A L'HOPITAL
Un soldat blessé, qui arrive à l'hôpital, pénètre dans un monde nouveau.
Il vient de se battre et de souffrir parmi les hommes de son pays. Soudain, il repose entre les s mains des femmes. Autre face de la vie.
On le commandait: on lui demande ce qu'il veut. On ne lui parle plus de la mort: on lui promet qu'il va guérir. Il ne sent plus aux épaules la main rude de la servitude militaire : il est pansé 10 par des doigts délicats, dont le dévouement est libre et consenti.
Alors il devient doux, souriant, puéril, prêt à
toutes les gratitudes, et sa langue ne remue plus
que des mots drôles et gentils, qui font dire aux
15 infirmières: « Que de braves gens dans ce pays de
France ! »
Lui pense pareillement: « Que les femmes sont bonnes chez nous ! » . . .
D'ailleurs, un homme qui, comme Gaspard, a 20 les yeux clairs et le regard droit, attire tout de suite autour de son lit les femmes les plus dévouées et les plus charmantes. On le trouve comique et si touchant ! On l'appelle « ce pauvre diable » ; on se démène pour lui faire plaisir. — Gas- 25 pard, durant deux mois, devait occuper trois femmes.
Ces trois femmes, qui n'avaient de commun ni l'aspect, ni les idées, ni les sentiments, le sort les avait réunies autour des mêmes malades, comme
pour prouver aux hommes qu'il existe au moins trois façons divines d'être femme.
L'une était la Bonté, l'autre était le Charme même, et la troisième était la Vie, vie de l'esprit, 5 vie du cœur, vie du geste: on ne voulait plus mourir après l'avoir vue.
La première avait une figure si consolante et si modeste, qu'une cornette de sœur, qui n'aurait laissé voir que le sourire de la lèvre, la bonhomie
10 du nez et la pureté du regard, aurait été bien digne de ce visage paisible, où se marquait une foi sans heurts, avec un dévouement sans réticences. Dans ses manières et sur ses traits, elle n'avait peut-être rien de rare, pour éblouir les yeux; mais
15 la vertu de son âme mettait une lueur aux siens. Sa main, au dire d'un peintre, eût pu sembler comme bien des mains, mais ses doigts si légers ne parlaient que de tendresse. Et par ses mots, ses mines et dans toutes ses façons, elle laissait à
20 penser qu'elle était un peu simple, mais l'eau pure et le ciel bleu ont cette simplicité. — Elle avait, cette jeune fille, confiance dans tous les hommes: les pires ne lui semblaient que des égarés. Alors, elle était douce, même avec les plus rudes, pareille
25 aux jours d'été qui font pousser des roses sur des haies misérables. — Le temps, pour elle, ne comptait plus: elle avait vingt-cinq ans sans impatience; elle souriait à la douleur, jusqu'à ce que cette intruse cédât; elle était tranquillement inlas-
30 sable. On se sentait meilleur, sitôt qu'elle vous regardait.
Elle s'appelait Mlle Anne, et ce petit nom
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calme, qui est comme un léger soupir, prenait un accent de prière dans la bouche des blessés: « Mam'selle Anne ! . . . Mam'selle Anne ! ... » Cela voulait dire: « Mon Dieu, vous qui êtes bonne, S approchez donc ! . . . Ah î que nous sommes las ! . . . Ah! que nous avons d'ennui! . . . Mam'selle Anne . . . contez-nous quelque histoire. »
— Une belle histoire? demandait-elle.
— La plus belle.
10 — Attendez. Je vais vous relire la lettre de votre mère . . .
Le soir, avant de partir, elle n'aurait jamais oublié de souhaiter bonne nuit à chacun; elle savait que les hommes, comme les mioches, dor- 15 ment mieux, quand une main de femme les borde. Elle faisait le tour de chaque lit; elle prenait une voix un peu enfantine: « Bonsoir, mon bras malade . . . Adieu, l'homme du Midi ... Au revoir, la pauvre épaule . . . Bonne nuit, Gaspard, et ne 20 remuons plus . . .».
René Benjamin Gaspard. Arthème Fayard et Cie. Paris.