LE SOLDAT DE NEIGE
io Voici les détails de la mort d'un simple soldat
tombé devant sa tranchée, et dont la fin n'a été
connue que longtemps après son décès. Il est des
héros qui ne font pas de bruit lorsqu'ils tombent.
Pour ne point ajouter d'autres larmes à celles
15 qu'a versées sa mère, je le désignerai sous le nom de Gilles, qui ressemble à son vrai nom. Je le connaissais, il était l'un de ces cantonniers qui cailloutent les chemins de la forêt de Fontainebleau et qui soignent si bien ses courbes.
20 Vint la guerre, Gilles avait dix-huit ans, mais il était resté tout petit, le détail d'un homme, de tout un peu. Le jour de la mobilisation, il abandonna sa pelle et battit la caisse dans la ville, avec un ruban au chapeau. Tapant et chantant, il
25 avait l'air du Petit-Poucet de la guerre.
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Mais au conseil de revision, le général sourit, les médecins riaient de sa figure pâle et de sa poitrine en galette: « Ton état? — Cantonnier. — Mais, mon ami, tu n'es pas plus haut que ta pelle ! — 5 On n'est jamais trop petit pour se faire tuer ! » répondit Gilles. Je ne sais pas si un homme tout entier eût mieux parlé à sa place.
Gilles, dédaigné des femmes, n'avait qu'un amour, la gloire; non la gloire que donnent les io galons, mais celle qu'on gagne avec des blessures. Je l'ai connu, j'imagine ce qu'il pensait.
Devant ces yeux moqueurs, il pensait:
— J'ai un trou comme une fondrière, là dans mon cœur . . . Ces hommes qui me regardent pour-
is raient le remplir gentiment, comme je remplis les trous qui sont sur les chemins. Qu'est-ce qu'ils attendent?
Enfin il paraissait si désolé qu'une voix s'éleva:
— Bon pour le service !
20 Et le petit Gilles fut guéri.
Pas tout à fait cependant. Car dès son entrée au dépôt, il fut persécuté par ses camarades. Quand ils le voyaient l'arme au pied, le bout du 25 canon du fusil presque aussi haut que sa tête, ils ne pouvaient s'empêcher d'en rire: «Trop petit, qu'ils disaient, t'es trop petit pour être un homme. »
Enfin un jour, le clairon du bataillon sonna le 30 grand départ. Et il semblait dire: «Les petits comme les grands, chacun en aura. »
Gilles combattit bravement, je le sais par un
qui Ta vu. Il fit le coup de feu, il courut la baïonnette en avant sur les pics des Vosges. Alors on ne le trouvait pas trop petit pour faire un homme.
Sa compagnie s'était emparée d'un bocqueteau 5 et avait pu s'y loger sans être aperçue. Mais l'ennemi, quelle était sa force? Jusqu'où allaient ses tranchées?
Comme la nuit venait, sans rien dire à personne, Gilles se prépara. On ne sait ce qui lui prit, il 10 avait décidé de faire tout seul la reconnaissance.
Le soldat Gilles sortit de sa tranchée, les Allemands bien en face. Aussitôt toutes les mouches de l'hiver s'acharnèrent sur lui comme sur un gros morceau de sucre; mais Gilles rampait toujours 15 vers l'ennemi.
Il avait fait vingt mètres, quand un coup de fusil éclata. Frisson . . .
Craignant de dénoncer la présence de ses camarades dissimulés dans le bocqueteau, Gilles ne bougea 20 plus . . .
La bise ventait plein nord; il faisait un froid
noir, comme si le pôle était entré en France par
les portes de la Belgique, pour vendre de la misère
aux soldats. Et pourtant, Gilles ne tremblait pas
25 de froid, mais de fièvre.
Déjà, lecteurs, vous connaissez le petit homme, vous pouvez comprendre ce qu'il pensait. Dans cet état critique, il pensa:
«... Voici le moment de montrer à mon bataillon
30 que si mon père a fait l'étoffe un peu courte, il
n'a pas lésiné à l'endroit du cœur. L'ennemi me
soupçonne, mais ne me voit pas. Tant qu'il aura
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un doute, je dois demeurer là, immobile, parce que c'est mon devoir. »
Il se mit à genoux sur la neige.
«... Oh ! comme il fait froid . . . Tout à l'heure, 5 si les Allemands continuent à me surveiller, je ne serai plus qu'un glaçon ... un petit glaçon . . . un petit glaçon comme j'ai été un petit homme. Mais bah! c'est dans ma famille de souffrir; mon père a souffert beaucoup et ma mère a souffert 10 longtemps, je tiens de tous les deux. »
Et tandis que la neige le recouvre de ses gros flocons, le petit Gilles murmure:
— Alors, si c'est vrai qu'on devient un homme à force de souffrir, j'en suis un.
15 Ainsi mourut Gilles le cantonnier, que j'ai bien
connu; et c'est parce qu'il était facile à connaître
que j'ai pu le faire penser tout haut.
Je parlais de lui, en forêt, avec l'un de ses
camarades, évacué après un séjour dans une ambu- 20 lance, et qui se trouvait justement dans le boc-
queteau, la nuit où le petit Gilles mourut de froid.
Il me dit :
— ... Voilà que vers deux heures, on est venu trouver le capitaine : « Le demi n'est plus là ! » On
25 l'appelait « demi », « sauce courte », « chiquet »; ça le faisait rire, parce qu'il savait bien lui-même qu'il était trop petit pour faire un homme. Au matin, nous avons pris la tranchée d'assaut, ensuite on s'est mis tous à fouiller. On criait: « Gilles!
30 Gilles ! » Un sergent s'arrête et me dit: « Regarde donc cette boule de neige, est-ce que tu ne vois
pas des formes de jambes, un fusil, des bras, une tête ? » Alors le capitaine il répond : « Gilles était petit; cela c'est trop grand pour être un homme)), et le capitaine il s'en va. Eh bien, vous me croi- 5 rez si vous voulez, nous avons ôté la neige, — c'était lui!
Puissance mystérieuse des mots: « C'est trop grand pour être un homme. » Ces paroles à peine prononcées, il me sembla que le ciel soupirait à 10 se briser comme un être humain.
Georges d'Esparbès Les Victorieux, 1918. Librairie Paul Ollendorff, Paris.