V. — Un Conteur de la vie légendaire
Au delà de la vie réelïe, il y a une vie de légendes, qui est à la première ce que les rêves sont aux sensations. Avec des débris du réel, étrangement dissous et recomposés, se font les légendes et les contes. La peur, sœur honteuse et touchante de la poésie, est la grande créatrice de ces inventions où se plaisent les enfants et les peuples. M. Jean Lorrain, sensibilité friande de mystères, a exploré ce domaine, et en a rapporté ses Contes pour lire à la chandelle. Il suppose qu'une vieille fille, moitié nonne, moitié lingère, une de ces cousettes comme il y en a encore dans les petites villes de province reculée, lui a raconté des histoires quand il était petit garçon. J'ignore si la bonne Norine y mettait plus de crédulité que M. Jean Lorrain, mais elle n'y apportait sûrement pas cet art délicieux d'évoquer les choses passées, ce don d'animer les êtres et les choses en quelques traits de style, cet amour du mot juste et de l'épithète sobre, ce
laisser-aller savant et insinuant, qui font de M. Jean Lorrain un causeur tout à fait délicieux. Comme tous ceux qui ont trop vécu dans le présent et qui en ont trop souffert, M. Jean Lorrain raffole du lointain et de l'enfantin. Un pastel du xvm® siècle, une poupée ancienne, une histoire sur M™* Gorgibus ou la bonne Gudule sont des baumes de simplesse à qui s'est faisandé dans la compagnie de M™® Baringhel et de d'Héloé. Les vieilles petites villes, les vieilles petites maisons, les vieux petits mobiliers, les vieilles petites femmes un peu fêlées et un peu fées, les apparitions de revenants, les coins de mystère qu'il y a dans tout ce qui est vieux, petit, déjà touché par la mort, sujet d'épouvante pour l'enfant et de frisson pour l'homme, M. Jean Lorrain en a fait une sorte de tapisserie à six panneaux, très délicatement brodée à petits points, et que soulèvent par instants les vents de la nuit et de la peur. A regarder les tons atténués de celte tapisserie, à déchiffrer ses fines légendes d'un coloris si rare, à les voir osciller dans un frisson d'inconnu, vous passerez de bien exquises insomnies, et, devant que vous ayez cessé de savourer le conteur, la chandelle s'éteindra.
VL — Les Conteurs de la vie symbolique.
L'homme ne connaît que des apparences : aussi vil-il entouré de symboles. Il n'est rien, dans l'univers ou dans l'âme, qui ne signifie une réalité inconnaissable. La foule l'ignore, la plupart des littérateurs aussi. Pour eux, chaque chose existe en soi, elle a son pittoresque et sa définition , et connaître la
vie, c'est la bien voir d'abord , la bien peindre ensuite. Ceux qui ont réfléchi sur la Nature après ravoir scrutée, ceux-là seuls savent que nous ne saisissons la substance de rien, que toutes nos sensations comme toutes nos idées se réduisent à des signes, et que TEsprit, comme le Monde, nous échappe. Il s'agit moins de voir une chose que de Vinterpréter,
Si l'apparence des choses est semblable pour tous les esprits, l'interprétation des choses varie avec chaque individu. 11 n'y a guère qu'une façon d'être réaliste : il y en a mille d'être symboliste. Qui dit symbolisme, dit poésie et diversité. Toute la science et toute la philosophie de ce siècle aboutissent à un universel symbolisme. Il n'est pas étonnant que la littérature et les arts y soient parvenus à leur tour. Pour nous tenir au genre qui nous préoccupe, voici quatre nouveaux conteurs admirablement doués, MM. Charles Maurras, Camille Mauclair, Henri de Régnier et Marcel Schwob, qui se sont proposé, non plus seulement de conter pour conter, mais d'évoquer, à travers les miroirs de la vie, le visage mystérieux de l'Inconnu.
M. Charles Maurras a beau se défendre du goût de rinfini, c'est un métaphysicien. Il a beau se proclamer méridional, il a respiré les brumes de la Cimmérie. C'est un Provençal qui aurait dû vivre dans la Grande-Grèce au temps de Pythagore, ou dans l'Attique au siècle d'Anaxagore et de Gorgias. Nourri aux plus pures lettres classiques, ce jeune homme s'est égaré des dialogues de Platon dans le brouhaha du Paris moderne. Heureusement qu'il y a retrouvé un Protagoras qui s'appelle M. Anatole France. Ce
frère posthume de Criton, de Cébès, de Gryllos, n a-til pas fréquenté, dans une existence antérieure, les conférences des sophistes, parfois même les platanes socratiques et les jardins d'Académos? Comment expliquerais-je autrement ce goût inné de la rhétorique, de la sophistique, de l'ingéniosité raisonneuse, des détours subtils, et aussi cette religion de la beauté, de l'harmonie, des formes pures, des nobles pensées, et de tout ce que les anciens appelaient Musique? Le Chemin de Paradis est un ensemble de mythes intellectuels sur le mode platonicien. Le cri aigu des flûtes d'Ionie s'y mêle aux résonances graves de la cithare dorienne, les parfums d'Aphrodite y traversent les méditations d'Athèné, et c'est en associant les images de la sensualité à celles de la mort et de la raison que M. Charles Maurras prétend nous révéler la physionomie véritable de l'Être. Les fables, anciennes ou modernes, qu'il a imaginées pour nous convaincre, stations voluptueusement tristes de son Chemin de Paradis^ sont ingénieuses. Leur grâce un peu sèche, mais d'un style si pur, ravira tous ceux qui aiment le beau langage et les visions claires. Je crains qu'elle ne fatigue vite les sensibilités altérées d'émotion et d'infini, les cœurs passionnés et tumultueux pour qui l'art n'est qu'un moyen d'exalter des élans et des inquiétudes. M. Charles Maurras n'écrit pas pour ceux-là. 11 les méprise ou les ignore, enfermé dans le chûteau de lumière dont il est le magicien tranquille et souriant.
M. Camille Mauclair met autant d'ardeur à chercher l'infini que M. Charles Maurras en met à le fuir. M. Camille Mauclair est le chevalier errant du mystère. 11 se cabre devant toutes les barrières de la
pensée et de la vie. Il cherche éperdumenl, et jusqu'à la folie, ce qu'il appelle « TAventure », c'est-à-dire révénement extraordinaire qui mettrait Tâme humaine en face de l'absolu. « Les portes par où notre âme peut quitter notre corps pour aller sur les chemins libres de l'infini sont ouvertes et closes par des clefs d'or. » M. Mauclair croit connaître quelques-unes de ces Clefs d'Or^ et il nous détaille le secret de leurs usages en des contes singuliers. Sans doute Edgar Poë, Villiers de l'Isle-Adam et Jules Laforgue ont été à M. Camille Mauclair, dans la création de ces contes, des collaborateurs familiers et éminents ; mais il a mis à les rédiger une sorte de fougue sensuelle et d'idéologie lyrique qui est bien la marque de son tempérament. Ceux qui aiment la musique, les emphases imprécises, les phraséologies voluptueuses et métaphysiques, les agonies magnifiques de l'automne, et les visages de femme où la pensée n'est pas séparée du désir, tous ceux-là seront reconnaissants à M. Camille Mauclair d'avoir rassemblé ses Clefs d'Or.
Ceux-là aimeront aussi à s'appuyer sur la Canne de Jaspe de M. Henri de Régnier. Je dirai^bientôt quelle haute estime j'ai pour ce poète, qui a en lui tous les dons, sinon encore toute la maîtrise et tout le déploiement d'un grand poète. M. Henri de Régnier est aussi un prosateur de tout premier ordre. Nul peut-être, parmi les écrivains de la nouvelle génération, sauf MM. Maurice Barrés et Marcel Schwob, n'a une science aussi étendue et aussi précisé de la langue française. La justesse étymologique du vocabulaire, la hardiesse logique de la syntaxe, les alliances de mots mystérieuses et inattendues,
l'ampleur grave des périodes, sont pour la prose de M. Henri de Régnier de véritables titres de noblesse et la rattachent à la grande tradition classique. Son plus grave défaut serait la préciosité : mais elle va diminuant à mesure que M. Henri de Régnier se dégage des influences parmi lesquelles le hasard des destinées littéraires l'avait d'abord jeté. Cette préciosité, ce jargon symbolique, souvent insupportables dans les Contes à Soi-même^ déjà moins sensibles dans le Trèfle Noir^ ont presque entièrement disparu de Monsieur d'Amercœur, M. Henri de Régnier est en progrès perpétuel vers un style qui, sans cesser d'être sonore et contourné comme une conque des mers, devient de plus en plus brillant et expressif. Son imagination et sa pensée se montrent ellesmômes plus précises et plus humaines, sans renoncer à ces arrière-plans de clair-obscur et d'indéfini, d'où leur vient un si mystérieux prestige. Nul n'excelle autant que M. Henri de Régnier, dans les contes symboliques de la Canne de Jaspe, à nous faire pressentir l'ombre qu'il y a dans toute lumière, et l'infini qu'il y a dans tout détail. Ces histoires baroques et singuHères où M. d'Amercœur se révèle un personnage tout ensemble très proche et très lointain, très vivant et très fantômal, ces histoires où il y a w des épées et des miroirs, des bijoux, des robes, des coupes de cristal et des lampes, avec parfois, au dehors, le murmure de la mer ou le souffle des forêts », ces aventures « où l'amour et la mort se baisent à la bouche », et au travers desquelles passe perpétuellement le vent des tombeaux antiques, nous émeuvent dans ce que nous avons de plus secret et de plus grave. Si elles ne nous font jamais ni pleurer ni
sourire, elles nous suggèrent, comme le crépuscule, les forôts et la mer, des songes hautains et vagues. C'est là quelque chose de très nouveau dans l'histoire du conte français.
M. Marcel Schwob est aussi un conteur symbolique, et peut-être le plus grand de tous par la puissance de récriture et la force de Timagination. Gomme M. Henri de Régnier, mais avec plus d'ampUtude, M. Marcel Schwob associe dans son art deux dons qui sont presque toujours dissociés. C'est d'abord, suivant le mot de Théophile Gautier, « un homme pour qui le monde visible existe » ; mais c'est en même temps, suivant le mot d'Alfred de Vigny, un homme pour qui « l'invisible est réel ». M. Schwob voit et décrit avec la plus exacte minutie la couleur d'un ciel, la cassure d'un caillou, la figure d'un homme, les mœurs d'un peuple, les sentiments d'une âme. Mais, au même instant, il devine et évoque, avec la plus mystérieuse métaphysique, l'Inconnu dont ce ciel, ce caillou, cet homme, ce peuple, cette âme sont les symboles. De là naissent les effets extraordinaires de terreur, de pitié et de beauté que l'auteur de Cœur double^ du Roi au masque (Tor et de Monelle fait naître dans le cerveau de ses lecteurs. Toute la vie planétaire, nature et humanité, histoire et pensée, n'est pour M. Marcel Schwob qu'un mer veilleux assemblage d'apparences, de signes, de signes de signes, que l'artiste reproduit tels qu'il les voit, mais que le penseur interprète dans le sens de l'Infini. Les plus beaux contes de M. Marcel Schwob, le Roi au masque d'or, les Milésiennes, la Cité dormante, V Étoile des bois, sont conçus dans cette esthétique. Elle a ses dangers. Parfois l'association perpé-
tuelle du détail précis et du symbole métaphysique fatigue et choque, lorsque le détail est trop criard et le symbole trop lointain. Et surtout Fart de M. Schwob manque d'émotion ; c'est l'art d'un cérébral très imaginatif et très subtil, mais pour qui les palpitations du cœur humain sont les mouvements d'une horlogerie. Les hommes demanderont toujours plus au Poète. S'il ne leur suggère la sympathie des passions humaines, il les étonne, il les instruit, il ne les possède pas tout entiers. Là est la limite du très grand talent de M. Marcel Schwob. C'est un cerveau où n'afflue pas le sang du cœur.
Si l'on compare cette nouvelle génération de conteurs français à celle qui l'a précédée, il est facile de voir ce que la plus récente ajoute au trésor national. Conteurs de la vie réelle, légendaire ou symbolique, les nouveaux conteurs sont presque tous des idéalistes^ c'est-à-dire que le spectacle de la vie ne leur suffît plus, qu'ils veulent en dégager ou lui imposer une signification. Alphonse Daudet, Guy de Maupassant, Paul Margueritte contaient pour conter; ils étaient, avec de merveilleux dons d'émotion et de vie , des réalistes . Anatole Le Braz , André Lichtenberger, Henri de Régnier, Marcel Schwob ne se satisfont pas de peindre la réalité ; ils l'interprètent.
Ou plutôt ils l'approfondissent. Car la vraie réalité n'est pas celle que les yeux et les oreilles perçoivent, ou que le hasard nous impose. C'est celle que l'âme retrouve au delà des formes, et que l'esprit pénètre au delà du hasard. C'est celle qui associe le monde visible au monde invisible, les dissonances individuelles à l'harmonie cachée du Grand Pan. Le plus
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grand artiste est celui qui, dans tout objet fini, sait écouter et faire entendre l'écho de l'infini, comme dans un coquillage ouvragé et nuancé bruit toute Timmensité de TOcéan.
Pour avoir voulu ajouter Tâme à la nature et le songe à la vie, les nouveaux conteurs français n'ont pas perdu leur temps. Ils ont parfois commis des excès .et des erreurs; mais ils ont souvent rencontré des beautés inconnues de leurs aînés. Et comme ils ont devant eux la maturité, ils ont aussi devant eux Tépanouissement total de leur talent. Qu'ils y travaillent, et ils n'auront pas démérité de l'illustre lignée des « Vieux Conteurs François ».
Décembre 1897.