de patriote. « Mourir n'est rien, il faut vaincre! aux armes! »
10 crie, dans un acte de foi, le négateur Georges Clemenceau. « Vive la France, tout court! » écrit Hervé, heureux de rentrer dans la sensibilité française. Et le grand historien Lavisse, voyant toutes les Frances confondues, « celles des fleurs
15 de lis, de l'aigle et du drapeau tricolore, du bonnet phrygien et du drapeau rouge », s'écrie: « Merveille à en pleurer de joie et d'orgueil! »
Les Françaises se montrent dignes des Romaines, et mettent leur coquetterie dans la bravoure.
20 La mobilisation s'accomplit dans un ordre parfait. Des voitures innombrables emportent vers les gares les officiers et les soldats s'arrachant aux douceurs du foyer. Chacun court mourir avec entrain. L'appel aux armes a électrisé la
25 nation. Ce n'est plus 1870, c'est 1792 ! A la gare de l'Est, un ouvrier s'avance vers un prêtre: « Je ne suis pas avec vous, je suis socialiste; mais, nous allons nous battre ensemble, serrons-nous la main. » Et les deux hommes — les deux soldats — s'em-
30 brassent, aux applaudissements de la foule, dans un geste symbolique qui manifeste la décision du pays.
Les premières nouvelles de notre offensive en
Alsace soulèvent l'enthousiasme. On s'embrasse,
on est heureux; dans tous les cœurs les vers
d'Hugo s'élèvent, comme un cantique: a Gloire à
5 notre France éternelle! »
Pensant à ceux qui, à l'extrême frontière, ont déjà consommé le sacrifice, chacun ajoute: « Gloire à ceux qui sont morts pour Elle! » Mais personne ne s'arrête. Qu'importent, ceux qui tombent! 10 Demain, on les pleurera . . . Aujourd'hui, il faut les venger: « En avant, par delà les tombes! ...»