SOUVENONS-NOUS
Souvenons-nous de ceux qui entrèrent les premiers dans la grande guerre. Français, nous le devons plus que tous les autres, car ils y sont entrés pour
15 nous. Ils sont venus plus de 20,000.* L'armée de secours que la France envoya en 1780 aux Américains insurgés n'était pas si nombreuse. J'en ai connu plusieurs, des hommes magnifiques et braves. A tous nous devons reconnaissance; mais
20 puisque nous ne pouvons les connaître tous, connaissons du moins l'un d'entre eux, et que son nom et sa figure nous répondent pour tous les autres.
Alan Seeger, tel est son nom. C'est un de ces jeunes Américains qui viennent chercher à Paris
2$ ce que le vieux monde seul peut donner: la culture
* Les volontaires américains de la Légion étrangère.
de l'esprit et du goût, la jouissance des belles choses. Alan Seeger était un enfant, il avait vingt ans à peine. La nature l'avait doué, il était né poète, et il trouva à Paris ce qu'il était venu chercher: 5 des enthousiasmes, des inspirations, des amis. La guerre éclate. Les amis disparaissent, toute l'animation de la vie est éteinte en un jour: la guerre a tout pris. Et Alan Seeger reste seul dans cette ville, ce Paris menacé auquel il doit tant. Que
io va-t-il faire? Demeurera- t-il inactif? Laissera-t-il ses amis français dans le péril et l'aventure? Il a partagé leurs plaisirs, il veut partager leur épreuve. Il veut défendre comme eux, avec eux, cette ville que leurs corps vont couvrir. Il s'engage. Étran-
15 ger, la Légion étrangère seule lui est ouverte. Il s'y inscrit, il est légionnaire. . .
En septembre 1915, il se bat en Champagne. Quelle fierté, quel bonheur! On le ramène au repos. Il écrit des poèmes durant ce répit de sa
20 vie militaire. En avril 1916, ses compatriotes lui écrivent de Paris; ils veulent commémorer, le 30 mai, à Paris, sur la place du Carrousel, au pied de la statue de La Fayette, les volontaires américains tombés pour la France. Ils lui demandent
25 des vers. Alan Seeger était alors occupé à des travaux de terrassement dans l'Aisne. C'est difficile d'être à la fois terrassier et poète. Alan Seeger réussit pourtant à écrire l'ode qu'on lui demandait, et elle est d'une grande beauté.
30 France, ne nous remercie pas, dit-il; — nous ne sommes venus chercher ni récompense ni louange — nous plutôt te remercions, toi qui nous as reçus
La Fayette, nous voilà! 127
dans tes troupes glorieuses; — toi qui nous donnes cette grande occasion, cette chance de vivre une vie toute pure, et ce rare privilège de bien mourir. — France, nous ne te demandons rien, rien que S d'être par toi confondus parmi tes enfants. — Mais vous, ô amis d'Amérique, pensez à nous. — Soyez fiers, soyez joyeux de nous, et dites: — Dieu soit béni qu'à l'heure du grand péril des jeunes gens aient vécu — qui se soient souvenus de la dette ancienne; 10 — grâce à eux, des voix de chez nous crient dans la mêlée sauvage; — Dieu soit béni, nous avons donné de belles gouttes de sang; — Dieu soit béni, de belles gouttes de sang ont coulé qui furent nôtres. . .
Nous voici en juillet 19 16. Le régiment d'Alan
15 Seeger, destiné aux grandes attaques, est dirigé sur le front de la Somme, et tout à coup lancé sur les lignes allemandes. Les hommes courent, emportent les premières tranchées, s'approchent en combattant du village B . . ., que les fortins
20 protègent. Une mitrailleuse, placée en embuscade, les prend par le flanc au passage d'une route et les fauche. Nombreux sont les blessés, les morts, et Alan Seeger est tombé. Ses camarades s'arrêtent un instant, hésitent, puis repartent. Et l'un
25 d'eux, un Américain, passant non loin de Seeger étendu, l'aperçoit; et Seeger, l'apercevant aussi, lui fait signe, l'appelle et, d'une voix déjà affaiblie par la souffrance, lui jette au passage un vers de ce poème qu'il aurait tant aimé récitera
30 Paris:
Grâce à nous.
Des voix de chez nous crien: dans la mêlée sauvage. . .
La nuit passa sans que le champ de bataille pût être visité, et Seeger, au lendemain matin, fut 5 trouvé mort.
L'histoire des volontaires américains fournira matière à des beaux récits: on ne manquera pas de récrire plus tard.
Ils étaient nombreux en 191 6: plus de 20,000
10 dans les deux armées de France et d'Angleterre. Ils auraient aimé à être rassemblés, à former ensemble une division qui eût porté le nom de leur patrie, et ses couleurs à leur coiffure. Ils le demandèrent, on désira les satisfaire. Mais le Gou-
15 vernement des États-Unis, avec regret, s'y opposa: il considérait que des Américains pouvaient individuellement s'engager dans la guerre, mais il n'admettait pas que ces Américains pussent engager les couleurs de leur patrie. Le Gouvernement
20 seul avait ce droit, et il se réservait de choisir l'heure.
Ces couleurs nationales qu'on ne voulait pas qu'ils arborent, les volontaires américains de la Légion étrangère décidèrent qu'ils les porteraient
25 partout. On leur défendait de les dresser dans la lumière; ils les cacheraient donc, mais ils les porteraient. Ils se firent envoyer un drapeau; ils décidèrent que chacun d'eux, à son tour, à son jour, le porterait enroulé comme une ceinture et contre
30 son corps même. Ainsi firent-ils, et leur drapeau
La Fayette, nous voilà! 129
caché fut de tous les combats. Deux fois les balles
le trouèrent, et le sang des blessures coula sur lui.
Une fois, celui qui le portait tomba : les volontaires
américains cherchèrent, retrouvèrent leur cama-
5 rade tué, reprirent sur son corps les couleurs bien-
aimées, les quarante-huit étoiles claires sur leur
fond bleu, et récitèrent, chantèrent pieusement pour
elles les vers si beaux de leur hymne national . . .
Aujourd'hui il n'y a plus de volontaires améri-
10 cains. Ils ont tous rallié l'armée nationale; et ce
drapeau qu'ils avaient si fièrement porté, ils en
ont fait don à la France. Il est aux Invalides, au
musée de l'Armée.
Daniel Halévy
Avec les Boys Américains. Berger-Levrault, Paris.