‹ La France intellectuelleChapitre 13 sur 22 · HÉRÉDIA · texte numérisé non relu

HÉRÉDIA

Ou encore des poèmes tout entiers, tels que les

Litanies de la Luxure^ Fin d'Empire^ Dilection^ Invitation, qui correspondent exactement à tels poèmes célèbres des Fleurs du Mal, de Jadis et Naguère, des Romances sans Paroles et des Fêtes Galantes,..

Chez M. Albert Samain, la forme, élégante et recherchée, est bien rarement originale. Tantôt la strophe a la carrure lourde et diamantée de celle de Baudelaire, tantôt elle s'amenuise, s'imprécise, se nuance en dissonances comme celle de Verlaine, tantôt elle s'allitère et s'empanache comme celle de Hérédia. Chez tous les jeunes gens qui imitent, les défauts des maîtres s'accentuent, les diamants deviennent strass, les hardiesses finissent en cacophonies, les pastels se délavent en fantômes. J'ai cru pourtant, à travers tant d'influences, distinguer de temps en temps la vraie sensibilité de M. Albert Samain, une sorte de délicatesse musicale :

Il pleut des pétales de fleurs.

La flamme se courbe au vent tiède; De mes deux yeux je te possède, Et mes yeux ont besoin de pleurs.

Vieille argile faite aux douleurs, Quel goût de soufi'rir sans remède Harcèle ainsi le cœur qui cède...

Il pleut des pétales de fleurs.

Les roses meurent chaque et toutes...

Je ne dis rien et tu m'écoutes Sous tes immobiles cheveux.

L'amour est lourd. — Mon âme est lasse...

Quelle est donc, Chère, sur nous deux Cette aile en silence qui passe?

Que M. Albert Samain écoule plus souvent ce chant intérieur qui est le sien, que son « Infante » dépose « ces robes de parade », dont elle s'affubla

d'abord; et que le Poète, enfin devenu libre, obéisse au conseil qu'il s'est donné soi-même dans ces vers révélateurs d'une renaissance prochaine et heureuse :

Fleurs suspectes, miroirs ténébreux, vices rares, Certes tu fréquentas maint rêve inquiétant; Et vin noir décanté dans des coupes bizarres, Tu bus à larges traits l'Arliflce éclatant.

Mais voici que déjà, las des vaines fanfares. Tu songes au profond silence où Ton s'entend; Et tu cherches la côte où brillent les vieux phares. Et c'est la maison blanche aujourd'hui qui t'attend.

Va, ne t'attarde plus aux parades étranges.

Si la vie a rentré quelque blé dans tes granges.

Fais ton pain simplement dans la paix du Seigneur.

Surtout, naïf badaud des enseignes de gloire. Ne t'en va point chercher du clinquant à la foire Pour les beaux fils de ta joie et de ta douleur.

Et rentre enfin dans la vérité de ton cœur.

Cette « vérité du cœur », ce retour à la nature et au simple, qu'entrevoit M. Albert Samain du fond de ses jardins d'artifice et d'ennui, voilà précisément l'idéal de tous ces jeunes poètes à qui le « naturisme » fut une manière de drapeau un peu grossier, mais sans doute nécessaire. MM. Jean Viollis, Marc Lafargue, Jacques Nervat, Saint-Georges de Bouhélier, Maurice et André Magre, Charles de Saint-Cyr et combien d'autres encore, tous ceux de Y Effort^ de la Revue Naturiste et du Midi Fédéral^ toutes ces brillantes et bouillantes âmes de vingt ans ont jeté à la société et à la nature un cri ardent et sincère qui mérite d'être entendu, et dont l'écho se prolongera certainement dans les lettres françaises.

« ... J'ai voulu écrire la chanson des hommes d'aujourd'hui, de ceux que font souffrir l'affaiblissement des énergies, la pauvreté du cœur, toutes les misères morales et matérielles... J'ai tâché de dire la beauté de l'effort, la pureté du travail, qu'il faut être bon et être simple : aimer. Assez longtemps le poète a rêvé loin des hommes. L'art est devenu dans ses mains le luxe, le privilège d'une élite. Il faut désormais que sa voix s'élève pour tous ou qu'il ne soit plus. Il y a une majorité qui manque du pain spirituel et qui le réclame, parce qu'il est nécessaire à son existence. Que le cri des foules monte donc jusqu'au cœur du poète... »

C'est en ces nobles termes qu'un poète de vingt ans, M. Maurice Magre, exprime l'idéal de la nouvelle génération esthétique. Son recueil de poésies, la Chanson des Hommes, est un intéressant témoignage en faveur de cette foi sociale et humaine. On n'y rencontre que rarement les clichés insupportables du baudelairisme et du symbolisme; on y goûte l'émotion d'un cœur sincère devant la vie, et cela est très rajeunissant.

Viens donc! Nous passerons dans la ville qui dort Pour apaiser les chairs et les âmes qui souffrent. Je toucherai les humbles fronts de mes mains d'or Et l'ombre des grands hôpitaux nous sera douce.

Ceux qui respireront le parfum de ma robe Auront un cœur plus doux et ne pleureront plus. Dans les graves faubourgs à la clarté de Taube Le peuple écoutera l'harmonie de mon luth»

Et toi, tu chanteras la pauvreté des hommes, L'effort des artisans peinant dans la clarté, Les grands outils étincelants devant les portes^ Le pain de chaque jour, le bruit des ateliers,

La pierre et le mortier pour le labeur du monde, Les petits enfants beaux comme Téternité, Le travail qui rend pur et la vertu féconde, La souffrance et la mort et la joie d'exister.

La Chanson des Hommes remplit-elle ce programme? Il s'en faut de beaucoup. Sans doute le jeune poète a mis de beaux titres à ses complaintes et de grandes majuscules à ses beaux titres [le Poète^ les Jiêves, les Dieux, Amoui\ Vie^ Celui qui vient ^ Hymne à la Vie la Mort). Sans doute il a consacré à la Pauvreté, à la Beauté, à la Pitié, aux hommes des routes, aux hommes des champs, aux forgerons, aux bergers, aux marins, aux courtisanes, à tous les humbles et à tous les souffrants, de longues suites de strophes. Et cela est très louable, et il y a parfois de lumineux vers dans ces mélopées. Mais les beaux titres, les grandes majuscules, et les sujets^ ne suffiront jamais à faire un poète. L'imagination créatrice, l'expression concise et rare manquent encore à M. Magre. Les deux plus fatigants défauts de sa poésie sont la monotonie et le flou. Songez que les cinquante poèmes de ce recueil (environ deux mille vers) sont tous, sans exception, écrits en strophes de quatre alexandrins à assonances alternées ! Songez qu'aucun de ces poèmes ne diffère, comme mouvement et comme exécution, de son voisin. En réalité nous avons affaire à un perpétuel épanchement mi-lyrique, mi-analytique...

Ce n'est pas tout de se dire : « Je vais créer une poésie simple, populaire, sociale, accessible au peuple comme à l'élite » , et d'aligner des alexandrins. Il faut d'abord vivre avec le peuple, l'étudier dans ses mœurs et son âme, retrouver l'originalité de chaque métier et de chaque individu. Il faut ensuite faire du

nouveau avec tout cela, composer un poème (histoire, légende, conte, chanson, satire), fixer en quelques mots nets et inoubliables l'effigie des choses naturelles. Ce fut le secret de Robert Burns, de Gœthe, de Victor Hugo, de Mistral. C'est le secret éternel de l'art.

M. Maurice Magre, qui a de très beaux dons d'expression et une sensibilité très noble, se doit à lui-même d'éviter les dilutions lyriques interminables, les prosodies faciles et assoupissantes, héritage fâcheux de la génération précédente. Lui qui aime l'effort, il ne reculera pas devant celui qui achève le poète et consacre l'artiste.

M. Saint-Georges de Bouhélier, dans Eglé ou les Concerts Champêtres^ suivi cTun Épithalame^ a prétendu, lui aussi, célébrer un retour à la nature, à la douleur et à l'amour. Mais il l'a fait avec une prétention et des apprêts qui font douter de sa sincérité. Que penser d'un poète de vingt ans qui écrit des préfaces pareilles : « ... Déjà ma sincérité m'a acquis quelque empire sur de jeunes écrivains. Puissé-je le conserver longtemps, et obtenir par la vérité de mes larmes, et par l'éclat de mon bonheur, une influence sentimentale sur les amants et les hommes sensibles I » Ou encore ceci : « . . Le style de mon Epithalame est tendre, éclatant. Pour célébrer mes épousailles, j'ai sollicité la voix des déesses... Aussi dois-je voir là le motif de la préférence que j'éprouve, moi-même, je l'avoue, pour toutes les mélodies qui composent mon Épilhalame. Je les crois dignes des héros. Nul doute qu'elles ne surpassent en grâce, en véhémence, en suavité, à la fois spirituelle et voluptueuse, tous mes précédents essais... »

Et allez donc ! Quand on lit de pareilles sottises en

tête d'un livre, l'on est pris d'une furieuse envie de le fermer. Mais la critique a un devoir professionnel, et après tout les poètes ne sont pasforcés d'avoir du tact. J'ai donc lu les vers de M. Saint-Georges de Bouhélier. Je leur ai trouvé une fraîcheur vieillotte qui ne m'a pas déplu. M. de Bouhélier a créé un poncif de poncifs^ une mixture amusante de Bernardin de Saint-Pierre, de Parny, de Lamartine, de Henri de Régnier, je ne sais quel vocabulaire où les pommes, les agneaux, les maïs, et Anaïs, et le lait, et Eglé, reviennent et s'enguirlandent dans un rococo d'autant plus délicieux qu'il est sincère. En voici, parmi cent, un exemple :

D'antiques tilleuls d'or composent, sur l'allée, De bleus berceaux, pour garantir mes rêveries. Au loin, flamboient, couverts de roses ruisselées, L'azur des fermes et l'éclat des métairies.

Combien de fois, pensif et tremblant, j'ai suivi A travers l'avenue ombreuse, les déesses Dont la trace luisait parmi l'herbage net.

Mon amour abandonne Héloïse et Marie!

Les pasteurs sont surpris de mon rêve. Mais l'ombre, Emue et triste, a conseillé mon pauvre amour. Un jour, parmi les myrtes bleus, j'entraperçus Amaryllis, nymphe qui dort aux grottes sombres.

Les bergers adoraient sa candide venue.

De hauts rochers, pesants de lilas et de pierres, Offraient leur glauque grâce à la déesse chère! Invisible, un oiseau flûtait des airs connus.

Ensuite, un voile étincelant, soudain jeté, Me cacha la blanche Déesse, et je revins Plein de mélancolie amoureuse, au jardin Que pare Eglé, Muse divine de l'Eté...

Voilà le genre. Il n'est point désagréable. Il substitue au vocabulaire des baudelairiens (divans, cous-

sins, styx, métaux, aromates) et des symbolistes (chevaliers, terrasses, fées, songe, princesse, embrun, etc.), un autre vocabulaire, plus fleuri et plus rustique (miel, écume, abeilles, Pomone, nuages, etc.). Mais où est, dans tout cela, la sincérité? J'y vois bien le naturisme : j'y cherche en vain la Nature.

M. de Bouhélier me paraît avoir plutôt le truc de la naïveté que le goût de ce qui est simple et grand. Ce jeune homme se monte l'imagination avec le souvenir de Victor Hugo, quelques pince-sans-rire du reportage, et trois ou quatre camarades trop ou pas assez naïfs. Ce sont là des façons de s'entraîner indignes d'un ami de la nature. M. de Bouhélier a d'aimables dons : il perçoit gracieusement les apparences de la vie, les fleurs, les fruits, les souffles, les parfums, il a une âme impétueuse et douce; qu'il dépouille casaquins et panaches, qu'il s'astreigne à n'être qu'un consciencieux ouvrier de son art, et nous aurons peut-être, quelque jour, un poète de plus.

Deux jeunes poètes, MM. Charles-Adolphe Cantacuzène et Paul Reboux, dont j'ai déjà eu l'occasion de signaler les débuts de l'an dernier, nous reviennent cette année chacun avec un volume de vers qui marque leur progrès dans la conquête de soi-même et de leur art. Ni M. Cantacuzène ni M. Reboux ne tiennent à aucune école, symboliste, naturiste, romane, ou autre. Ce sont des sensibilités très individuelles, éprises d'élégance, amoureuses du rare et du frissonnant, mais bien humaines pourtant, bien fémi-

nines aussi, et très éloignées de toute prétention cénaculaire. C'est pourquoi je les aime.

M. Cantacuzène avait débuté par deux volumes de vers, les Sourires Glacés et les Douleurs Cadettes, oii des étrangetés et des maladresses semblaient gâter une nature toute de sentiment et de délicatesse. Son nouveau livre, Chimères en Danger, n'est pas encore tout à fait débarrassé de bizarreries d'expression excusables chez un étranger d'origine. Mais il analyse finement quelques nuances de la mélancolie actuelle, il exprime avec un réel souci d'élégance les raffinements d'une âme inquiète, il associe gracieusement l'humour à la tristesse, et c'est comme un écho modernisé d'Henri Heine qui nous parvient dans ces rondels, sonnets et lieder, dont je me plais à citer un exemple :

C'est lorsqu'on est parti pour ne plus revenir, Ou qu'on s'éloigne pour un très long avenir, Qu'on voit ce que valaient les têtes que l'on quitte; Et pendant que l'express nous recule si vite,

— On se demande si vers les derniers adieux On n'a pas agité les cœurs silencieux Par quelque mot cruel visant l'indifférence A les quitter, ou bien certaine défiance

A leur égard, — montrés en un moment d'humour Tandis que notre cœur était tout plein d'amour. Peut-être que là-bas pleurent les chères têtes !

Que le désir est grand dans nos âmes muettes De leur dire en pleurant, aux amis des antans. Que nous les aimons bien!... Mais il n'en est plus temps!

A fixer ces états un peu rares, mais très véridiques, de sensibilité, papillons irritants de l'âme, M. Cantacuzène prend, et nous fait prendre un plaisir quelque peu douloureux.

Avec les Iris Noirs ^ M. Paul Reboux a ciselé de belles fleurs « de labrador et d'améthyste » dont on souhaiterait seulement qu'il eût un peu plus largement entr'ouvert les pétales, pour nous laisser voir à plein le cœur de feu, le cœur passionné. Au nouveau bouquet de Paul Reboux manque encore la sève chaude qui se projette en parfums et en couleurs pour enivrer l'âme humaine jusqu'au désir et jusqu'aux larmes. Mais quelle grâce déjà, et quelle souplesse d'art, dans ces jolis vers, cueillis parmi d'autres :

L'astre séduit par son image, S'incline vers le flot dormant, — Premier éveil, premier servage De ramant.

L'onde, rougissante, l'appelle.

Lui, fier, se nimbe d'un rayon Par qui tout l'azur étincelle,

— Passion.

U précipite sa descente;

Surgit enfin la majesté

De leur étreinte éblouissante,

— Volupté.

Aussitôt la nuit. Rien ne bouge.

Et dans le ciel voici venir Obsédante, la lune rouge...

— Souvenir.

Tels senties nouveaux poètes que, dans les siestes solitaires de l'été, sous de hautes verdures, en face du plus magnifiquement mélancolique des estuaires, je me plaisais à entremêler avec mes vieux poètes éternels, Virgile, Gœthe, Lamartine... Après une relecture d'Iphigénie ou de Jocelyn^ j'aimais écouter

ces voix des générations nouvelles, voix hésitantes, voix mal assurées, criardes ou prétentieuses ou vaines trop souvent, mais qui portent tout de même en elles ce timbre de vie encore vivante que nul écho des siècles morts ne peut remplacer... Et je songeais à vous, Gabriel Trarieux, Eugène Hollande, Louis le Cardonnel, autres aèdes de cette jeunesse, à vous qui avez eu de si beaux chants, et dont j'aurais aimé célébrer la guirlande si vous aviez mis moins de paresse à la nouer depuis trois ans... Et je me disais que notre poésie française n'était pas en péril, qui, après des vétérans comme Sully-Prudhomme, François Goppée, Jean Lahor, José-Maria de Heredia, après des aînés comme Maurice Bouchor, Edmond Ilaraucourt, Paul Bourget, Jean Richepin, pouvait encore présenter des cadets comme Victor Margueritte, Henri de Régnier, Edmond Rostand, Anatole Le Braz, et même des Benjamins comme Fernand Gregh, Gabriel Trarieux, Maurice Magrel Parmi tant de gloires et d'œuvres, l'avenir seul dira quelles furent les plus belles, les plus dignes de durer. Passants, jouissons du privilège de ce qui passe, et respirons le bouquet sans étiqueter les fleurs...

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