LE VŒU MORTEL DES SAINT-CYRIENS
Mois d'août 1914. L'appel aux armes retentit. Les cloches, dans tous les villages, s'ébranlent sur la vieille église dont le fondement repose au milieu des morts. Elles sont redevenues soudain les voix
25 de la terre de France. Elles convoquent les hommes, elles plaignent les femmes; leur clameur est si forte qu'il semble qu'elle pourrait briser la pierre des tombeaux, et tout de suite elle fait sortir du cœur français tout ce qu'il renferme.
30 Les enfants, les femmes, les vieillards se dressent autour du soldat, l'accompagnent jusqu'au train . . . C'est le départ, non pas tel que Rude l'a sculpté
34 La France Étemelle
dans le coup de vent de l'Arc de Triomphe, mais un départ plus tragique encore, les dents serrés: « Puisqu'ils le veulent, il faut en finir. »
C'est le départ. Nous ne pouvons pas être à 5 la fois dans toutes les gares de Paris et de toutes nos villes, sur tous les quais d'embarquement, ni sur tous ces bateaux qui ramènent de l'étranger les Français; voulez-vous que nous allions au cœur même de la France militaire, dans cette École de
10 Saint-Cyr, où se forment les jeunes officiers?
Chaque année, à Saint-Cyr, a lieu en grande pompe la fête du Triomphe. On nomme ainsi une cérémonie traditionnelle où les jeunes gens qui viennent de passer deux ans à l'École, baptisent
15 la promotion qui les suit et donnent un nom à leurs cadets.
En juillet 19 14, cette cérémonie coïncida avec les événements qui, en se précipitant, déterminèrent la guerre, et par là elle devait prendre un caractère
20 plus grave. Le 31 du mois, le général commandant l'École fit savoir aux Montmirail (c'était le nom des aînés) qu'ils eussent à baptiser leurs cadets, le soir même, militairement, et sans les réjouissances traditionnelles.
25 Tous comprirent qu'ils allaient avoir peut-être dans la nuit à gagner leurs régiments respectifs.
Écoutez un jeune poète de la promotion de Montmirail, Jean Allard-Méeus, raconter à sa mère cette soirée déjà devenue légendaire chez
30 nous: « Après le dîner, prise d'armes devant le capitaine et le lieutenant de garde, seuls officiers autorisés à assister à cette cérémonie intime. Belle
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soirée; dans l'air, des parfums oppressés; Tordre le plus parfait et le silence le plus grand. Les officiers de Montmirail avec le sabre, les « hommes » avec le fusil. Les deux promotions se massent sur 5 le grand terrain, sous le commandement du major de la promotion. Discours patriotiques fort bien; puis, au milieu de l'émotion grandissante, j'ai dit « demain ».
10 Soldats de notre illustre race,
Dormez, vos souvenirs sont beaux!
Le temps n'efface pas la trace Des noms fameux sur les tombeaux.
Dormez; par delà la frontière,
15 Vous dormirez bientôt chez nous!
« Jamais, ma petite maman, je ne dirai plus ces vers, car jamais plus je ne serai à la veille d'un jour de départ pour là-bas, au milieu de mille
20 jeunes gens tremblant de fièvre, d'orgueil et de haine. J'ai sans doute trouvé dans mon émoi personnel l'accent qu'il fallait avoir, car j'ai fini mes vers au milieu d'un frisson général. Ah! pourquoi le clairon ne les a-t-il pas soulignés de
25 V alerte? Nous en aurions tous porté les échos sur le Rhin ...»
C'est dans cette atmosphère d'enthousiasme que les jeunes officiers reçurent le titre de promotion de la Croix du drapeau, et c'est à ce moment que
30 l'un des Montmirail, Gaston Voizard, s'écria:
— Jurons que pour aller au feu nous serons en grande tenue, gants blancs et casoar au chapeau.
— Nous le jurons, répondirent les cinq cents Montmirail.
— Nous le jurons, crièrent à leur tour les cinq cents Croix du drapeau.
5 Terrible scène, trop française, toute pleine de l'innocence et de la bonne volonté admirable de ces jeunes gens, et toute pleine aussi de conséquences désastreuses.
Ils ont tenu leur vœu téméraire. Il n'est
10 pas permis que je vous dise la proportion des
morts. Les enfants charmants que je viens de
vous citer ne sont plus. De quelle manière sont-ils
tombés?
Tous n'eurent pas leurs témoins, mais tous
15 tombèrent à la façon du lieutenant Fayolle.
Le 22 août, Alain de Fayolle, de la promotion Croix du drapeau, est à Charleroi à la tête d'une section. Ses hommes hésitent. Le jeune souslieutenant a mis ses gants blancs. Mais il s'aper-
20 çoit qu'il a oublié son casoar. Il tire de sa sacoche le plumet blanc et rouge et il le pique à son shako.
— Vous allez vous faire tuer, mon lieutenant, dit un caporal.
25 — En avant ! crie le jeune homme.
Ses hommes le suivent, électrisés; quelques
instants plus tard, une balle le frappe en plein
front, juste au-dessous du plumet.
Le même jour, le 22 août 1914, Jean Allard-
30 Méeus, le poète des Montmirail, tombe frappé de
deux balles.
Gaston Voizard, celui qui eut l'idée du serment,
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leur survécut de quelques mois seulement. Il semble s'en excuser dans la lettre charmante et déchirante que voici:
25 décembre 19 14
5 « Il est minuit, mademoiselle et amie, et, pour vous écrire, j'enlève à l'instant mes gants blancs (oh! n'admirez pas, le geste n'a rien d'héroïque; mes derniers gants de couleur sont aux mains d'un pauvre pioupiou qui a froid). Je cherche en
10 vain les mots qu'il faudrait pour vous dire la joie et l'émotion que m'a causées votre lettre arrivée le soir d'un bombardement terrible du pauvre village que nous occupons. Cette lettre fut reçue là comme un baume contre tous les énervements et
15 les malédictions possibles. Cette lettre lue, le soir, — j'en demande pardon à votre modestie, — aux officiers de mon bataillon, réconforta les plus abattus, après cette rude journée, et prouva à tous que le cœur des jeunes filles de France est
20 tout simplement admirable de générosité.
« Donc, il est minuit. L'honneur et le bonheur que j'ai de commander ma compagnie depuis huit jours (mon capitaine ayant été blessé) me valent le plaisir de vous écrire, à cette heure, de la tranchée
25 où, par des prodiges d'astuce, j'ai réussi à allumer une bougie, sans que soit éveillée l'attention de ces messieurs d'en face. Ils sont d'ailleurs à une centaine de mètres.
« Mes hommes, en sourdine, entonnent le tradi-
30 tionnel: II est né, le Divin Enfant. Le ciel luit d'étoiles. On voudrait rire de tout cela ... et on est tout près d'en pleurer. Je pense aux Noëls
d'antan, passés en famille; je pense à l'effort gigantesque à fournir encore, au peu de chance que j'ai d'en sortir vivant: je pense, enfin, que je vis peut-être en cette minute mon dernier 5 Noël . . .
« Du regret, direz- vous ? . . . Non, pas même de la tristesse. Seulement un peu de mélancolie de n'être pas au milieu de tous ceux que j'aime.
« Toute la tristesse de mes pensées est pour 10 les meilleurs amis tombés au champ d'honneur, et qu'une amitié fidèle avait presque fait mes frères ...
« Mais, trêve aux lamentations inutiles, n'est-ce pas? Ne pensons qu'à notre France nécessaire, 15 impérissable, éternelle. Et, par cette belle nuit de Noël, croyons plus que jamais à la victoire . . .
« Il faut, mademoiselle et amie, me pardonner cet affreux gribouillage. Voulez-vous aussi me laisser espérer une réponse prochaine et permettre 20 au jeune officier français de baiser très respectueusement la main de la jeune fille de France à l'âme grande et au cœur généreux ? »
Le 8 avril 1915, il tombait à son tour.
Maurice Barrés de V Académie française
Les Traits éternels de la France, Yale University Press, 1918.
(( En croyant nous écraser sous la masse de leurs bataillons, dans l'espace de quelques semaines, les Allemands se trompaient sur les antiques vertus de notre race. Ils nous estimaient au-dessous de notre valeur, selon de vains préjugés, et ils voulaient que notre nation eût perdu les qualités militaires qu'elle a montrées au cours de longs siècles. Les Allemands avaient une foi aveugle dans la science de leurs généraux, dans la puissance de leurs soldats, dans leur lourde et rigoureuse méthode. Ils ne comptaient pour rien le clair, agile et robuste génie de la France. Ce fut leur erreur; car il nous suffit d'une semaine — une semaine comme toutes les semaines de notre vie, et pourtant unique dans notre histoire — pour que dans un beau soir de septembre ce fût le vol glorieux de la victoire. Les barbares étaient vaincus ! )> La France héroïque et ses Alliés
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