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IV. — Les Conteurs de la vie antique

A mesure que les découvertes des savants et les trouvailles des voyageurs ont donné à ce siècle la sensation plus vive des temps anciens, les artistes ont mieux perçu les différences d'aspect et d'usages qui séparent l'actuel du passé, et, sous le pittoresque de ces différences , l'éternité des émotions humaines leur est plus clairement apparue. Ernest Renan, qui fut à la fois un savant, un voyageur et un artiste, a écrit des livres où l'histoire a presque le charme du

conle, tellement les détours d'une imagination ingénieuse s'y jouent parmi les clartés aiguës de Tanalyse.. M. Anatole France, disciple amenuisé de Renan, plus poète que savant, plus conteur qu'historien, restitua l'antique en imaginant à sa fantaisie, et il écrivit Thaïs, Il créait ainsi une manière de genre, le conte de la vie antique, et du premier coup il le portait à sa perfection. La beauté de Thaïs^ et, de façon plus générale, l'harmonieux prestige de M. Anatole France déterminèrent un certain nombre de jeunes écrivains à fixer leurs songeries modernes dans la cire malléable des fictions antiques. Tels MM. Robert de Fiers et Pierre Louys.

M. Robert de Fiers doit presque tout à M. Anatole France, mais ses acquisitions sont exquises* La Courtisane Taia et son Singe vert^ le Rire du Sphinx^ d'autres contes encore, sont de petits chefsd'œuvre d'imitation élégante. L'art de narrer et d'écrire avec une précieuse simplicité, le talent de nous intéresser aux choses mortes en les ranimant par la saveur du moderne, le goût de mêler la volupté à la méditation, de les associer sur une figure de courtisane qui songe, la délicieuse ironie enfin dont le maître de Thaïs imprègne ses imaginations, les revoici, avec une pointe moins vive et un parfum plus évaporé, dans le beau style et les subtiles fictions de M. Robert de Fiers. L'originalité vaudrait mieux sans doute; mais peut-elle manquer de venir à qui déploie un tel talent dans l'imitation?

Il y a plus de personnalité dans les contes de M. Pierre Louys et en particulier dans son Aphrodite. Mais il est hors de doute que M. Anatole France lui a communiqué son amour de l'alexandrinisme, son

goût pour les courtisanes elle beau style. Chrysis est une sœur dégradée de Thaïs. Si elle a moins d'élégance, elle se rattrape par la sensualité. M. Pierre Louys connaît les maisons de prostitution et les caresses multiples des courtisanes beaucoup mieux que M. Anatole France. En tout cas, il les décrit avec infiniment plus d'abondance : c'est là une façon d'originalité. Aphrodite, c'est exactement un tableau très minutieux, parfois un peu emphatique, de la vie des prostituées à Alexandrie, au temps des derniers Ptolcmées. Ce tableau serait plus intéressant s'il n'était déparé par une intrigue puérile et d'assez mauvais goût romantique. Outre Anatole France, M. Pierre Louys a pratiqué scolairement la Sp.lammbô de Flaubert et les Martyrs de Chateaubriand : on s'en aperçoit à la surcharge naïve du style et au rococo de la psychologie. Mais ce qui lui est bien spécial, « le frisson nouveau » qu'il a apporté dans la littérature, c'est la restitution incomparable de l'érotisme le plus savant, le plus ingénieux, le plus complet que l'Europe ait jamais connu. De ce monde spécial, de ses mœurs, de ses secrets, M. Pierre Louys a eu la divination. Et son livre, en ce qu'il a de neuf et de puissant, n'est qu'un admirable manuel d'érotisme pour la débauche moderne, si médiocre et si pâle en regard de sa sœur lointaine, la débauche alexandrine. Ce qui gâte à mon sens V Aphrodite de M. Pierre Louys, c'est la préface dont il a alourdi et défiguré, son œuvre. Singulière et insupportable prétention de nous soutenir qu'une telle évocation d'Alexandrie soit l'image exacte des mœurs antiques ! Il faudrait pour cela qu'Athènes, ni Olympie, ni Lacédémone, ni Delphes n'eussent existé; il faudrait que le Parthénon

eût été un Porneion, et Salamine une Cythère. Si, dans deux mille ans, un jeune écrivain de talent traçait un long et brillant tableau de la prostitution à Paris en 1897, sous toutes ses formes secrètes ou publiques, il serait vraisemblablement goûté, comme aujourd'hui M. Pierre Louys, par cent mille lecteurs; mais s'il venait soutenir que son roman est Tirnage des mœurs françaises entre le xni'' et le xix® siècle, il ne paraîtrait pas plus singulier que M. Pierre Louys nous présentant son Aphrodile comme Firnage des mœurs grecques.

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