CHERS SOLDATS
14 juillet ici 5 Chers soldats, chers concitoyens, je m'adresse à vous, en cette fête austère, parce que je vous aime et vous honore et que ma pensée va sans cesse vers vous.
5 Soldats de la France, dans cette guerre des nations, la cause que vous défendez est juste et belle et digne des plus énormes efforts et des plus grands sacrifices.
Ce que vous défendez, c'est la terre natale,
10 cette terre riante et fertile ... ce sont vos champs, vos prairies. C'est l'auguste mère qui, couronnée de pampre et d'épis, vous attend pour vous accueillir, et vous redonner les richesses de son sein inépuisable.
15 Ce que vous défendez, c'est votre clocher, ce sont vos toits de brique ou d'ardoise, qui fument vers un ciel si doux ! Ce sont les tombeaux de vos pères et les berceaux de vos enfants.
Ce que vous défendez, ce sont nos villes augustes
20 qui dressent au bord des fleuves les monuments des générations, églises romanes, cathédrales, collégiales, abbayes, palais, arcs de triomphe, colonnes de bronze, théâtres, musées, hôtels de ville, hôpitaux, statues des héros et des sages et qui étendent
25 à perte de vue les murs humbles ou magnifiques qui abritent le commerce, l'industrie, la science, les arts, tout ce qui a fait la beauté de la vie.
Soldats de France 167
Ce que vous défendez, c'est dix siècles d'histoire, c'est la longue et difficile formation de la patrie, qui coûta tant de sang et de larmes. C'est la gloire antique, c'est la rouge oriflamme fleurdelysée de 5 Saint-Denis qui flottait devant les bannières des communes à Bouvines; ce sont les nobles étendards de Patay et de Formigny; ce sont les drapeaux de Rocroy et de Fontenoy; ce sont les drapeaux de Fleuras, d'Arcole, de Zurich, de Marengo,
10 les aigles formidables d'Austerlitz, d'Eylau, de Wagram, les aigles blessées et plus chères encore à nos cœurs, de Champaubert et de Montmirail.
Ce que vous défendez, c'est notre patrimoine moral, nos mœurs, nos usages, nos lois, nos cou-
15 tûmes, nos croyances, nos traditions; ce sont les œuvres de nos sculpteurs, de nos architectes, de nos peintres, de nos graveurs, de nos orfèvres, de nos émailleurs, de nos verriers, de nos tisserands; ce sont les chants de nos musiciens; c'est le parler
20 maternel qui, durant huit siècles, avec une ineffable douceur, coula sans tarir des lèvres de nos poètes, de nos orateurs, de nos historiens, de nos philosophes, c'est la science de l'homme et de la nature, du concret et de l'abstrait, cette science encyclo-
25 pédique qui fut portée chez nous à son plus haut point d'exactitude et de clarté. Ce que vous défendez, c'est le génie français qui éclaira le monde et porta la liberté aux peuples, c'est cet esprit généreux qui fait tomber les bastilles.
30 Ce que vous défendez, enfin, aux côtés des Belges, des Anglais, des Russes, des Italiens, des Serbes, c'est non seulement la France, mais l'Eu-
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rope, sans cesse troublée et follement menacée par l'ambition dévorante de l'Allemagne.
Patrie! liberté! chers enfants de la France! voilà les trésors sacrés confiés à vos bras: voilà pourquoi 5 vous endurez sans plainte de longues fatigues et des périls constants; voilà pourquoi vous triompherez. Et vous, femmes, enfants, vieillards, jonchez de feuillage et de fleurs toutes les routes de France: nos soldats vont revenir vainqueurs.
Anatole France Sur la voie glorieuse. de V Académie française