RÉPUBLIQUE
Ce fut le lendemain de cette victoire que s'ouvrit la Convention nalioiiale (21 septembre 1792). Son premier acte l'ut d'abolir la royauté et de pro-
clamer la République, le seul gouvernement qui fût conforme à l'état des choses et qui put opposer aux puissances ennemies une résistance victorieuse. La rupture avec l'ancien régime ne parut même pas suffisanle encore aux hommes les plus énergiques. Danton, qui avait naguère ordonné les journées de septembre pour terrifier l'aristocralie, voulut aussi imprimer l'effroi à la coalition des princes qui prétendaient relever la royauté en France, et la tête du malheureux Louis XVI tomba le 21 janvier 1793. C'est ainsi que ce faible et infortuné prince expia les scandales et les abus des règnes précédents !
Attaquée au dehors par une coalition formidable, agitée au dedans par les factions et par la révolte de la Vendée, trahie par quelques généraux, la Convention triompha de tous les périls en devenant terrible. Carnot jeta quatorze armées à la frontière. Douze cent mille hommes étaient sur pied. « La RépubUque, dit Barère au sein de la Convention, n'est plus qu'une grande ville assiégée ; il faut que la France ne soit plus qu'un vaste camp. Tous les âges sont appelés par la pairie à défendre la liberté. Les jeunes gens combattront, les hommes mariés forgeront les armes, les femmes feront les habits et les tentes des soldats, les enfants mettront le vieux linge en charpie et les vieillards se feront porter sur les places publiques pour enflammer tous les courages. » Les résultats furent admirables. Toutes nos frontières, entamées en août 1793, étaient délivrées en décembre ; Hoche avait purgé d'ennemis loule l'Alsace et hivernait dans le Palatinat. L'année suivante, l'Espagne, les Pays-Bas , la Hollande furent envahis. Nos soldais entrèrent dans Amsterdam tels que les peint le poète :
Pieds nus, sans pain, sourds aux làclies alarmes...
« Cette cité fameuse par ses richesses, dit le général Jomini, vit avec une juste admiration dix bataillons de ces braves sans souliers , sans bas , privés même des vêtements les plus indispensables et forcés de couvrir leur nudité avec des tresses de paille, entrer triomphants dans ses murs au son d'une musique guerrière, placer leurs armes en faisceaux et bivouaquer pendant plusieuis heures sur la place publique au milieu de la glace et de la neige, attendant avec résignation et sans un murmure qu'on pourvût à leurs besoins et â
l.XIl
leur casernement. » Carnot, qui savait ce qu'on peut faire avec de tels soldats, avait imagine, pour dérouter la tactique prussienne et autrichienne, la guerre par masses et d'élan. L'Espagne et la Prusse étaient forcées à la paix.
Victorieuse au dehors, la Convention l'était aussi au dedans. Toulon était repris , les Vendéens battus, les Anglais et les émigrés anéantis par Hoche â Quiberon. Cependant la terreur était à l'ordre du jour. Comme le royalisme, la modération devint suspecte, et les girondins furent sacrillés. Dientôt les héberlisles et les dantonistes les suivirent sur cet échafaud dont ils s'étaient si longtemps faits les pourvoyeurs. Resté seul maître du pouvoir, le triumvirat de Robespierre, Couthon et Saint-Just tombe à son tour le 9 thermidor. Cependant, quoique mutilée, laConvenlion conserve encore assez do force pour étouffer le complot royaliste du 13 vendémiaire, et bientôt elle abdiqua le pouvoir entre les mains du gouvernement directorial (1793). Au milieu d'une lutte effroyable, elle avait continué l'œuvre de la Constituante, établi l'unité des poids et mesures, fondé notre instruction publique, nos grandes écoles , préparé la rédaction du Code civil , etc.
Le Directoire n'eut point la même énergie. S'il sut étouffer les complots royalistes et anarcliiques, il compromit le gouvernement et la République par ses mœurs suspectes. Au dehors, cependant, le général Bonaparte le faisait respecter par son épée. L'on connaît son admirable campagne d'Italie de 1796. Tandis qu'il imposait à l'Autriche le traité de Campo-Formio, les autres généraux de la République s'éclipsaient pour la plupart. Pichegru et Moreau étaient, l'un, condamné à la déportation, l'autre, destitué pour avoir conspiré. Hoche, ce grand citoyen, cet homme supérieur, mourait à vingt-neuf ans pour le malheur de la France. L'expédition d'Egypte ajouta un nouveau prestige à la gloire de Bonaparte; mais la République avait perdu toutes ses conquêtes quand il revint. Nos frontières menacées, nos armées désorganisées, nos finances en mauvais état accusaient la faiblesse et l'incurie du gouvernement directorial. On sentait le besoin de sortir enfin des orages de la Révolution, et quelle main plus ferme pouvait opérer ce changement que celle du vainqueur de l'Italie et de l'Egypte? Bonaparte comprit qu'il était l'homme de la situation, et le 18 brumaire an VHl (9 novembre 1799) il fit envahir par ses grenadiers la salle des Cinq-Cculs,
et dispersa la représentation nationale. Nommé consul avec Sieycs et Roger-Ducos, il sauva la France; mais ce fut aux dépens de sa liberté.
A peine installé, le gouvernement consulaire se mit à l'œuvre. Après avoir pacifié le pays, il s'occupa de le réorganiser. Tout le système administratif, judiciaire et financier fut établi tel qu'il s'est maintenu jusqu'à nos jours, à quelques légers changements près. Quant à l'extérieur, la France ne pouvait rien craindre ayant à sa tète le plus habile de ses capitaines. L'Autriche et l'Angleterre refusaient de signer la paix. Bonaparte fond du haut des Alpes sur l'Ilalie, écrase Mêlas à Marengo, et se trouve maître de la Lombardie. Moreau, vainqueur à Ilohenlinden, pousse jusqu'aux portes de Vienne. L'Autriche s'empresse de signer la paix de Lunéville. Déjà, par le traité de Campo-Formio, elle avait reconnu à la France la possession de la Belgiiiue et de la rive gauche du Rhin. Les mêmes bases furent adoptées à Lunéville. Les républiques batave, helvétique, ligurienne et cisalpine furent reconnues. Bientôt l'Angleterre elle-même, effrayée des préparatifs de descente qui se -faisaient déjà à Boulogne, signa la paix d'Amiens (1802). Cette paix ne fut pas longtemps gardée.
« Nous avons un mai Ire, » avait dit Sieyès en s'effaçant devant le génie de Bonaparte. D'abord premier consul, puis consul à vie. Napoléon, en effet, ne tarda pas de monter les derniers degrés du pouvoir. L'éclat de sa gloire et ses grands services furent la cause de son élévation nouvelle ; en vain les royalistes, qui ne lui avaient point pardonné le 13 vendémiaire, voulurent la conjurer: la machine infernale et la conspiration de Cadoudal et de Pichegru ne firent qu'y aider. Un sénatus-consulte appela Napoléon à l'empire (1804). Bien que le nom de la République fût encore conservé, tout prit un aspect monarchique. Le Sénat et le Corps législatif ne rappelaient plus que les anciens parlements. Seul le Tribunal représentait encore la liberté; mais cet élément fut bientôt jugé supcrdu dans le gouvernement, et le Tribunal fut suppriiné en 1807. On vil en même temps le nouveau pouvoir s'entourer d'une hiérarchie pompeuse de grands
INTRODUCTION
(Jignitaires, de grands officiers du palais, de maivcliaux ; ou vit même surgir une nouvelle noblesse. Les anciennes choses renaissaient, proiundénieut modifiées, il est vrai, par les idées nouvelles et les nouveaux besoins issus de la Uévolution. Le concordat (1802) rétablissait en France le culte catholique; mais la vente des biens du clergé élait reconnue et les prêtres salariés par l'État. Eu même temps, le Code civil, d'après les principes proclamés par la Constituante et sur les bases jetées par la Convention, s'élaborait et s'achevait dans ces belles discussions du conseil d'État souvent présidées par Napoléon lui-même avec le merveilleux bon sens d'un grand législateur. Linslitution de l'ordre impérial de la Légion d'honneur au camp de Boulogne allait permettre au nouvel empereur lie récompenser les services rendus au pays, et l'xciter l'émulation de tous pour la gloire de la France. De grands travaux publics s'opéraient partout. Des routes étaient tracées, des canaux creusés, des ponts construits, des monuments élevés, l'industrie encouragée d'autant plus vivement que c'était la meilleure guerre que l'on pût faire à l'Angleterre, alors notre ennemie.
Cette ennemie. Napoléon la menaçait depuis plusieurs années d'un coup terrible par les préparatifs immenses de Boulogne. Pitt, rentré au ministère, sut amener une diversion de rAutriche et de la Russie. Napoléon désespérait déjà du succès de la descente, compromise par les timides manœuvres de l'amiral Villeneuve, lesquelles allaient aboutir au désastre de Trafalgar. Napoléon se retourne alors contre l'Autriche. En un mois la grande armée est sur le Danube, au delà d'Ulm, où s'est arrêté le général Mack avec quatre-vingt mille hommes. Ce général capitule et sou armée est dissoute presque sans combat. Les Russes s'avançaient cependant avec leur jeune et pré.somptueux empereur. Ils sont coupés et détruits à Austerlitz (1803), la plus belle des victoires de Napoléon. Le traité de l'resbourg (1806) consacra FalTaibhssenient de l'Autriche, substitua le titre d'empereur d'.Vutriche à celui d'empereur d'Allemagne, et déroba ce pays à l'influence autrichienne par l'établissement de la Confédération germanique. C'est alors que Napoléon, pour mieux l'aire rayonner au dehors sa puissance, commença à créer des rois de .son sang, et mit Joseph à .\aples et Louis en Hollande, distribuant en outre à tous .ses serviteurs duchés et principautés.
Le roi de Prusse louvoyait depuis longtemps entre les rois ses égaux et le terrible vainqueur des rois. Plein de mépris pour cette cour fausse et perfide. Napoléon la menaça du sort de l'Autriche; mais la nation prussienne, se croyant encore au temps de Rosbach, poussa à la guerre son faible roi. Napoléon en eut facilement raison. Le 14 octobre 1806, il fait essuyer à l'armée du prince de Hohenlohe la grande défaite diéna, et le même jour, à peu de distance, Davout, un de nos plus grands hommes de guerre, battait à Auerstœdt, avec vingt-six mille hommes, soixante mille Prussiens commandés par le duc de Drunswick. Un officier prussien écrivait après ce combat : « S'il ne fallait que se servir de nos bras contre les Français, nous serions bientôt vainqueurs. Ils sont petits, chétifs ; un seul de nos Allemands en battrait quaire ; mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels. Ils sont emportés par une ardeur inexprimable, dont on ne voit aucune trace chez nos
soldats Que voulez-vous faire avec des paysans
menés au feu par des nobles dont ils partagent les dangers, sans partager jamais ni leurs passions n; leurs récompenses? » Comme l'année précédente, les Russes se trouvaient en arrière-garde derrière les vaincus : ils s'avançaient : « Nous leur épargnerons la moitié du chemin, dit Napoléon à son armée. Eux et nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz?» Après leurs sanglantes défaites à Eylau et à Friedland, les Russes se retirèrent derrière le Niémen. Napoléon et l'empereur Alexandre eurent une entrevue sur ce fleuve : Alexandre, « faux comme un Grec du Bas-Empire, » suivant l'expression de Napoléon, feignit pour le héros une grande admiration et une cordiale amitié. Napoléon y crut trop légèrement et fit de l'alliance avec la Russie la base de sa politique nouvelle. Il alla jusqu'à lui abandonner, dans l'excès de sa confiance, la Finlande et les provinces turques. Faute immense aujourd'hui irréparable. Alors fut signé le traité de Tilsitt (1807) : la Prusse, dépouillée, vit se former de ses débris le grandduché de Varsovie et le royaume de Westphalie donné à Jérôme Bonaparte.
C'est l'Angleterre que Napoléon allait chercher jusqu'au Niémen. De Berlin, il lança le décret de Mocus continenlal ; décret grandiose et de la plus vaste portée, mais fort dangereux dans l'application, car il fallait que l'Europe fût matée. Le Portugal était allié à l'Angleterre ; Napoléon y jette une
armée et s'en empare. Le pape se refuse à l'éxecution du blocus, afin de rester neutre. 11 est saisi, amené en France et Rome occupée par nos soldats. Mais rien n'obligeait Napoléon à se mettre en guerre avec l'Espagne. A la vérité, la faiblesse de Charles IV et l'inconséquence du misérable Godoï faisaient de ce pays un allié fort incommode. C'était pour l'Angleterre un pied à terre sur le continent. Une querelle éclate entre Charles IV et son fils, proclamé sous le nom de Ferdinand VII. Napoléon les appelle comme arbitre à Bayonne et donne une exacte représentation de la fable de V Huître et les Plaideurs. Il les amène l'un et l'autre à abdiquer et adjuge à son frère Joseph le trône d'Espagne. Murât passe sur celui de Naples. La nation espagnole se sentit profondément blessée dans son indépendance et commença contre nos soldats cette résistance opiniâtre qui consuma une partie des forces de la France et qui lut une des principales causes de la chute de Napoléon.
L'Autriche, soldée par l'Angleterre, reprit les armes quand elle vit Napoléon au fond de la Péninsule. Eckmiihl,.Ess!ing, Wagram nous la livrèrent une seconde fois. Ces victoires n'étaient plus les chefs-d'œuvre de Marengo, d'Ulm et d'Austerlitz. Les vieux soldats de la République, avec lesquels Napoléon avait pu oser toutes les hardiesses, disparaissaient dans les combats, et surtout en Espagne; de jeunes soldats les remplaçaient, braves aussi, mais non plus aguerris et trempés comme les autres. Napoléon crut enchaîner l'Autriche par un lien de famille en épousant l'archiduchesse Marie-Louise. Faible lien bientôt rompu. Ce fut nue grande faute; car le peuple, qui aimait Joséphine, ne vit dans son abandon qu'une vanité du monarque parvenu, jaloux de mêler son sang à celui des Césars. L'idée dynastique perdit Napoléon.
En 1811, l'empereur Alexandre, sans rendre la Finlande et le reste, fit défection à son tour, passa aux Anglais et fit brûler les produits de l'industrie française. « J'aimerais mieux recevoir un soufflet sur la joue, s'écria Napoléon, que de souffrir qu'on anéantit le fruit du travail de mes sujets. » Il se lança donc dans cette gigantesque campagne de Russie, qui pouvait réussir et qui eût été, dans ce cas, sa meilleure entreprise. On sait ce qui arriva. — Après avoir battu les Russes à Smolensk, à la Moskowa et fait son entrée dans Moscou au chant de la Marseillaise, l'armée française fut obligée de se retirer. C'est alors que « le général Hiver »
vint au secours des Russes. Plus de trois cent mille Français restèrent sous les neiges : le reste n'échappa à ce grand désastre que grâce au courage héroïque du maréchal Ney. Il fallut, en 1813, faire la guerre en Allemagne, et avec des conscrits. Rs furent admirables aux batailles de Lutzen et de Dresde; mais, faute de cavalerie (elle avait été toute perdue en Russie), elles n'eurent que peu de résultats. En 1814, il fallut reculer derrière le Rhin et faire la guerre sur le territoire français. Napoléon se montra aussi grand capitaine dans cette guerre défensive, marquée par les victoires de Champaubert, Montmirail, Château-Thierry, Vauchamp, Craonne, que dans l'offensive. Mais Paris capitule. Napoléon est obligé d'abdiquer à Fontainebleau, et tombe du trône de France sur celui de l'île d'Elbe. Déjà les intrigues de M. de Talleyrand avaient préparé le retour des Bourbons : il trouva dans les souverains alliés d'utiles coopérateurs, et Louis XVIII arriva. Ce prince, libéral et sage, mais d'abord mal conseillé, débuta par dater son règne de la dix-neuvième année. Son premier règne fut court, grâce aux fautes que lui fit commettre le parti royaliste. Un an ne s'était pas écoulé que Napoléon, regretté par l'armée et par le peuple, revenait triomphalement de l'île d'Elbe. Plus disposé en faveur de la liberté, il convoque l'Assemblée du champ de mai et donne \'acte additionnel. Mais de nouveaux dangers menacent la France ; Napoléon veut prévenir les alliés et marche en Belgique. Il les bat à Ligny; mais il succombe à Waterloo après une lutte inégale et gigantesque (18 juin 1815).
Les guerres de la République et de l'Empire avaient considérablement reculé, vers l'est, les limites de la France, qui s'étendait de l'embouchure de l'Elbe au Rhin, aux Alpes et aux Apennins. Elle sortit bien amoindrie du second traité de Paris (10 novembre 181S); elle rentra dans ses anciennes frontières, mais en perdant, en outre : Philippeville et Marienbourg, entre la Sambre et la Meuse, Bouillon sur la Chiers, Sarrelouis et toute la partie avoisinanle du cours de la Sarre, Landau et le cours inférieur de la Queich, c'est-à-dire les postes avancés de sa frontière septentrionale, la rive du lac de Genève, et la partie de la Savoie que lui avait laissée le traité de 1814. La principauté de Monaco cessa d'être sous la suzeraineté de la France, et le pays de Gex dut rester en dehors de la ligne des douanes françaises.
INTRODUCTION