LEUR MÈRE
Paris, 2 juillet.
... Le jour où, pour la première fois, j'entrai
dans cette salle d'hôpital, qui est devenue la
10 mienne, l'émotion fut si intense que je crus qu'il
me faudrait sortir. Et puis je me suis dominée.
Et, lorsque je ne parvenais plus à retenir mes
larmes, j'allais à la fenêtre que j'ouvrais toute
grande. Alors, je pouvais me retourner et sourire
15 à mes blessés. Ils n'ont jamais vu mes larmes. Ils
ne les verront pas.
Au chevet de chacun d'eux, je retrouve un peu mon Pierre. Je me sens un peu la mère de chacun d'eux. Devinent-ils, avec ce sentiment si fin et si 20 tendre, cette merveilleuse intuition des soldats souffrants, la plaie vive de mon cœur maternel? Lorsqu'ils me disent:
« Madame . . ., ma maman est si loin, voulezvous m'embrasser? », savent-ils alors tout ce qu'ils 25 me donnent?
Quand je les soutiens dans mes bras, quand
j'essuie la sueur de leur front, il me semble que c'est mon Pierre que je soigne, et il me remercie doucement par leur voix, il me sourit à travers leur sourire.
5 J'aime leur gaieté. Pour eux, j'ai rappris à rire. Je pense toujours à mon Pierre qui chanta jusqu'au bout, le long de cette route si dure, sous la pluie, qui chanta jusqu'au bout, pour relever le courage des autres, alors qu'il se sentait déjà si mal . . . 10 Lorsque je vois entrer une mère qui vient, tout heureuse, voir son fils convalescent, je ne m'enfuis plus, à présent, comme les premières fois. Je demeure. Je la rassure. Je lui dis, souriante:
— Il est sauvé. Bientôt, dans quelques semaines, 15 il pourra retourner à la maison.
Et quand, au chevet d'un jeune homme amputé, une femme se détourne pour pleurer, je lui dis à voix basse:
— Vous ne savez pas combien vous êtes heureuse, 20 vous qui avez encore votre enfant . . .
Le service m'absorbe toute la journée et quelquefois la nuit. Je ne puis plus écrire. Et, pourtant, je voudrais noter leurs paroles, leurs gestes, leurs sourires, à tous mes grands enfants dont j'aime le 25 cœur candide et résigné, et si simplement héroïque. Ah ! combien je les admire, ces soldats de France, combien je suis fière de leur âme ! Il m'est doux de les soigner. Il m'est doux d'être revenue dans ma patrie, ma patrie déchirée, qui se révèle si 30 grande au milieu de la douleur et de la lutte.
Noëlle Roger Journal de V Université des Annales.
Le Cœur des Femmes 155