LA CORPORATION
Nécessité d'une étude de détail. — La maison commune des orfévres. — Le corps de métier, — Hiérarchie parmi les maîtres. — Election des gardes. — Fonctions
des gardes. — Visites. — Procès contre les communautés rivales. — Lutte avec la cour des.monnaies. — Saisies chez les compagnons.— Les apprentis. — Droit des veuves. — Les membres surnuméraires. — Défense des priviléges. — Opinion des six corps de marchands. — La confrérie. — La chapelle, — La confrérie de Saint-Éloi. — Les autres confréries absorbées. — La confrérie de Sainte-Anne et : le tableau. — Les aumônes. — Les secours aux pauvres orfévres. — Logement et aumône. — Caractère général des communautés. — Légères modifications, depuis 1776. — De l'association.
Pour comprendre ce qu’étaient dans la seconde moitié du xvi* siècle les communautés d'artisans, il faut pénétrer dans une de leurs corporations et s’y mêler familièrement avec eux Jusque dans les moindres détails de leur existence. I! faudrait pouvoir entreprendre une enquêle minutieuse comme on les fait de nos Jours. Or les corps de métiers ont cessé d'exister depuis soixante-quinze ans, et Îles les membres qui en faisaient partie ne sont plus là pour répondré à nos questions ; mais alors ils écrivaient beaucoup, ils conservaient avec soin ce.qu’ils avaient écrit, comme tous les corps constitués qui professent toujours un grand respect de la tradition. Si nous ne pouvons les questionner eux-mêmes, nous avons l'avantage, en fouillant leurs papiers, d'y trouver des dépositions d’aulant plus
ps
franches, qu’elles n'étaient pas destinées au public, et des secrets que ne disent pas toujours les vivants.
La communauté des orfévres était une des plus anciennes et des plus riches de Paris. Elle faisait partie des six corps de marchands et s’enorgueillissait de travailler pour le trône et l'autel : In sacra inque coronas, disait sa devise. Elle possédait depuis le moyen-âge ses archives complètes, qu’une bonne fortune a fait passer jusqu'à nous. Pénétrons donc dans cette communauté dont la porte nous est ouverte et qui était une des mieux administrées du royaume : par elle nous pourrons juger de l’organisation des autres.
Au coin de la rue Jean-Lantier et de la rue des Orfévres, dans un quartier tout percé de rues neuves, s'élève une maison de belle apparence que le temps et les démolitions ont en partie respectée. La facade est en pierre de taille; la construction sévère, mais de bon goût, rappelle l’archilecture du xvin® siècle. C'était la maison commune des orfévres qui venaient, vers 1740, de la faire rebâtir à grands frais sur l'emplacement de leur ancienne maison. Entrons : à droite était la chapelle de Saint-Éloi ; à gauche le bureau et les salles de réunion; au premier les archives et dans les étages supérieurs des chambres où étaient logés gratuitement un certain nombre d’orfévres pauvres et infirmes. Là se trouvaient rassemblés tous les intérêts de la communaulé ; le bureau, la chapelle, l'hôpital la montraient dans son triple rôle, comine corps de métier, comme confrérie réligieuse et comme sociélé de secours.
-Le corps de métier était de beaucoup le plus important des trois. C'était pour lui qu'étaient faits les statuts, sanc- : lionnés à plusieurs reprises par la royauté; c'était lui qui
réglait la législation des apprentis, des compagnons et des maîtres, qui conférait le droit d’ouvrer en orfévrerie, qui poursuivait les délinquants. Il possédait seul pour ainsi dire une existence légale, avait ses magistrats électifs et communiquait officiellement avec les gens de finance ou de justice du Roi.
Le corps de métier se composait de lous les maîtres sans exceplion, à quelque titre qu'ils eussent été reçus, mais des maîtres seuls. Apprentis et compagnons étaient des catéchumènes qui restaient à la porte du temple et subissaient la loi de la communauté sans participer à ses délibérations et à ses avantages. Parmi les maîtres eux-mêmes, le temps développant les distinctions aristocratiques, avait établi une hiérarchie à quatre degrés, fondée sur la date de la maitrise et sur les dignités obtenues ; les jeunes, les modernes, les anciens et les anciens gardes. Cette hiérarchie avait peu de raison d'être au xvi° siècle, lorsque tous les maîtres étaient également appelés à élire les gardes de la communauté. Mais au xvu° siècle, un nouvel ordre s'était introduit, sous le prétexte d'éviter la confusion d’une trop nombreuse assemblée et d'empêcher, disait-on, quelques familles habiles d’accaparer les dignités (1) ; on avait décidé que les six gardes sortant de charge et les six qui les avaient précédés, présenteraient des candidats à une assemblée restreinte, laquelle serait composée des anciens gardes et de trente orfévres, à savoir : dix anciens, dix modernes et dix
(:) Voir aux Archives de l'Empire, T. 1490:6, l'arrêt du 3 déc. 1609 : les contestations de 1629 à 1647; l'arrêt du 25 janvier 1648 ; le règlement de 1660 et les élections de 1659 à 1680, T. 149011.
tee
jeunes, Choisis à tour de rôle sur la liste des maîtres. Cet ordre fut suivi jusqu’à la révolution de 1789, et comme il y avait beaucoup moins d'anciens que de modernes, moins de modernes que de jeunes, il n’était pas sans importance | d’être classé dans les premières catégories. |
L'assemblée restreinte, réunie à la maison commune, nommait trois gardes : un pris parmi les anciens, deux parmi les modernes ou les jeunes. Les gardes étaient au nombre de six, etleurs fonctions duraient deux ans, mais le renouvellement se faisant par moitié, il y avait une élection chaque année (1).
Les six gardes, grands personnages dont plusieurs avaient été échevins ou Juges- -consuls où aspiraient à l’être, composaient le bureau; c'était les magistrats de la communauté. La pièce où ils donnaient leur audience, était meublée avec luxe, d’une manière tout à fait digne d’une riche communauté : elle était tendue de tapisseries; un grand erucifix d'argent était suspendu à la muraille; près de la porte une aiguière d'argent ; sur la table les flambeaux, l'encrier élaient également d'argent massif : c'était l’orgueil de la corporation (2). La dignité de garde n'était pas d'ailleurs une sinécure; les gardes étaient même, malgré leur nombre, assez occupés pour qu’on eût cru nécessaire de leur ad-. joindre quatre « aides à gardes, » élus tous les ans avec moins de solennité, et exerçant quelques-unes des fonctions de la jurande sans en avoir les honneurs et les profits (3).
(1) Règlement de 1659 et 1680. — Arch., T. 149011.
(2) Les objets en argent, qui faisaient partie des meubles du bureau, pesaient 70 marcs. — Arch.. T. 14908, fol. 236.
(3) Ils existaient depuis 1630. — Arch., T. 1490, Ils devaient
dm 44) | ou
Non-seulement ils présidaient à toutes les fêtes et cérémonies, mais ils avaient un. service régulier et complexe ; ils étaient agents comptables , administraient les revenus et payaient les dépenses de la communauté; chaque année ils rendaient ou du moins devaient rendre leurs comples ; car l’inexactitude des registres à cet égard laisse soupconner des négligences ou des abus (1); deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, ils tenaient le bureau d'essai où les orfévres faisaient vérifier le titre et marquer du poincon des gardes leur orfévrerie, avant de la présenter au contrôle de la cour des monnaies. Ils veillaient à la garde des archives et au strict maintien des statuts. Ils faisaient subir aux aspirants l'épreuve du chef-d'œuvre et recevaient les maîtres. [ls faisaient de fréquentes visites à domicile, soit chez les orfévres du corps, ou soit chez les gens qu'on soupconnait de travailler l’orfévrerie sans en avoir le droit ou chez certaines corporations voisines et rivales.
De toutes leurs fonctions, cette dernière était certainement la plus pénible, mais c'était peut-être celle dont ils étaient le plus jaloux. Leur ambition était de l’étendre. Il
visiter « les gens sans qualité et faux ouvriers, » et n'avaient droit à aucune indemnité, tandis que les gardes recevaient de chaque maitre une indemnité de 6 livres par an.
(1) La Communauté conservait ses archives avec beaucoup de soin. Elleles possédait à peu près complètes depuis 1330, T. 14908 , et avait même copie de pièces remontant à 1260, T. 149010, — Cependant, dans la série des comptes annuels de 1736 à 1774, durant un espace de 38 ans, l’archiviste, en dressant le catalogue, mentionnait 20 années, c'est-à-dire plus de moitié, dont les comptes manquaient, T. 1490:0.
LLC BRRE
y avait dans Paris certains lieux privilégiés qui échappaient aux lois des corps de métiers ; les orfévres, en représentant sans doute la grande surveillance qu'exigeait l'exercice de leur profession, avaient obtenu l'autorisation de les y soumettre, et les gardes faisaient leurs visites même dans les galeries du Louvre, à l'hôpital de la Trinité et à Ja manufacture royale des Gobelins; ils ne reconnaissaient l'immunité ni du Temple, ni du cloître Saint-Denis, ni de Saint-Jean-de-Latran ni du faubourg Saint-Antoine, et ils poursuivaient, sous la protection de nembreux arrêts du conseil (4), les délinquants jusque-dans ces asiles ; ils portaient même leur surveillance hors de Paris, dans les résidences royales de Versaillés et de Saint-Germain-en- Laye (2) : aucun ouvrage ne devait être mis en vente qui n'eût élé visité et ne füt poinconné de la marque des gardes en exercice (3). Malheur à qui contrefaisait celle marque ou se servait seulement d’une marque contrefaite : la loi prononçait impitoyablement contre le coupable la peine de mort (4). |
D'une main les gardes travaillaient à étendre leur autorité, de l'autre à repousser toute autorité étrangère qui aurait voulu s'immiscer dans les affaires du corps ; accroître et défendre leur privilége et celui de la communauté, était leur plus grande affaire, el comme chaque communauté
(1) Arch., T. 14908.
(2) Arrêt du 4 janv. 1724. Arch., T. 14901". k
(3) Gette marque était une des lettres de l’alphabet et changeait chaque année.
(4) Arrêt du 4 janv. 1724.
EP UE était guidée par un sentiment tout semblable, on comprend facilement les rivalités séculaires et les procès sans fin de ces corporations qui cherchaient toutes, à l'envi, à entamer le domaine du voisin et à ne pas laisser entamer le leur. Il y avait sept ou huit corps avec lesquels les orfévres étaient presquetoujours en contestation; c'était principalement les batteurs d'or, les fourbisseurs d’épées, les horlogers, les merciers, les changeurs, les lapidaires (1); on conservait avec soin dans les archives les arrêts que la communauté avait faitrendreen sa faveur; mais souventla corporation rivale pouvait produire d’autres arrêts qui infirmaient les premiers, et la querelle s’éternisait; car le vaincu nourrissait toujours l'espérance de faire prévaloir quelque jour ce qu'il croyait être son droit. Les rois et les princes avaient des artisans brevetés par eux et dispensés par celte faveur d'obtenir des lettres de maîtrise; les corporations se soumettaient à cet usage; mais la puissante communauté des orfévres ne s'y était jamais résignée; comme elle avait obtenu d’être dispensée des créations de maîtrises royales qui avaient lieu à l’avénement du souverain, et dans certaines circonstances solennelles, elle prétendit être dispensée aussi des artisans suivant la cour, et depuis le xvi° siècle, elle ne cessa pas de faire saisir les marchandises des « preétendus orfévres suivant la cour et pourvus de letires du grand prévôt de l’hôtel (2).» Le prévôt avait en vain obtenu maint arrêt en sa faveur, le dernier notamment en 4726; la communauté s’obstinait, et, trente ans après, l’archiviste, enre-
(1) Voir Arch., T. 14908.
(2) Arch., T. 1490r!.
:0fp
gistrant dans un inventaire la défaite légale de son corps, ajoutait : «Avec un mémoire du sieur Pelet, avocat au conseil, contre le susdit arrêt, lequel est demeuré sans effet; et l’on peut dire que cette affaire a été mal défendue (1). » L'esprit des corporations se retrouve là tout entier. : |
Le grand ennemi de la communauté des torfévres n'était pas d’ailleurs ‘le prévôt de l'Hôtel : c’était la Cour des monnaies, avec laquelle les rapports étaient beaucoup plus fréquents et plus intimes. La Cour des monnaies faisait des visites, exerçait une certaine juridiction sur des orlévres, poinçonnait les objets fabriqués et percevait le marc d’or et d'argent. La communauté rappelait avec amertume que cette prétendue juridiction provenait d'empiètements et d'innovations, car, disait-elle, c'était seulement à partir de lan 4378 que la Cour avait commencé à avoir autorité sur l'orfévrerie, soumise jusques-là à la seute juridiction du prévôt de Paris. L'orfévrerie avait résisté pendant des siècles à ses visites, surtout depuis le milieu du xvnr siècle, époque à laquelle l'établissement du marc d'or avait fourni à la Cour un nouveau prétexte d'intervenir. Le Parlement, le Conseil d'Etat avaient prononcé plus de vingt fois et presque toujours en faveur des gardes (2). Mais le diffé-’ | rend dura aussi longtemps que les deux parties.
(1) Arch., T. 14901, fol. 217.
(2) La Cour des monnaies devait avoir l'autorité sur les matières relatives au titre des métaux précieux et à l'emploi des pierres fausses, et elle portait de temps à autre des condamnations à ce sujet, bien que les gardes essayassent le plus souvent de prévenir toute action en justice, en punissant eux-mêmes afin d'éviter le
Te ET |
Depuis le xvi° siècle, et peut-être avant, le nombre des maîtres de la communauté était fixé à 300, nombre immuable que les orfévres se seraient bien gardés d'accroître, dans la crainte de multiplier les concurrents. Les gardes devaient veiller à ce que nul autre ne püt ouvrer d'ortévrerie, et je laisse à penser si la communauté soutenait les chefs dans cette surveillance. Apprenait-on qu'un compagnon ou un individu quelconque travaillait chez lui sans titre ou dans quelque lieu privilégié ? les aides à gardes se transportaient à son domicile avec un huissier; saisie était faite des outils, des matières d'or ou d'argent, et procèsverbal était dressé; la peine était de trois ans de galères (1); quand elle n’élait pas rigoureusement appliquée, il y avait au moins confiscation , amende de 500 livres, prison, exclusion à tout jamais de la maîtrise pour le compagnon délinquant, et, pour le propriétaire qui avait loué le logement, souvent sans savoir quel usage on en voulait fairé, perte du loyer (2). On n'arrivait à occuper une des 300 places de maîtres que par une série d'épreuves pénibles : le coûteux enregistrement du brevet d'apprentissage, puis l'apprentissage de huit années, puis le compagnonnage, puis le chef-d'œuvre, plus coûteux encore; c'était, sans
scandale et de garder intacte leur propre juridiction; mais elle * devait, en matière de maîtrise, se borner au simple enregistrement des brevets, et il fut décidé que les procès des orfévres seraient, non de son ressort, mais du ressort du Châtelet et du Parlement. — Arch., T. 1490", fol. 769. — Voir aussi T. 1490'8 et T. 14908.
(1) Décl. du 23 nov. 1721, T. 1490. Layette, X, fol. 219.
(2) Divers arrêts du conseil d'Etat, Arch., T. 14908. — Arrêt du 8 janvier 1734, T. 1490".
Mo
compter les faux-frais et le temps, une dépense de deux mille livres au moins. La route qui conduisait à un établissement était longue et étroite, et d'autant plus encombrée, que les simples apprentis y rencontraient la concurrence des fils de maîtres, dispensés, selon les statuts, de l'apprentissage. La Cour des monnaies avait inutilement voulu supprimer ce privilége : un arrêt du Conseil lui avait donné tort (1). Aussi chaque maître ne pouvajt-1l former qu'un seul apprenti à la fois, et comme le temps réglementaire était fort long, un fabricant, pendant toute la durée de sa carrière, ne préparait qu’un très-petit nombre d’aspirants. Ces précautions, disait-on, étaient prises pour assurer l'instruction complète des apprentis; mais quand même l'apprenti ne terminait pas son temps, le maître était tenu de n’en pas prendre un autre avant la huitième année révolue. Ici le motif d'intérêt public tombait, et il ne restait plus que le motif intéressé de la limitation des concurrents.
C'était encore un motif de même nature, mal déguisé sous un prétexte de surveillance, qui défendait à l’orfévre de se servir, sans permission des gardes, de procédés de fabrication non autorisés par les statuts, et de s'associer, pour l'exercice de son industrie, à un étranger ou même à un autre orfévre de la communauté (2). On craignait, soit
(1) arrêt du 24 août 1728. — Arch., T. 149011.
(2) Arrêt rendu en 176.. par le Parlement en faveur du corps de l'orfévrerie au sujet d'une saisie faite sur la vente des sieurs Germain, orfévres des galeries, avec les sieurs Boze et du Bourlieu, leur fait deffense de tenir aucunes sociétés dans le fait de l’orfévrerie, les condamne à 1,000 livres d'amende et tous les dépens.
ii re
d'admettre ainsi indirectement un intrus au partage des bénéfices du métier, soit de laisser à un membre du corps, par la supériorité d’une invention dont il garderait le se- cret ou par la puissance d'une association com merciale, les moyens de nuire au privilége du corps tout entier.
IL y avait pourtant deux circonstances dans lesquelles on franchissait la limite des 300 maîtrises : c'était en faveur des veuves et dans les pressants besoins d'argent.
La veuve pouvait tenir boutique, avoir des ouvriers à ses gages et continuer à exercer comme son mari, bien qu'un autre maître eût été appelé à prendre un des 300 titres qu'occupait le défunt. C'était alors une faveur que l’on présente souvent comme une marque de l’esprit de charité dans l’ancienne corporation, et comme un de ses avantages ; c’est aujourd'hui le droit commun. Encore cetle faveur n'était-elle pas accordée sans condition : on craignait que les veuves n’abusassent de leur privilége pour prêter leur nom et leur poincon à des compagnons travaillant pour leur compte particulier, et on le craignait avec raison : ce genre de fraude était assez souvent pratiqué, mais trèssévêrement réprimé; on avait même fini, pour le rendre plus difficile, par retirer aux veuves leur poincon, tout en leur laissant le droit de faire marquer leurs ouvrages du poinçon d’un autre maitre (1).
De temps à autre, la communauté avait besoin d'argent, moins pour satisfaire à ses dépenses particulières que pour répondre aux exigences du fisc. Louis XIV avait imaginé mille moyens bizarres de pressurer les corps de métiers :
(1) Vers 1680. — Arch., T. 149011,
lettres de maïtrises, levées de recrues, créations d’offices de toute espèce; et son successeur l'avait imité. Les communautés rachetaient le tout pour ne pas laisser introduire dans leur sein des maîtres et des surveillants étrangers ; elles empruntaient, et, pour payer leurs emprunts, elles: vendaient, avec autorisation du Conseil d'Etat, le droit d'ouvrir boutique (1); c'est ce qu’on appelait créer des maîtres sans qualité, ou maîtres surnuméraires. Or, ces maitres, comme leur nom l’indiquait, ne comptaient pas dans le nombre réglementaire ; ils jouissaient, pour eux et pour leurs enfants, des mêmes droîts que les autres, et pouvalent former des apprentis; mais, à leur mort, leur boutique était fermée et leur maîtrise s’éteignait. C’est grâce à ces circonstances que le nombre des orfévres qui, en 4704, était de 295 maîtres et 61 veuves (2), s'était élevé, dès 1707, à 382 maîtres et à 91 veuves. Singulier régime qui, su bordonnant les admissions dans l’industrie aux besoins du Trésor, augmentait le nombre des producteurs juste au
(1) C'est ainsi que Louis XIV avait créé en 1691 les officés de maîtres et gardes qui furent rachetés par la communauté 60,009 livres. Pour les payer, on créa douze maîtres sans qualité. Dans la suite furent créés les auditeurs examinateurs, les trésoriersreceveurs et payeurs, les contrôleurs-visiteurs de poids, les essayeurs, les contrôleurs des registres, les gardes des archives, les trésoriers-receveurs des offices réunis. Certaines de ces charges avaient coûté plus de 100,000 livres de rachat. — Arch., T. 149012, fol. 861 et suiv.— Voir aussi T. 149010 d'autres créations de maîtres sans qualité sous Louis XV.
(2) A cette époque on était resté deux ans sans présenter personne à la maitrise, à cause des querelles avec la Cour des monnaies, T. 149016, fol. 52.
er ru moment où les sources de la production étäient laries par la détresse publique (1).
La communauté ne se résignait pas à cette augmentation : elle sollicitait bientôt et obtenait la faveur d’obliger les patrons à rester dix ans sans former d'apprentis «altendu, disait la requête des gardes et l'arrêt du Conseil, attendu le grand nombre d'orfévres surnuméraires dont les enfants, ainsi que les autres fils de maîtres, fournissent plus de sujets pour la maîtrise qu’il n’y a de places vacantes à remplir tous les ans dans le nombre de 300 (2). » On se rapprochait de ce nombre; puis survéenait une guerre, un emprunt, et on s’en écartait de nouveau, mais sans jamais atteindre, en comptant les maîtres ordinaires, les maîtres surnuméraires et les veuves, un total de #00. Aujourd'hui, le nombre des bijoutiers, joailliers et orfévres de Paris inscrits sur l’almanach de commerce dépasse 2,000 (3).
Ainsi, le corps de métier était organisé en vue du privilége, et le privilége, loin de s'élargir à mesuré que l'industrie se développait, s'étail resserré par la coalition permapente des intérêls toujours préoccupés de munir leur forteresse et d'en écarter l'ennemi. Les compagnons étaient parfaitement d'accord avec les maîtres pour ne pas multiplier les apprentis; tous les maîtres étaient d'accord entre eux pour ne pas permettre aux compagnons de travailler pour leur compte; les gardes anciens et récents étaient d'accord pour ne pas livrer à tous les maîtres sans distinc-
(3) Arch., T. 149016, fol. 65, 392 et suiv.
(2)'Arrèt du conseil du 24 août 1798, t. 149011, — La défense fut levée par arrêt du 25 mai 1734.
(3) Environ 2115.
GT
tion le droit de suffrage; enfin, apprentis, compagnons, maîtres et gardes étaient d'accord pour interdire à toute autre communauté un genre de travail qui appartenait de -droit à l'orfévrerie, ou même pour prohiber toute association particulière dans le sein de l'association du métier. Dans cet échafaudage de priviléges, du bas au sommet, chacun voulait écarter les concurrents, et, s'il y avait de fréquentes discordes intestines, il y avait {toujours entente contre les ennemis du dehors qui pouvaient menacer la place. Cette attitude défensive n'était pas favorable au développement de l’activité individuelle; elle rétrécissait l’horizon sans diminuer la convoitise: elle arrêtait les inventeurs à la porte du métier, pendant que dans l'intérieur le stimulant manquait pour sortir de la routine, et que l'invention ou était étouffée à sa naissance par les statuts, ou tombait au détriment de l'inventeur dans le domaine commun de la corporation.
Tous les corps de métiers n'étaient pas aussi hermétiquement fermés que celui des orfévres; mais, que le nombre des maîtres fût limité ou non par les statuts, tous tendaient à le restreindre par la durée de l’apprentissage et la fixation du nombre des apprentis, par la durée de compagnoynage, par le chef-d'œuvre, par les frais de maîtrise: et il était naturel qu'ils agissent ainsi, parce que quiconque jouit d'un privilége péniblement acquis n'aime pas à l’amoindrir en le communiquant à beaucoup.
Aussi les six corps de marchands, dans le mémoire à consulter qu'ils publièrent contre la réforme de Turgot, pouvaient-ils dire avec vérité : « Si l’on exceple quelques gens Sans aveu, non-seulement tous les maîtres et mar-
ST
chands, mais encore tous ceux qui aspirent à le devenir, rejettent les idées nouvelles pour eux et pour leurs enfants; tous disent qu’ils aiment mieux un état stable. » Mais ils étaient dans le faux quand ils prétendaient appuyer d’une raison d'intérêt public ce système d'exclusion et d'immobilité : « Dispensez les artisans de l'apprentissage; laissez l'ignorance, la maladresse, pénétrer dans les manufactures; rendez l'apprenti l’égal du compagnon, et le compagnon l'égal du maître; enfin, levez les petits obstaclés qui arrêtent la grossièreté villageoïise à l'entrée des villes et l'empêchent de s’y fixer, et vous verrez bientôt une foule de cultivateurs qui abandonneront leurs pénibles travaux pour venir se livrer à d’autres bien moins utiles à l'humanité. Il est de la sagesse et de l'intérêt du gouvernement de diminuer le nombre des artisans et de conduire l'industrie à sa perfection (4). » Par une illusion qui n’est pas aussi rare qu'on pourrait le croire, les marchands élevaient leur égoisme à la hauteur d’une théorie patriotique.
La confrérie, née du sentiment religieux, n'avait pas par elle-même ce caractère exclusif qu'inspire l'intérêt, mais elle se complaisait dans l’ostentalion, et n'échappait pas non plus aux vanités du monde. Pénétrez dans la chapelle ; le luxe y est bien autre qu’au bureau : tous les ornements d’autel sont en argent, ainsi que plusieurs bas-reliefs ciselés ; les murailles sont garnies de tableaux ou de tapisseries; . les armoires de la sacristie sont pleines de linge, de dentelles, de chapes et de chasubles de couleurs diverses selon
(1) Mém. à consulter, cité par M. L. Gautier, Études hist. pour la défense de l'Église, p. 244.
PP
les cérémonies. Aux grandes solennités, l’église est toute tendue et les degrés de l'autel sont parés de longs rangs de chandeliers en bois doré (4). Tous les’ dimanches, on y célèbre la grand’messe et on chante les vêpres. Les jours de fêle, et surtout aux deux fêtes de saint Eloi, on dit six messes basses indépendamment de Ja grand’messe, de vêpres et matines, Deux fois par semaine, les jours où se tient le bureau d'essai, il y a messe basse; on veut que les orfévres qui viennent à la maison commune aient la facilité d'y entendre l’office divin. Aussi le service de la chapelle est-il coûteux : c'est un des principaux chapitres du budget de la dépense (2). Toutefois ce n’est pas une dépense sans quelque profit: les fêtes religieuses sont un lien qui unit les maîtres; elles les rassemblent dans des cérémonies solennelles qui font leur joie et leur orgueil
Est de droit membre de Ja confrérie tout membre du corps de métier, c’est dire que les apprentis et les conipagnons n'en font pas partie. Les compagnons orfévres avaient essayé, en 1723, de fonder une confrérie à Saint- Denis-du- Pas; le chapitre de Notre-Dame s'y était formellement opposé (3).
Au xvi® siècle, il n'y a qu'une seule confrérie et une seule chapelle, celle de Saint-Éloi, Il n’en avait pas toujours élé ainsi. La confrérie de Saint-Éloi parait s'être constituée au xiv° siècle, et la tradition disait que le roi
(1) Voir l'inventaire qui netient pas moins de 6 pages in-fol. L'argenterie seule pesait 321 marcs. —Arch., T. 14903, fol. 236 et SUV.
(2) Voir E. Levasseur. Hist. des A ouvrières, 1. [, p: 491.
(3) Conclusion capitulaire du 29 nov. 1723, T. 149010,
SN do
Jean lui avait fait don, en 1355, des reliques du saint; ce qui est certain, c'est que depuis 1334 il y avait eu des fondations de messes, et qu’au xvin siècle on en célébrait encore un certain nombre datant du xiv° et du xv° siècle. Il s'était même élevé, au xv° siècle, une longue querelle entre le chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois et la confrérie, quand celle-ci voulut construire une façade monumentale à la chapelle, dissimulée jusque-là dans une salle basse de la maison commune : la confrérie avait triomphé (1).
Mais alors une partie seulement des maîtres du métier était placée sous le patronage de saint Éloi; d’autres s'étaient agrégés à la confrérie des saints martyrs, dont la chapelle était à Montmartre, et dont l'origine remonlait, dit-on, aux premières années du xin° siècle; d'autres à la confrérie de Notre-Dame-de-Blancmesnil, que quelques orfévres dissidents avaient fondée, en 4353, dans un petit hameau voisin de Paris : le pape avait accordé des indulgences à cette chapelle (2); enfin, ‘au siècle suivant, en 1447, il s'était formé une quatrième confrérie d'orfévres qui se mirent sous l’invocation de sainte Anne el de saint Marcel, et vinrent faire leurs dévotions dans une des chapelles de la cathédrale de Paris; puis, en 1449, une cinquième qui prit pour patronne la Vierge et lui offrit chaque année un mai fleuri. Ces deux dernières se réunirent en 1595, et c’est ainsi qu au privilége de porter dans les processions la châsse de saint Marcel, la confrérie de Sainte- Anne et de Saint-Marcel joignit l'honneur d'offrir le mal
(1) Arch., T. 149010.
(2) Ibidem.
ie fn
chaque année (1). C'était un honneur qui coûtait cher, Surtout au xvn° siècle, lorsque la confrérie eut pris l’habitude de présenter, en guise de mai, un tableau de maitre, et eut enrichi Notre-Dame de quelques-uns des chefsd'œuvre de Simon Vouet, de Philippe de Champagne, de Lesueur et de Lebrun (2).
Le temps, qui modifie tout, tendait à concentrer plus fortement dans les mêmes mains l'autorité de ces communautés d'artisans, comme l'autorité administrative se concentrait dans les mains de la royauté : les petits aiment à modeler leur conduite sur celle des grands. Chaque confrérie avait eu ses administrateurs et ses fonds particuliers. Le règlement de 1679 défendit de procéder à- l'avenir à l'élection d'administrateurs pour les confréries établies dans le corps, et ordonna que les gardes en charge en feraient désormais les fonctions (3). Les vases sacrés, le mobilier, l'argent, furent remis, en effet, aux gardes, et les diverses confréries, n'ayant plus d'existence propre, se confondirent bientôt complètement avec celle de Saint-Eloi; on cessa même, au xvui° siècle, de faire célébrer des messes à Montmartre et au Blancmesnil; les messes de fondation et les fêtes des patrons furent dès lors célébrées à Ja chapelle de la maison commune (4).
Toutefois, la confrérie de Sainte-Anne et de Saint-Marcel] ne disparut pas aussi facilement. C'était avec l'argent des administrateurs que le tableau était payé. Les gardes refu-
() Arch., T. 149011, fol. 132 et suiv.
(2) Voir la liste de ces tableaux, T. 149016, foL 89 et suiv. (3) Reg. du 30 déc. 1679, T. 14901, fol. 132.
En A2 |
sèrent obstinément de supporter cette charge ; de leur côté, les anciens confrères de Sainte-Anne et de Saint-Marcel, appuyés par le chapitre de Notre-Dame, réclamèrent énergiquement l’oblation du mai, si bien que, de guerre lasse, les gardes acceptèrent volontiers les lettres patentes de 1683, qui décidaient que la confrérie de Sainte-Anne serait continuée comme par le passé. Mais le trouble avait été jeté dans les pratiques traditionnelles. En 1690; un administrateur refusa de payer, prétendit rejeter la dépense sur la communauté tout entière, et obtint même un arrêt du Conseil qui lui donnait gain de cause. Aussitôt grandes réclamations de la communauté, qui rappela qu’elle avait prêté au roi beaucoup d'argent, dont elle avait peine à payer la rente, et que si la charge du tableau lui incombait, elle ne pourrait « soutenir la dépense pour la subsistance de ses pauvres; » nouvel arrêt qui remit en vigueur les lettrespatentes de 1683 (1). Treize ans s'étaient à peine écoulés qu’un administrateur refusait encore de payer. Condamné par arrêt du Châtelet, il en appelait au Parlement; le procès trainait en longueur, et depuis quatre ans le chapitre de Notre-Dame attendait en vain le tableau; il se fâacha, ferma la chapelle et mit un cadenas à la porte. Les confrères indisnés en appelèrent au Conseil d'Etat, lequel décida que la chapelle serait rouverte, à condition que le tableau serait offert. La condition parut trop lourde, et les orfévres écrivirent qu'ils renoncaient à leur chapelle. C’est ainsi que finit, en l'an 1742, cette confrérie de Sainte-Anne. Toutefois, il y eut dans la suite une sorte de réconciliation, et,
(1) E. Levasseur. Hist. des classes ouvrières, t. IT, p. 540 et suiv.
sans avoir ni le privilége de la chapelle ni la charge du tableau, les gardes et les anciens obtinrent de porter à la procession, le jour de l'Ascension, la châsse de saint Marcel (1).
La chapelle de Saint-Eloi était donc devenue le seul centre religieux autour duquel se groupait la dévotion dés maitres orfévres de Paris, et les gardes étaient les seuls administratéurs de la confrérie comme du corps de métier.
On à dit et on répète encore que la confrérie et lé Corps de mélier ne faisaient qu'ur ; que l'association des artisans était née au pied de l'autel, el que la religion en était le lien. L'exemple des orfévres prouve le contraire, La Confrérie et le corps de métier ont eu des rapporis intimes ét se sont fort souvent confondus ; mais ce ne sont pas moins deux institutions distinctes : l’une ayant pour objet le culte d’un saint, et l’autre la pratique d’un/métier. Au xvinre siècle, le corps de métier, soutenu par l'intérêt d'un privilége à défendre, conservait toute son énergie , tandis que la confrérie semblait se ressentir de l’affaiblissement des idées religieuses. | j
L'aumône elle-même avait éprouvé les effets du temps. Jusqu'au milieu du xvu* siècle, les orfévres avaient eu coutume de donner, le jour de Pâques, un repas aux malades de l’'Hôtel-Dieu. C'était une grande solennité : les gardes et leurs femmes servaient de leurs propres mains es convives, puis les restes du festin étaient portés aux prisonniers de. la Conciergerie et de l'Officialité. Cette pompeuse aumône ne coûtait pas moins de 700 livres. Les orfévres profitèrent
(1) Depuis 1725. — Arch., T. 149011.
SE ao
des troubles de la Fronde pour rompre une tradition qu'ils se gardérent bien de renouer quand le calme fut rétabli (4).
Vingt ans après ils brisaient, sous un autre prétexte, avec une autre tradition non moins ancienne. Chaque année, dans le carême, des moines appartenant aux quatre ordres mendiants, Grands-Augustins, Cordeliers, Carmes et Jacobins, venaient successivement faire la quête; ils étaient conduits au domicile de chaque orfèvre par les déux nouveaux gardes qui, à la fin de la tournée, leur donnaient un grand dîner. La quête était fort productive d'ordinaire ; mais quand, par suite de la misère des temps, elle n'atteignail pas 300 livres, les gardes complétaient cette somme avec les fonds de la caisse commune, En 4667, un garde, moins docile que ses prédécesseurs, trouva bon de demander qu'en récompense les couvents envoyassent six de leurs religieux au convoi des maîtres et fissent dire des messes de Requiem. Les moines refusèrent ; on s’obstina de part et d'autre, et bref, après de longues discussions, la quête cessa. L'archiviste qui classait les pièces fait malicieusement observer que les moines perdaient beaucoup: car, outre l'argent, ils avaient « un repas magnifique ; » aussi, « ce n'estoit jamais les moindres du couvent qui venoient faire ces questes. » Et, un peu plus loin, il ajoute : « IlLest dangereux aux communautés laïques de donner présents annuels aux communautés ecclésiastiques, parce que ce qui leur est présenté par dévotion, par la suite des temps ils le prétendent d'obligation (2). »
(1) Arch., T. 149016, fol. 79.
(2) Arch., T. 149016, fol. 80-81.
Depuis ce temps, la communauté des orfévres ne fit plus d'aumônes hors de son sein; mais elle continua toujours, comme par le passé, à entretenir ses propres pauvres. Elle s’en vantait dans une requête adressée au Conseil, vers la fin du xvui° siècle, et notait « la dépense de plus de 2,000 livres que le corps fait chaque année pour la subsistance de ses pauvres, qui n’ont jamais été” à la charge du public (4). » Cette même dépense, aa milieu du xvin® siècle, dépassait 11,000 livres (2). Mais la communauté des orfèvres était une des plus riches de Paris ; ce que beaucoup d'autres ne faisaient pas et n'auraient pas pu faire, elle l’accomplissait sans peine. Elle avait une quête particulière qui lui rapportait plus de 4,000 livres, sept maisons dont le loyer dépassait 6,000 livres, plus de 9,000 livres de rentes diverses, 22,500 livres de droits de réception, etc., le total formait 46,000 livres (3). Elle pouvait se montrer généreuse. [l ne faut pas toutefois s’abuser sur le caractère de ces aumônes, Aujourd'hui que les questions de salaire , de secours et de patronage sont à l’ordre du jour, on se complait à chercher dans la corporation le modèle d'une protection vigilänte des maîtres à l'égard de leurs compagnons, et à dire que la charité chrétienne exercée en. faveur des ouvriers pauvres ou malades était la rançon du privilége dont jouissaient les maïîtres. Il n’en est rien. Ni compagnons ni apprentis n’avalent droit aux secours; ils n'étaient pas plus admis au bénéfice de l’aumône qu'aux
(1) E. Levasseur. Hist. des classes ouvrières, Il, 542. (2) Ibidem, 1, 491.
(3) Ibidem, compte de l’année 1750.
autres avantages de la communauté. Les maîtres seuls et leurs veuves en profitaient. À ce titre, la corporation pourrait passer pour une société, non de patronage, mais de secours mutluels, si les secours y eussent été donnés comme un droit acquis plutôt que comme une aumône sollicitée. Dans la maison commune, les étages supérieurs étaient divisés en petits logements que l’on donnait à d'anciens maîtres devenus infirmes ou indigents. Dans les autres maisons de la communauté, il y avait également quelques chambres réservées pour cet usage. Pour occuper ces logements gratuits, il y avait ordinairement plus de demandes que de places ; il fallait faire un choix, et j'ai vu des placets de vieillards septuagénaires et sans ressources auxquels il était impossible de faire une réponse favorable. Dans ce cas, on ‘admellait le solliciteur à l’extraordinaire, c'est àdire à certains secours provisoires en argent. Les pauvres de l'ordinaire avaient, outre le logement et le bois pour leur hiver, des distributions régulières : les unes, faites au nom de la, communauté, le premier jour de bureau de chaque mois, aux grandes fêtes, à la messe du Saint Esprit; les autres, par des particuliers ou sur la rente de certaines donations. C'était, en général, après la messe qu'était distribuée l’aumône, variant, selon les circonstances, de 3 livres 15 sous à 7 sous. Les pauvres élaient tenus d'assister à tous les offices, et surtout aux messes dites pour le repos de l’âme des gardes défunts ; ils recevaient des parents du mort 45 sous et quelquefois plus. À la fin de l’année, le total de la recette s’élevait, pour chaque pauvre, à 35 ou 40 livres en argent. C'était peu. Toutefois, on ne saurait faire de l’exiguité de l’aumône un reproche à la communauté :
sa générosilé était naturellement limitée par son revenu. Mais ce qu'on peut lui reprocher, c'est la forme sous laquelle le secours était octroyé. ;
L'orfévre indigent tendait la main. La distance morale est grande entre cette charité dans la corporation et le droit à une assistance déterminée que donne le placement dans une assurance sur la vie ou la cotisation dans une société de secours muluels. L'une procède d'une pensée de prévoyance et soutient la dignité humaine par le sentiment d’une indépendance conquise à force d'épargne; l'autre rappelait sans cesse à l'indigent sa condition dépendante, et humiliait l’infortune.
En faveur de l'ancienne corporation, on a allégué surtout trois arguments : la nécessité de former des artisans habiles, le besoin de retenir les populations dans les campagnes, et l'assistance réciproque des confrères. L'industrie moderne s'est chargé de répondre au premier; le secondne tient pas devant les lumières de l'économie politique; le troisième a été principalement invoqué de nos jours, depuis qu'on ne voit plus les corporations à l’œuvre et qu'on peu les imaginer plus Hbérales qu’elles n'étaient. Nous savons qu'il faut déjà retrancher absolument les apprentis et des compagnons, cest-à-dire les plus nécessiteux. Or, pour fournir aux maitres indigents une aumône, cette machine était bien compliquée et bien coûteuse : "pour 40,000 livres distribuées en aumônes, il y avait plus de 43,000 livres dépensées en frais d’assemblées, d'élections et de bureau: les orfévres auraient certainement pu, au seul point de vue des secours à distribuer, placer d’une manière beaucoup plus fructueuse la prime de 22,500 livres que rapportaient
dans l’année l'enregistrement des brevets d'apprentissage ct les réceptions de maîtres ; si on n’obtenait d’un grand effort qu'un si faible résultat, c'est que les rouages élaient mauvais.
Telle était la corporation des orfévres sous le triple aspect du travail, de la religion et de la bienfaisance. La plupart des autres communautés lui-ressemblaient ; elles étaient taillées à peu près sur le même modèle et animées du même esprit. [l n’y avait entre elles que des différences de degré, plus ou moins de richesse, et, par suite, plus ou moins d’âpreté à défendre le monopole; ici les fils de maîtres élaient seul admis ; là (c'était le cas le plus ordinaire) le nombre des maïitrises n'était pas limité, mais celui des apprentis l'était loujours. Partout des frais de réception, des obstacles à la maîtrise et-des priviléges dont les compagnons élaient exclus. Quelques confréries cependant, pius libérales, praliquaient une charité mieux entendue. À Bordeaux, par exemple, d'anciens statuts des selliers et des chaussetiers prometlaient aux compagnons, comme aux maîtres, des avances en cas de maladie, les frais d’enterrement en cas de mort, et assuraient même une certaine indemnité aux compagnons étrangers qui ne trouyeraient pas de travail dans la ville; les menuisiers faisaient les mêmes promesses aux maîtres et aux compagnons, et admeltaient, moyennant cotisation, des gens étrangers aux métiers (4). Mais cette générosité n’était pas fréquente, et les aumônes mêmes élaient en général moins abondantes qu'on ne le suppose.
(1) Émile Laurent, Le Paupérisme et les assoc. de prévoy.,t. I, p. 203 et suiv. |
2 Roi
Nous avons donc esquissé dans un seul corps le portrait de tous les corps de métier. Portrait d'un autre temps, dira-t-on, qui donne la physionomie des anciennes communautés, mais non des communautés telles qu'elles devaient exister sous Louis XVI, réformées et simplifiées par l’édit d'août 1776, après la crise que leur avait fait subir Turgot. L'édit de 1776 avait sans doute simplifié; mais toute la partie de la France dans laquelle les parlements avaient victorieusement résisté à Turgot n'eut pas à subir la simphfication de 1776; et, dans l’autre partie, si quelques abus disparurent, le fond et le cadre des anciens corps subsistèrent. Nous retrouvons les orfèvres dans leur maison commune, au coin de la rue Jean-Lantier : ils ont conservé leurs archives, et le nouvel inventaire qu'ils en font montre qu’ils n'ont renoncé à aucun de leurs souvenirs, à aucune de leurs prétentions (4). Il est, à la vérité, une corporation avec laquelle ils n’auront plus de démêlés, celle des batteurs el tireurs d’or et d'argent, que l’édit d'août 1776 a réuni à eux; mais les batteurs et les tireurs, qui n’admettaient à la maîtrise que les seuls fils de maîtres, ne leur enseigneront pas à pratiquer la liberté du travail. Au lieu de six gardes, il y en a huit (2); c'est un des changements les plus importants; mais les gardes tiennent le bureau et font les visites comme par le passé. Non-seulement ils saisissent les objets d'or fourrés d’argent, ce qui est de bonne police, mais ils poursuivent avec leur ancien acharnement des compagnons sans qualité travaillant dans leur chambre,
(1) Arch. T. 149013. Inventaire de 1779.
(2) Décl. du 3 juillet 1777, T. 149013.
ce qui était une des plus facheuses conséquences du monopole. Dans le second semestre de 1785, je ne trouve pas moins de huit procès-verbaux de ce genre dressés par l'huissier de la communauté, assisté d’un commissaire (4). Je trouve de pauvres orfévres qui présentent des placets pour obtenir pension, et qu’on est obligé d'ajourner. Sans doute les droits de réception avaient été diminués, et les corporations ne devaient plus, disait-on, servir à la répartition et à la perception de l'impôt; mais on se plaignait que les veuves, autrefois exemptes, fussent assujéties à un droit pour continuer l’industrie de leur mari (2); et bientôt, dès les premiers embarras du Trésor, à l’époque de la guerre d'Amérique, nous voyons les communautés de Paris contribuer, sous forme de don gratuit, emprunter, constituer des rentes comme par le passé, et obtenir, pour payer une partie de leurs dettes, l'autorisation d'augmenter les droits dé réception (3).
Les racines du mal n'étaient pas dans quelques détails de statuts, mais dans l'esprit même de ces institutions surannées ; et cet esprit, on ne l'avait pas exlirpé; l'intérêt privé des maîtres et la force des choses devaient prompte- ment en faire refleurir les abus.
L'association est un des plus puissants instruments de la vie sociale; elle se retrouve partout, depuis la famille jusqu'à l'Etat; elle enlace l'humanité de ses réseaux mul-
(1) Arch., T. 14903, fol. 35, 49 et suiv.
(2) Cahier du tiers à Paris, intrà muros, art. 18. — Cahier de Reims, art. 18. Voir aussi dans les Archives, à ce sujet (T. 1492, carton) les comptes des maîtres distillateurs-limonadiers-vinaigriers.
(3) E. Levasseur. Hist. des classes ouvrières, If, 405.
tiples, et les nœuds qu'elle forme sont le lien même des sociétés; elle centuple les forces de l’homme, et permet à ses efforts combinés d'atteindre à des hauteurs qui seraient l'élernel désespoir de l'effort individuel. Par une défiance qu'autorisait le passé, la Révolution de 4789 s'est montrée peu favorable à l'association. Par une réaction contraire, le temps présent la prône jusqu'à en exagérer les bienfa’ts et à l’admirer même sous ses formes vicieuses. C’est ainsi qu'on à été jusqu’à regretter les anciennes communautés , et c'est pourquoi j'ai cru utile de pénétrer dans le détail, afin de les bien montrer telles qu'elles étaient. Au XWIH®, siècle, elles pouvaient, elles devaient avoir des défenseurs dans les parties intéressées ; au XIX°, nous avons franchi l'obstacle que présentaient à l'établissement du droit coinmun des droits particuliers consacrés par une bonne possession; et les corporations de l’ancien régime ne peuvent trouver de partisans que dans l'illusion qui résulte d’une connaissance imparfaile ou dans une rancune systématique contre les sociétés modernes.