‹ La France éternelleChapitre 5 sur 66 · IRRESISTIBLE APPEL · texte numérisé non relu

IRRESISTIBLE APPEL

Lorsqu'elle eut senti résonner sur son cœur

10 le tambour annonçant la fatale nouvelle, madame Aubry tomba dans une profonde stupeur, puis tout son être se révolta. La guerre pour elle n'avait qu'une signification: le départ de son fils, de cet enfant qu'elle aimait éperdument, pour qui elle

15 avait sacrifié sa vie de femme, car, très jeune, elle s'était trouvée veuve. Or, son esprit ne pouvait concevoir que ce fils si entouré de soins pût un jour être exposé; et, si son imagination lui représentait une armée en marche, elle ne voyait pas

20 Robert y prendre place.

Cependant, le jeune homme revint du bureau un peu plus tard que de coutume; il était grand, mince et pâle, avec une physionomie pleine de gravité; l'émotion qui l'étreignait se percevait

25 dans la moindre de ses paroles.

— Mère, dit-il enfin, un peu hésitant, l'heure qui

sonne pour la France est bien solennelle; ce que nous pressentions depuis quelques jours est malheureusement arrivé: la mobilisation commence.

— Hélas, je le sais, et je plains les mères dont les 5 fils partiront; quant à moi, je suis épargnée, tu

n'auras vingt ans que dans quelques mois.

Nerveusement, Robert tirailla sa courte moustache, et il reprit:

— La France aura besoin de tous ses enfants.

10 — Certainement, et ceux qui ont l'âge exigé répondront à Fappel; j'ai confiance: notre artillerie est excellente, paraît-il, nous vaincrons.

— La France ne sera victorieuse que si le pays tout entier se lève pour la défendre.

15 — Notre armée est, je crois, suffisamment nombreuse.

— Quand je dis le pays tout entier, je veux parler des hommes trop âgés, des adolescents, des pères de famille arrachés à leurs foyers, j'entends une

20 levée en masse, qui seule pourra racheter la pénurie d'hommes dont nous souffrons.

Le visage de madame Aubry se couvrit d'une pâleur livide.

— Tais-toi, dit-elle, tu es trop jeune pour trancher 25 d'aussi graves questions.

Mais le coup avait porté, et désormais la mère évita de parler de ce qui la bouleversait.

Les événements marchèrent rapidement; la

mobilisation se faisait avec un entrain incroyable;

30 madame Aubry ne sortait que le moins possible;

la rencontre des jeunes recrues qui traversaient

Paris, le pavoisement des rues, le chant de la

Le Tocsin 29

Marseillaise si souvent entendu, tout lui était sujet de souffrance; la moindre allusion à cette guerre lui devenait insupportable, et Robert ne pouvait penser à autre chose. Sa classe ne tarda 5 pas à être appelée sous les drapeaux. Le jour où lui parvint Tordre de son départ, le jeune homme fut effrayé du silence tragique de sa mère. Après un repas entrecoupé de soupirs, elle lui demanda cependant:

10 — Que comptes- tu faire?

Robert eut un geste de surprise.

— Mon devoir, naturellement.

— Comment comprends- tu ce devoir?

— Il n'y a qu'une façon de le comprendre, 15 maman.

Et un léger reproche perçait dans le calme de la réponse.

— Tu as raison, en effet, il n'y a pas à hésiter, tu ne peux abandonner ta mère.

20 Robert sursauta.

— Qu'as-tu dit? Non, c'est impossible, j'ai mal compris, tu ne me conseillerais pas une lâcheté, un crime même, vu les circonstances.

— Pour faire de toi un homme, ne t'ai-je pas 25 allaité moi-même?

— Oui ... et sur le sol natal, j'ai fait mes premiers pas.

— Plus tard, après la mort de ton père, n'ai-je pas pour toi tout sacrifié? Que de soins ta santé

30 a réclamés !

— L'air de ma patrie et les produits de nos campagnes ont, avec tes soins, contribué à la fortifier.

— J'ai surveillé tes études, je t'ai appris à aimer le bien, le beau.

— Je m'en souviens. Tu m'as cité l'exemple de Français illustres, et j'ai aimé le travail et le bien.

5 Tu m'as fait lire dans le livre de la nature, et Tamour du beau a pénétré en moi, en contemplant notre France jolie.

— Et je dois voir détruire mon œuvre, alors qu'elle est à peine achevée?

10 Robert réunit dans les siennes les deux mains de sa mère, et les baisant pieusement :

— Ton raisonnement plaide contre toi-même, chère maman, reprit-il gravement; c'est précisément parce que tu as fait de moi un homme que je

15 dois agir comme tel, j'ai conscience de mon devoir; si l'on t'attaquait, ne te défendrais- je pas? Eh bien, la tendresse que je te porte s'identifie à celle que j'éprouve à l'égard de ma patrie, je l'aime comme je t'aime.

20 — C'est injuste; non, tune partiras pas; nous nous sauverons si loin que rien ne pourra t'arracher à moi.

— Pauvre mère, la douleur t'égare, je le comprends dans une certaine mesure, mais je ne peux

25 t'approuver.

— Tu ne sais pas ce que je souffre?

— Voyons, maman, n'ajoute pas au chagrin que me cause notre séparation, celui de te laisser désespérée.

30 Mais rien ne put persuader la malheureuse femme, et, lorsque son fils alla se reposer, elle était hantée de projets farouches. N'y avait-il pas un

Le Tocsin 31

moyen quelconque à employer pour empêcher ce départ? Ceux qui étaient malades ou estropiés devaient forcément rester. Et cette mère qui avait toujours pris le plus grand soin de la santé de son

5 fils, souhaita de le voir malade ou mutilé.

Le lendemain la trouva écroulée dans un fauteuil. Robert, qui devait partir dans la soirée, ne pouvait la tirer d'une effrayante prostration.

L'appartement occupé par madame Aubry était

10 situé sur la place de la République. Une rumeur lointaine attira Robert vers la fenêtre ouverte, et machinalement il regarda. Il vit alors s'avancer une longue colonne, véritable houle humaine qui, drapeaux en tête, avait envahi le boulevard Saint-

15 Martin. C'étaient des jeunes gens de la classe de Robert, auxquels s'étaient joints des volontaires de tout âge et de toutes conditions. Là voisinaient l'élégant complet et l'humble bourgeron, mais un même idéal entraînait les futurs soldats. Avec

20 un ensemble parfait ils chantaient; des hourras signalaient leur passage et une émotion indescriptible arrêtait là tous les passants.

— Viens voir, dit Robert à sa mère.

Et malgré sa résistance, avec une douce autorité, 25 il l'entraîna vers la fenêtre.

— Regarde, maman.

— Pauvres sacrifiés, comment peuvent-ils chanter?

— Ils chantent parce qu'ils sont heureux, parce 30 qu'ils sont fiers de faire partie de cette phalange

d'élite qui a l'honneur de défendre le pays; ils chantent parce qu'ils savent que leur vie sera

remplie d'héroïques souvenirs, ou que leur mort

sera glorieuse entre toutes; ils chantent parce

que, comme moi, ils aiment ce drapeau qui garde

dans ses plis un reflet des temps passés. A sa vue,

5 leur cœur bat comme le mien bat, un sang plus

généreux coule dans leurs veines. Ce n'est pas

seulement le devoir qui les appelle, c'est aussi

l'amour, l'amour du sol natal.

Un peu dédaigneuse, madame Aubry laissa

10 tomber ces mots :

— Que vois- tu donc dans un simple drapeau?

— L'emblème du pays; il représente tout notre passé et tout notre avenir; ceux que nous avons enfermés pieusement dans la tombe et que nous

15 ne voulons pas laisser profaner par l'envahisseur, et ceux qui plus tard naîtront de nous.

Cependant, la colonne triomphante quitte le boulevard et envahit la place de la République pour se masser devant la statue symbolique. Tous

20 les jeunes hommes qui tiennent en main le drapeau envahissent l'énorme socle; ils s'y installent du haut en bas, en gradins; les hampes se redressent lentement et les teintes vives se confondent en un embrassement joyeux, formant un immense et

25 magnifique bouquet.

Alors s'élève comme un appel le chant vibrant de la Marseillaise, les yeux brillent d'une généreuse ardeur; une fougue nouvelle anime cette belle jeunesse, hier encore vivant dans l'amour de soi,

30 soulevée aujourd'hui d'un idéal sacré. Sous un souffle mystérieux frissonnent les drapeaux, et l'hymne monte gravement vers le ciel de France.

Le Tocsin 33

Les assistants frémissent d'enthousiasme; ils unissent leurs voix à celles des chanteurs; ils applaudissent à la strophe finale. Tous les fronts s'éclairent de nobles pensées.

5 Toujours inquiet Robert regarda madame Aubry, les mains jointes comme en extase; elle pleurait. Comprenant l'interrogation muette de son fils, la mère répondit :

— La lumière de la vérité a éclairé mon âme;

10 j'ai compris, et maintenant je ne voudrais pas te

voir rester. Oui, ta place est là-bas auprès d'eux;

pars, mon enfant, va défendre ce drapeau que

j'aime, moi aussi . . . Fais ton devoir.

Jane he Carrières *5 L'Image de la Guerre, Juin 1916.

Page 1