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POÈTES

La jeune poésie française en 1897.

Il y a près de dix-huit cents ans, Pline le Jeune, donnant à son ami Tacite des nouvelles de la Rome littéraire, écrivait : « Magnum provenium poetarum annus attulit... Tannée nous a apporté une grande moisson de poètes. » Ces paroles ont, moins que jamais, cessé d'être vraies.

Chaque année nouvelle, avec les guirlandes de son printemps et les couronnes de son été, apporte en chaque pays sa floraison de poètes. Et si, par aventure, les saisons nous refusaient leurs fleurs et leur beauté, nous verrions, soyez-en sûrs, les poètes, moins rigoureux que la nature, épanouir encore pour les races leur printemps intellectuel. En France, plus qu'ailleurs, au royaume de la courtoisie et du fin parler, sur la terre des trouvères et des troubadours, la floraison annuelle des poèmes est abondante comme les grappes violettes du lilas dans nos jardins, comme les clochettes silencieuses du muguet dans les sous-

bois. Abondante comme elles, délicieuse comme elles, comme elles éphémère. De tous ces recueils de vers charmants à feuilleter dans les calices jaunes, bleus ou blancs de Lemerrc, de Perrin ou du « Mercure », combien ne dureront pas plus que le cytise, le myosotis ou Tanémone dont ils empruntent les couleurs ! Bien peu sont destinés à garder

L'éternelle verdeur de l'antique laurier

ou môme à fournir quelques brins d'immortelles pour le Bouquet respiré par les siècles. Qu'importe? Ces fraîcheurs fragiles, sans cesse renées, sont la grâce des littératures, elles en attestent la sève, et de tant d'éclosions périssables, déjà délicieuses en soi, jaillit parfois la gerbe résistante de la beauté, qui perpétue le souvenir et le parfum de toutes les sœurs mortes au premier soir.

Je ne pense pas que MM. Jean VioUis, Paul Reboux et Georges Druilhet, le premier avec sa Guii^lande des jours, le second avec ses Matinales, le troisième avec Au temps des lilas, aient désiré autre chose que bouqueter les fleurs passagères de leur jeunesse et nous en faire respirer la suavité. Les amours, les jours et les rêves que chantent ces adolescents sont frais et éphémères comme un matin d'avril. Leur chant est à la fois banal et neuf comme le printemps et comme les vingt ans. M. Paul Reboux y apporte une fougue sensuelle et ironique, M. Georges Druilhet une mélancolie parisienne, M. Jean Viollis une méditation rustique et voilée. Tous les trois ont une langue élégante et souple, plus vive chez M. Reboux, plus pure chez M. Druilhet, plus ingénieuse chez M. Viollis. Remer-

cions-les de nous avoir offert ces bouquets de Pâques : nous les respirerons, comme ils ont été cueillis, en passant.

M. Charles-Henry Hirsch, M.Albert Brandenbourg et M. Lionel des Rieux, en publiant, Tun Yvelaine^ l'autre Fuphorion et le troisième la Toison d'or ont témoigné d'une prétention plus haute. Chacun de ces jeunes élèves y est allé de sa composition « symboliste », « philosophique » ou « romane », selon le goût des plus récents cénacles. M. Charles-Henry Hirsch a imité, avec une inconscience ou une ingéniosité vraiment hors du commun, tous les poncifs de M. Henri de Régnier, et M. Lionel des Rieux a reproduit scrupuleusement tous ceux de M. Jean Moréas. En sorte que, par un effet assez ordinaire dans rhistoiredes lettres, M. Hirsch fait « le Henri de Régnier » mieux que M. de Régnier, et M. Lionel des Rieux réussit « le Moréas » mieux que M. Jean Moréas. Les féminines musiques d'Yvelaine^ et les romanes élégances de la Toison d'or nous laissent donc parfaitement froid, parce que nous n'y découvrons pas le plus petit frisson d'originalité. M. Albert Brandenbourg paraît plus sincère dans Fuphorion, mais le souvenir de Shelley l'écrase. Souhaitons à ce jeune poète de moins abstraire la quintessence, de se méfier des symboles vagues, et d'atteindre l'émotion vraie, la force de l'idée et la grâce du style, sans lesquelles il n'y a pas de poésie.

MM. Marc Legrand, l'auteur de ÏAme antique, et Frédéric Plessis, l'auteur de Vesper, appartiennent

au groupe des poètes' universitaires. Quand vous lisez des vers de M. Emmanuel des Essarts bu de M. François Fabié, de M. Henri Bernés ou de M. Emile Hinzelin, quelles que soient les nuances qui distinguent ces . excellents esprits, vous vous dites aussitôt : « Ces poètes sont des professeurs. » Et vous ne vous trompez pas. Ils ont tous un air de famille, Tair de VAlma mater, et la Sorbonne a prolongé sur leurs vers les plus frais son ombre antique.

Il y a donc une poésie universitaire. On la constate plus facilement qu'on ne l'analyse. Elle a ses avantages : elle ne se traîne ni ne s'affole, elle ne balbutie ni ne hurle, elle n'est ni puérile, ni barbare; elle exprime des sentiments choisis, des imaginations distinguées, elle se plaît dans une région claire et saine où tous peuvent accéder, elle a le goût et le sens de ce qui est beau et de ce qui est humain. Mais elle a ses défauts : le respect excessif de la tradition verbale, l'impuissance à briser un certain moule gréco-latin beaucoup plus oratoire que poétique, l'absence du rare et du sublime, quelque chose enfin d'émoussé à force d'être poH, et, par-dessus tout, l'incapacité de susciter des frissons nouveaux. C'est un écho exquis, mais c'est un écho des grandes sensibilités d'hier : ce n'est pas l'éveil des grandes sensibilités de demain. Compagne pour les heures de loisir, mais non pas créatrice de mystère et de beauté pour les solennelles émotions de la vie, la poésie universitaire est une confidente plutôt qu'une annonciatrice.

Cet ensemble de qualités et de défauts est très sensible dans VAine antique de M. Marc Legrand comme dans Vesper de M. Frédéric Plessis, et donne aux deux volumes une parenté réelle. On sent que ces deux

poètes ont été nourris, trop bien nourris, aux bonnes lettres classiques. Ils sont comme opprimés par le grand amour qu'ils portent à la tradition, ils ne peuvent libérer leur imagination des nobles formes contemplées d'abord, enseignées depuis aux classes des lycées. Cette inconsciente empreinte du passé communique à leurs doctes poèmes un ton de réminiscence qui détruit la surprise et paralyse Témotion.

Le titre que M. Marc Legrand a choisi pour ses poèmes : Y Ame antique^ me paraît un peu ambitieux. Il est difficile d'enfermer en un volume l'âme de l'antiquité grecque et romaine : elle fut si diverse dans le temps et dans l'espace, si complexe dans ses aspects, si mystérieuse dans son essence, qu'à prétendre l'épuiser toute on risque de la fausser ou de la trahir. L'erreur de M. Marc Legrand consiste à n'avoir compris et goûté dans l'âme antique que ce qu'il y avait de moins intime dans cette âme, je veux dire l'amour des belles formes. Il est incontestable que la Grèce et l'Italie furent, et restent à nos yeux, les patries de la Beauté, mais elles furent aussi les Mères d'un idéal plus complet que la beauté. Pythagore, Platon, Sophocle, Plutarque, Lucrèce, Tite Live et Tacite sont des témoins de « l'âme antique » non moins puissants qu'Homère, Théocrite ou l'Anthologie. Aussi trouvera-t-on que dans la triple série de ses « Poèmes plastiques », de ses « Poèmes mythiques » et de ses « Traductions », M. Marc Legrand est bien loin d'avoir épuisé le contenu grandiose du titre qu'il a choisi. Et dans l'interprétation môme de cette beauté antique, M. Marc Legrand me paraît s'ôtre montré plus habile versificateur que poète original. C'est un André Chénier qui a le tort d'arriver

cent ans trop tard. Quelque excellent ouvrier que Ton soit, si bien que Ton connaisse « l'apprêt de la rime » et la sonorité des mots, — c'est le cas de M. Marc Legrand, — il est inutile de refaire des statues déjà faites, de refrapper des médailles déjà frappées, de récrire des poèmes déjà écrits. L'antiquité, même l'antiquité plastique, pour être aujourd'hui encore matière à poésie neuve, doit être revivifiée par une sensibilité et une imagination modernes. Autrement elle n'est plus qu'un thème à des exercices scolaires très ingénieux. M. Marc Legrand fera bien d'y songer. La plupart de ses poèmes rappellent trop les cahiers de versification d'un très habile élève de rhétorique.

Il y a, dans le Vesper de M. Frédéric Plessis, un plus riche écho de la vie intérieure. Sans doute le distingué poète de la Lampe d'argile est, lui aussi, obsédé par la tradition. Mais, du moins, il a mêlé son âme à ces sonorités d'autrefois. A travers des imitations de la Grèce, de Rome, de la Renaissance, ou môme du Parnasse, on distingue très bien la présence d'une sensibilité naturellement pure et fière, et encore affinée par une rare culture esthétique,

M. Frédéric Plessis est plus Latin que Grec. Dans l'âme romaine, ce qui l'a séduit, c'est à la fois l'énergie hautaine des citoyens et la volupté mélancolique des poètes. Ces deux notes, clairon et flûte associés, alternent dans les poèmes de M. Frédéric Plessis. L'auteur de Vesper n'est pas seulement un ingénieux ouvrier, il est aussi un homme sage à la manière antique, il continue la tradition des poètes humanistes de la Renaissance. Et, à y bien réfléchir, c'est ce mot d' « humanisme » qui définit, qui limite le mieux la poésie de M. Plessis. Poésie élégante,

nombreuse, bouquet d'énergie et de grâce, à qui manquent seulement les fleurs imprévues de la création. On sent trop que tous ces poèmes d'impression, ou de circonstances, sont éclos au hasard des heures de loisir. Ils ne sont pas nés de la tension obstinée et douloureuse d'où seulement peut jaillir, par éclairs, l'inspiration définitive. Ils sont les confidences très choisies d'un lettré qui a de l'âme. Cela est déjà bien quelque chose.

Il y a une poésie belge comme il y a une poésie universitaire, mais c'est à des traits opposés qu'on la reconnaît. M. Emile Verhaeren et M. Georges Rodenbach l'ont très honorablement représentée cette année, le premier avec la réédition complète de ses Poèmes^ le second avec son nouveau recueil de vers : les Vies encloses. La Belgique est la terre du parler traînant, des vastes plaines, des ciels diff'us, des sensibilités indéfinies. L'âme flamande est déjà une âme septentrionale, plus amoureuse du rêve que de l'idée, de la force que de la beauté, de la brume et du soir que du plein midi. La poésie belge reflète l'âme et la terre belge : elle ignore la mesure classique, l'harmonie cadencée, la perfection simple. Elle traduit des sensations, tantôt énergiques jusqu'à la brutalité, tantôt délicates jusqu'à la morbidesse, mais toujours extrêmes et déséquilibrées. Elle n'est, à aucun degré, épique ni oratoire; elle est à peine lyrique, et il faudrait prendre aux peintres, pour la lui appliquer, l'épithète d'impressionniste, si l'on

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voulait la définir nettement. Impressions d'âme noyées en des impressions de nature, complaisance passive dans la description ou la mélopée, et, par suite, dans la syntaxe, le rythme, le vocabulaire, monotonie fatale de l'ensemble, que ne compensent pas, qu'aggravent plutôt les recherches compliquées du détail, les puérilités raffinées de Tornementation, tels sont les défauts les plus évidents de la poésie belge. Ils vous frappent de suite quand vous pénétrez aux forges de M. Verhaeren ou aux aquariums de Rodenbach. Si les poètes universitaires ont trop de tradition gréco-latine dans les veines, les poètes belges n'en ont pas assez. Ils ont eu beau s'assouplir à la langue française, en étudier amoureusement les secrets et s'essayer à les reproduire, ils restent des Barbares, toujours en-deçà ou au-delà de l'expression. C'est ainsi que M. Verhaeren écrit, entre cent autres semblables, ces strophes :

Lointainement par les grands mirages tentés

Et par les gloires médusaires,

Mais peur des vices nécessaires Et du cynique assaut de tant d'hostilités.

{PoèmeSj p. 10.)

Ou encore :

Exaspère sinistrement ta toute exsangue Carcasse, et pousse au vent par des chemins rougis De sang, ta course; et flaire et lèche avec ta langue Ta plaie, et lutte et butte, et tombe — et ressurgis!

{Poèmes, p. 87.)

Ou enfin :

Dites vers quel inconnu fou Et vers quels somnambuliques réveils Et vers quels au delà et vers quels n'importe où

Convulsionnaires soleils ?

(Poèmes j p. 143.)

C'est ainsi que M. Rodenbach écrit des vers comme ceux-ci, dont on trouverait des centaines dans son œuvre :

L'eau désormais est toule aux pensifs végétaux Dont Vessor volontiers captif se ramifie, Qui, la brodant comme des rêves sont sa vie, Intérieure, et sont ses canevas mentaux,

{Les Vies encloses, p. 4.)

Et encore :

Car le poisson s'estompe, entre dans une brume, Pâlit de plus en plus, devient presque posthume. Traînant comme des avirons émaciés Ses nageoires gui sont déjà tout incolores.

(Id.j p. II.)

Ou encore :

Puis le malade mire au miroir sans mémoire — Le miroir qui concentre un moment son eau noire — Ses mains qu'il voit sombrer comme un couple jumeau; O vorace fontaine, obstinée et maigrie, Où le malade sent ses mains, dans quel recul! Couple blanc qui s'enfonce et de plus en plus nul Jusqu'à ce que l'eau du miroir se soit tarie. 11 songe alors qu'il va bientôt ne plus pouvoir Les suivre quand sera total l'afflux du soir... etc.

{Vies encloses, p. 92.)

Ou enfin :

Or, qui les filtre, une à une, ces larmes nues?

Elixir de douleur, né dans quelles cornues?

Et qui cristallisa leur mystère salé

En Vémiettement de semblables globules !

Quels sables sont en nous? quel puits intérieur

D'où montent, en crevant, ces pleurs comme des bulles?

Ou bien le crâne est-il une grotte en moiteur.

D'où sourdent ces stalactites intermittentes?

Où donc le réservoir des pleurs agrégats d'eaux,

(Vies encloses, p. 152.)

M. Verhaeren est aussi tendu que M. Rodenbach est relâché; l'un fait du biceps, crie, et se crispe, l'autre s'atténue, s'assoupit, s'amollit; l'un semble toujours un écorché sur un pal, et l'autre un énervé dans un bain; il faut à M. Verhaeren des soirs de sang, des massacres, des hurlements, des « villes tentaculaires » et des « campagnes hallucinées », tandis que M. Rodenbach veut des soirs de crème, des tuberculoses, des béguinages et des canaux à l'agonie ; — et pourtant ces deux poètes ont un air de famille, ils se répètent jusqu'à la manière et même jusqu'à la manie, ils sont lourds, diffus; l'air que respire leur œuvre est un air d'hôpital et de couvent. Tout ce qui fait la gloire et la joie de vivre, — beauté des corps, santé de l'âme, activité du génie, — ils l'ignorent, et, qu'ils clament ou qu'ils geignent, cela est monotone « immensément » ^ pour parler comme l'un d'eux. Et l'on regrette que ces deux poètes manquent à ce point du goût classique de la beauté, car ils ont une sensibilité originale. M. Verhaeren a profondément, douloureusement senti les ciels du Nord, les soirs de ville moderne, les nuits d'hiver, et la désespérance de l'être tout entier, âme et corps, dans les tristes paysages d'industrie où il a vécu. M. Rodenbach a eu la perception aiguë et exquise des villes mortes, des crépuscules embéguinés, des secrets du visage, des mystérieux dessous de l'âme. Tous les deux sont venus au monde avec quelque chose à dire, mais ils ont mis à le dire un effort trop conscient et trop obs-

1. Cet adverbe à lui seul revient 23 fois dans un seul des volumes de Verhaeren; les autres, tels qu* infiniment, lointainement, obscurément, haineusement^ reviennent une cinquantaine de fois.

tiné, ils n'ont pas associé ce « quelque chose » à la tradition. Et ils ont violenté la langue française comme une étrangère rebelle, avec des curiosités de barbares.

M. Fernand Gregh est, lui, un poète de notre race, et c'est une suavité de relire ses vers harmonieux après les métriques violentées des Belges. Il a le sens inné des harmonies de la langue française, et ses rêves sont bercés à sa musique héréditaire. Louons-le d'aimer les formes claires, les strophes pures, les imagina-, tions éloquentes. Son originalité n'en ressort que mieux sur des traditions rythmiques qu'il sait et qu'il respecte.

M. Fernand Gregh est un musicien en vers. Les pièces les plus personnelles de son recueil sont de véritables transpositions musicales. Elles traduisent les frissons d'une sensibilité délicate et moderne, sur laquelle l'amour, l'ambition, le rêve ont essayé leurs premiers grands airs, tendres, amers ou exaltés. Tous les frémissements, toutes les fièvres que la femme et la gloire excitent dans une âme de très jeune homme, avec la nostalgie des jours blancs de l'enfance, avec aussi l'appétit des jours éclatants de la maturité, tous ces troubles obscurs et sublimes palpitent en beauté dans la première œuvre de M. Fernand Gregh. Musset, Verlaine, Laforgue, et surtout le cher et douloureux Baudelaire, ont été très évidemment les maîtres de M. Gregh. Leur influence est encore très directe dans beaucoup de ses vers. Mais on sent que

les livres eux-mêmes ont été pour M. Fernand Gregh encore de la vie, presque au môme degré que les paysages natals ou les premières femmes aimées. Ses imitations de Baudelaire et de Verlaine ne sont ni froides, ni voulues, elles ont un timbre personnel et déjà émouvant. Il y a beaucoup d'analogie entre cette Maison de l'Enfance et les premiers volumes de vers de M. Paul Bourget, la Vie inquiète, Edel et les Aveux, M. Fernand Gregh, comme Paul Bourget, vaut moins par la nouveauté absolue de l'inspiration et de la technique que par une sorte de frisson d'âme très original qu'il communique à ses variations sur des thèmes déjà connus. Pour ce chaud frisson d'adolescent devant la femme, la gloire et la vie, qui ne sacrifierait bien des impeccables, mais glaciales trouvailles d'art? Quoique tente M. Fernand Gregh, soit qu'il essaie de nouvelles mélodies sur le violoncelle de ses vers, soit qu'il aborde le roman et la critique, il est assuré, comme avant lui ce Paul Bourget dont il semble, par la sensibilité et l'intelligence, un frère plus jeune, de rencontrer autour de lui cette môme curiosité sympathique, cette même faveur de la jeunesse et des femmes, par quoi ses débuts viennent d'être si légitimement accueillis.

M. Francis Vielé-Griffin et M. Henri de Régnier sont le Castor et le PoUux du Symbolisme. J'aurais mauvaise grâce à séparer deux poètes qui ont toujours été unis dans leur amitié, dans l'enthousiasme

des jeunes et dans les décorations du gouvernement. Ils ont pourtant créé deux œuvres bien différentes Tune de l'autre. A part leur commun amour pour une poésie de Tâme plus fluide, plus ailée et plus mystérieuse que la poésie française ne l'avait été jusqu'ici, à part le goût téméraire qu'ils ont partagé pour rinvenlion de cacophonies métriques qui déparent leur art, ils n'ont plus rien qui puisse les réunir, et si leurs esthétiques ont pu se rencontrer, il n'en a pas été de même de leurs sensations ni de leurs rêves.

iM. Francis Vielé-Grif fin est un Américain du Nord devenu poète symboliste en France. Est-ce pour cela que son français ressemble parfois à du canadien? A une certaine gaucherie dans l'usage des mots et la tournure des phrases, à des hardiesses sans grâce, à un rythme incomplet, vous aurez vite reconnj^ iiy l'étranger naturalisé dont les neuves subtilités ne suppléent pas au sens héréditaire de l'harmonie. M. Vielé-Griffin a des dons de poète, mais il n'est pas un artiste sûr de son instrument. Trop souvent il bégaie ou il trébuche, et la maîtrise lui est inconnue. Sa poésie abonde en strophes de ce genre, où la langue est molle et incorrecte :

Il est bon de vivre la pauvre vie,

Le beau fleuve où le cœur dévie;

Il est bon de marcher à travers prés Quand la route reprise en fut deux fois lasse ; Je vois qu'il est bon de vivre la belle vie, Cest comme un amour dont la flamme est basse, Qui meurt, et l'on rit, — mais on meurt après.

{Poèmes, p. 180.)

Ou encore :

Si sur toi l'ombre lourde épaissit sa ténèbre,

Sanglote vers ailleurs tes peurs excruciéea,

Si le doute assoiffant tes doutes insatiés

Emplit ta coupe vide aux leurres de l'opprobre,

Que puis-je encore pour loi? marche : tu t'es fait libre;

Tourne ailleurs ta plainte qui m'insulte.

Ton seul désir du vœu de mon culte t'allège.

Sors du temple en deuil d^un sacrilège

Vers le fantôme que tu rêves suivre,

Va, tu es libre, exulte...

{Poèmes, p. 200.)

Sa poésie est surtout une poésie d'intentions^ une poésie gris-de-lin, prairiale et mélancolique, assez comparable aux brumes écharpées qui ondoient sur les rivières à Torée des bois et dans un horizon de verdure. Le rêve de Tamour y glisse, sous les traits d'une fillette moitié bergère, moitié princesse, et Ton passerait là des heures pâles, un peu monotones, des heures d'après-midi, à sentir en soi et autour de soi s'évanouir jusqu'au crépuscule le songe de la vie sentimentale. Tout cela est un peu mou et un peu flou, avec des discordances et des défaillances d'expression qui sont très excusables chez un étranger comme M. Vielé-Griffin, mais qui ne permettent pas de le placer parmi les maîtres de ce « fin parler de France » dont il faut lui savoir gré tout de même de s'être proclamé « le très humble et très passionné servant ».

M. Henri de Régnier est, lui, un artiste et un poète de France. Tout le sang mystérieux de la race a couru dans ses veines. Pour évoquer les Muses, il n'a pas eu besoin de s'initier par les livres; il n'a eu qu'à écouler l'incantation intérieure. Tous les dons qui promettent un grand artiste en vers : la justesse étymolo-

gique du vocabulaire, Taudace heureuse de la syntaxe, le vers sonnant son poids d'or de médaille neuve, la strophe inattendue et musicale, Tharmonie déployée des grands ensembles, M. de Régnier les a, mais il les gâte par une déplorable facilité. Au lieu de se corriger, de se concentrer, d'atteindre dans l'expression à ce « diamant pur », à ces « splendeurs condensées » dont Vigny a parlé, M. de Régnier semble prendre plaisir à se délayer, à se relâcher, à se créer à soi-même son propre poncif. 11 abuse des songes, des miroirs, des « étés d'or » et des fontaines. Que n'a-t-il gardé de son premier maître, M. de Heredia, le goût de la concision et du définitif? Les conjonctions de coordination tiennent véritablement trop de place dans la structure de son vers, sa strophe se déroule avec trop de mollesse, les songeries qu'il se plaît à exprimer sont trop souvent des tapisseries décoratives.

Je ne vais pas jusqu'à croire, suivant un joli mot de M. Alphonse Daudet, que le génie soit « des tas de coups de couteau dans le cœur », mais j'en souhaiterais tout de même quelques-uns à M. Henri de Régnier pour que tous ses beaux dons de poète, la nouveauté des images, la beauté des rêves, la subtilité des sensations, soient enfin vivifiés, sublimés par l'émotion et les larmes! Plus de discipline dans la technique, plus d'humanité dans l'inspiration, voilà ce que je demande à M. Henri de Régnier pour saluer en lui le très grand poète qu'il a parfois laissé présager. Jusqu'ici le relief excessif qu'il donne au détail, l'ornementation trop ouvragée de pensers puérils, un jeu trop curieux des mots et des images, le font bien plutôt ressembler à Ovide qu'à Virgile. Chez lui.

comme chez Ovide, « tout ce qu'il essaie d'écrire est déjà un vers » et « la mise en œuvre surpasse la matière de l'œuvre ». Ceci se produit toutes les fois — et elles sont nombreuses — que M. Henri de Régnier versifie à vide. Mais quand d'aventure le sentiment vient animer la métrique du virtuose, on éprouve, à certaines résonances, à certaines harmonies, l'accent d'une poésie à la fois mystérieuse et sonore, plastique et musicale, et telle que depuis Lamartine et Vigny nous n'en avions pas entendu d'aussi noblement suggestive.

Souhaitons donc à M. Henri de Régnier de devenir le poète que sa génération attend, le poète religieux d'une vie intérieure ennoblie par la beauté et fécondée par la souiï'rance. Plus qu'aucun autre, il est né pour cette haute mission. Que les flatteries de son cénacle et que les complaisances de son talent ne l'en détournent pas.

Bien que l'on répète autour de nous que la poésie française est morte, jamais peut-être elle n'a été aussi glorieusement vivace.

La nouvelle génération vaut en génie poétique ses devancières. Elle me paraît même posséder de façon plus pénétrante le sens du mystère, le goût de la beauté pure, la religion de la vie intérieure, c'est-àdire l'essence même de la Poésie. Mais cette génération est en proie à deux périls croissants et contradictoires : d'une part l'oppression de la culture gréco-latine rétrécie et aggravée par les universi-

taires, d'autre part les invasions des barbares septentrionaux (Belges, Anglo-Saxons , Scandinaves, Russes, etc.) qui menacent de déformer la langue et le génie de la race. Et pourtant il est nécessaire que la tradition gréco-latine, mère de Tesprit français, subsiste, et il est nécessaire aussi que les sensibilités du Nord pénètrent, renouvellent, enrichissent notre sensibilité nationale. Dans Textrôme difficulté d'accoupler ces deux forces contraires se débat la Poésie contemporaine. Par là s'expliquent les impuissances de la poésie universitaire, comme aussi les erreurs de la poésie symboliste. Aucun des nouveaux poètes n'est jusqu'ici parvenu à résoudre absolument cette difficulté, à concilier dans son œuvre l'idéal de Beauté légué par les Gréco-Latins et l'idéal de Mystère suggéré par les Septentrionaux.

Là pourtant serait le salut, là est la voie, là est l'efi'ort.

La nouvelle génération poétique, si magnifiquement douée soit-elle, ne produira des chefs-d'œuvre que le jour où elle aura réconcilié le Rêve et la Beauté, la tradition et l'exotisme, la Mer du Nord et la Méditerranée.

Juin 1897.

La jeune poésie française en 1898.

Dans ces mois où rhumanité des villes court redemander à la mer, aux forêts, aux montagnes, une fraîcheur qui l'apaise des fièvres de l'action, il est doux, il est sain, il est harmonieux de lire les poètes, d'écouter cette immortelle voix des générations qui jette à la vie et au destin nos rêves, nos douleurs, nos désirs, tout ce que l'âme enferme de plus secret et de plus vital. Et si c'est une joie haute et nostalgique de relire, de méditer à nouveau les maîtres de notre adolescence, les Virgile, les Dante, les Gœthe, les Lamartine, de nous remettre par eux en contact avec les formes éternisées de notre passé, n'y a-t-il pas quelque intérêt à écouter les voix, encore hésitantes mais si fraîches, des nouveaux poètes qui rêvent, eux aussi, d'éterniser le balbutiement de l'avenir?

M. Victor Margueritte n'est pas seulement le conteur déhcat et puissant dont la collaboration a rajeuni

et comme renouvelé l'œuvre déjà si vigoureuse de son frère. Cet ancien lieutenant de spahis est aussi un poète. Sous ce titre un peu simple : Au fil de V heure ^ il vient de réunir les poèmes qu'il composa entre la vingtième et la trentième année, dans les cours du lycée Henri IV, sur les terrasses du Luxembourg, sous le ciel brûlant de la Tunisie et enfin près de la femme charmante qui devait rafraîchir son âme.

C'est toute l'histoire d'une jeunesse, et d'une jeunesse très significative, qui nous est retracée dans Au fil de rheure, La jeunesse, surtout celle qui pense et qui rêve, se raconte mieux dans des poèmes que dans des récits. A cet âge, ce sont les songes, les élans, les orages de la vie intérieure qui importent, bien plus que les faits de la vie extérieure. De vingt à trente ans, entre quelques événements vulgaires, un monde inerveilleux se déroule dans le cerveau des adolescents lettrés. La jeunesse est une poésie. Pour l'évoquer, un poète vaudra toujours mieux qu'un romancier. Dans sa suite de poèmes lyriques : la Maison du Passé, la Gerbe Dénouée, Sous le Soleil, le Paix Enchanté, Bouquet d'Avril, M. Victor Margueritte s'est raconté, et bien des jeunes hommes d'aujourd'hui s'y raconteront avec lui en le lisant :

.... Eau lointaine, tu viens du fond de ma jeunesse! Et de l'aube où s'endort la maison du passé, Jusqu'au soir où le mur de l'avenir se dresse, Plus d'un frôle palais fut par l'autre effacé.

Epaves et reflets, tout le long de la rive, La face qui sourit et la face qui pleure, Voici ce qu'en moi-môme a déposé Teau vive, L'eau qui murmure et qui s'écoule au fil de l'heure...

C'est d'abord la chanson baudelairienne, Télan fou vers des Amériques d'autant plus désirées qu'on les sait Atlantides, l'inextinguible aspiration vers le voyage, la confuse et sublime inquiétude des horizons qui hantèrent nos dix-huit ans. Qui de nous ne Ta chantée en soi-même, cette chanson de l'âme aux portes de la vie? Qui de nous, dans les soirs solitaires de l'adolescence, n'aurait répété, avec Victor Margueritte, ces modulations mêlées de fièvre et de lassitude :

Mon âme est un vaisseau qui se balance au port. Mais dans le pâle azur où le matin frissonne, Sur la mer qu'un soleil printanier crible d'or, Entends pour le départ, une cloche qui sonne;

Vogue toujours! Au large, au large, sans savoir Ce que réserve à ta téméraire aventure L'éclat des cieux nouveaux que tu désires voir! L'ouragan assez tôt brisera ta mâture...

Oui, pars, et sur la mer va tenter le destin...

Ah ! qu'il faille sombrer sous des cieux couleur d'encre,

Ou découvrir une autre Amérique un matin,

Mon âme est un vaisseau qui voudrait lever l'ancre...

Nous sommes bien ainsi quelques milliers qui avons trompé par de lyriques amplifications notre fringale d'aimer et d'agir, et qui avons dépensé en poèmes tumultueux une vitalité exaspérée par la cage des grandes villes. Et, si l'on nous poussait, nous retrouverions sans doute au fond de nos tiroirs d'anciens vers intitulés, comme ceux de Victor Margueritte, Voyage, les Chimères, Au large, la Mauvaise Compagne (à cet âge, on maudit la Femme, qu'on désire et ne connaît point), etc., etc. Mais combien de ces juvenilia fin de siècle vaudraient les vers de Victor Margueritte? Encore qu'ils soient trop direc-

tement marqués de Tempreinte de Baudelaire et de Richepin, ils sont pleins et vibrants, ces vers, et l'on y pressent déjà une personnalité. Elle s'affirme dans la seconde partie du recueil, dans cette Gerbe Dénouée où Victor Margueritte a chanté sa première passion féminine. Ah, qu'elle est matinale et floréale l'heure du premier amour! La Femme n'est plus le rêve exaspéré d'une âme malade, elle est une femme^ un être réel, un visage, un esprit, un corps :

Une jupe qui flotte et le doux ciel de mai,

Il faut peu de chose Pour qu'aux jardins du cœur longtemps fermé

L'amour ouvre ses roses.

Et tu n'eus qu'à paraître et tout a reverdi!

Chère, et l'intime plaie.

Orgueil et songe, et tout ce que j'ai dit.

Ta jupe le balaie....

Sans doute le premier amour est rarement le dernier. Les enivrements se compliquent bientôt de lassitudes, de trahisons, de rancœurs, blessures ou défaillances qui étonnent l'âme inhabituée encore, et que Victor Margueritte a finement décrites :

... L'éloignement des cœurs, la fatigue, l'ennui.

Nous nous sommes quittés au milieu de la côte,

Mais cette brusque fin, ce bel amour enfui,

Chère, qu'y pouvaient donc nos cœurs qu'un rien terrasse.

Nos misérables cœurs étrangers aujourd'hui?

Tout cela, c'est encore la première jeunesse, amoureuse, inaclive. Voici surgir la vie avec ses devoirs précis, ses horizons nets. 11 faut choisir, il faut agir, il faut se classer dans une des divisions du travail. Le poète, fils de soldat, et de soldat héros, se fait soldat à son tour. 11 devient officier sous le ciel natal de

l'Afrique. Mais il a beau s'asservir aux méticulosités de la discipline, il reste poète^ son imagination recrée le monde, son âme chante et rôve sous de nouveaux cieux. Ainsi sont nés les poèmes que Victor Margueritte a intitulés Sous le Soleil^ et dont quelques-uns sont parmi les plus originaux du recueil :

... Frénétique galop dans le libre malin!

Minute où haletant de fièvre conquérante Je me sentais le cœur des ancêtres lointains!

Au plus obscur de l'âme, éternelle émigrante^ Atavisme profond d'espace et de combat!

Barbares aux pieds nus des peuplades errantes !

Et l'air pur du matin flottant sur tout cela !

Et le départ léger pour la nouvelle étape, Les champs d'alfa semés d'arbustes rabougris. L'aube tiède et la plaine étale en longues nappes.

Parfois des cavaliers armés de longs fusils, Graves, passaient au pas de leurs maigres montures Avec de bondissants et de sveltes slouguis,

Et comme eux altéré d'une soif d'aventures, Je regardais, dans l'or brumeux de l'horizon, Diminuer au loin leurs hautaines statures...

Nul n'a mieux rendu les sensations, les songeries, les mélancolies de l'Européen sur les mirages de la terre numide. Il n'y a pas là seulement un orientalisme d'impressionniste, il y a toute la poésie magnifique et nostalgique d'une âme sollicitée par un monde nouveau.

Par quels détours de vie et d'imagination Victor Margueritte est-il revenu des horizons arabes au palais de Versailles? Nous ne savons. Toujours est*il qu'après un intermède délicieux, et digne des meilleures fantaisies de Banville, la Belle au Bois dor^ mant^ le poète nous fait entrer dans ce Parc Enchanté

OÙ il s'est plu, avec un peu de longueur peut-être, à ressusciter les siècles morts de Louis XIV et de Louis XV. Bien qu'elle soit écrite en vers impeccables, et parfois très évocaleurs, nous aimons moins cette partie du recueil, où il semble que la personnalité du poète soit diminuée par la préoccupation du savoir-faire. Quelques poèmes, plus concentrés, auraient suffi à nous suggérer Versailles. L'influence de M. Henri de Régnier, si naturelle en un pareil décor, paraît avoir altéré l'originalité du poète. On la retrouverait aisément dans de nombreux vers, ceux-ci, par exemple, qui sont d'ailleurs jolis :

On sent le pâle azur plein de frissons dormants, C'est l'Heure qui respire et qui plisse par moments L'eau claire que déchire un vol de libellule; Et sous le calme ciel, au fond du jour qui brûle Comme au fond du bassin lumineux, c'est toujours, Avec ses yeux pareils à ceux de mon amour, La même face qui surgit et qui s'efîace, Le visage éclatant que dans la pure glace, L'Heure silencieuse incline jusqu'au soir Amer comme le songe et doux comme l'espoir...

N'importe : ceux qui aiment la terrasse du château de Versailles, au crépuscule, et les ombrages de Trianon, en automne, reliront avec plaisir cette manière de Bsedeker nostalgique où Victor Margueritte a successivement chanté les curiosités harmonieuses et la majesté morte du « parc emblématique ».

Ces rêveries un peu stagnantes, images d'une jeunesse déjà lasse et qui attend un renouveau, s'effacent tout à coup devant le Bouquet d'Avril^ la dernière et la plus fraîche partie du recueil. Il y a dans la vie et dans la pensée des hommes de trente ans qui

ont déjà beaucoup rêvé, beaucoup vécu, une heure unique, inoubliable, Theure où apparaît la jeune fille qui peut devenir la femme. C'est l'heure du second amour. Plus tôt, les jeunes filles semblent fades. C'est la maîtresse qu'on désire, dans l'orage des passions et la fureur des sens. Mais quand de tout cela il ne reste plus qu'un grand crépuscule et des cendres, quand sonnent les premières heures graves de la maturité , alors on comprend mieux le charme méconnu des vierges, alors naît le besoin de rafraîchir son destin à quelque pure fontaine de Jouvence, qu'on goûtera pour soi seul. C'en est donc fini des désespérances romantiques, des fureurs baudelairiennes, fini aussi du plat découragement des horizons sans âme :

.... Oui, rien qu'au tremblement de ta main dans ma main

J'ai compris que le monde est à qui veut le prendre.

Il suffit de souffler ensemble sur la cendre,

Et la flamme jaillit, et l'avenir s'éclaire...

Chacun peut se bâtir son palais de lumière!

Chère âme, bâtissons les nôtres à l'écart.

Le monde, on le possède avec un seul regard.

Vivons près l'un de l'autre, et vivons l'un èi l'autre.

Le monde tout entier, le monde sera nôtre...

Toute l'éternité palpite dans l'instant!

Nos cœurs l'auront vécue avec un battement.

Sur cette image chérie se ferme le livre de la Jeunesse. Celui de la maturité s'est ouvert avec éclat pour M. Victor Margueritte. Mais il ne regrettera jamais d'avoir écrit tant de beaux vers qui lui marquèrent les étapes solitaires et obscures. Peut-être aurait-il pu, avant de les présenter au grand public, faire entre ces poèmes un choix, alléger le bouquet, n'en garder que les fleurs personnelles. Un bon tiers

de ces poésies, où Baudelaire, Richepin, Banville et Henri de Régnier ont une part trop visible, et quelques simples esquisses de carnet, auraient pu être sacrifiées par l'auteur. Mais ces émondements sont cruels : il faut être un Vigny pour les oser.

J'ai déjà dit ma haute estime pour le conteur qu'est Anatole Le Braz. Ses poèmes, qu'il vient de réunir dans la Chanson de la Bretagne, ne m'ont pas moins ému que ses récits. Dans ces vers si frémissants et si humains, j'ai retrouvé enclose, comme en de purs vases balsamaires, toute Tàme héroïque et triste de la vieille province natale :

J'ai laissé rame bretonne Chanter en moi son doux chant; Il est vieux et monotone, Il n'en est que plus touchant.

Mais que vaudra-t-il, ce psaume Du vieux peuple primitif, Sans la hutte au toit de chaume, Sans la mer au cœur plaintif?

Hélas! j'ai peur qu'on en rie, Et j'en serais désolé!

C'est le chant de la patrie.

Chanté par un exilé!....

Non, Poète, on n'en rira pas « au grand pays français », de vos mélopées nostalgiques et enveloppantes. Car, plus que les rhétoriques cénaculaires et que les paradis artificiels, elles savent toucher notre cœur et exciter notre imagination, vos chansons

naïves et subtiles de pur Breton. Quel autre, sinon votre bon frère Charles Le Goffîc (je ne vous sépare pas dans mon admiration ni dans mon amitié), quel autre pourrait nous évoquer l'antique presqu'île, son ciel gris, ses horizons de roc et d'écume, le sourire rose et doré de ses vallées, la mélancolie incomparable de ses vierges amoureuses? Et n'est-ce pas toute la muse bretonne, la vôtre aussi sans doute, puisqu'on vous l'homme et la terre ne se séparent pas, n'est-ce pas elle, la Fée fine et grave, que vous avez chantée dans cet admirable poème que je m'en voudrais de ne pas citer à nos lecteurs :

Penché sur tes yeux gris à la clarté changeante,

Je vois un pays grave, un pensif horizon,

Des quais, au bord de Peau qu'un clair de lune argenté.

Et dans un bourg antique une jeune maison.

La jeune maison blanche, aux fenêtres ouvertes, Tournait le dos au monde et regardait la mer. Des barques s'endormaient sous leurs voiles inertes Et les vents fatigués s'assoupissaient dans Tair.

Tes yeux évocateurs ont des clartés subtiles.

Les roses du matin ont refleuri les cieux.

Comme aux jours du Port-Blanc, le groupe des Sept-Iles

S'est mis à défiler dans le fond de tes yeux.

Elles nageaient ainsi, les îles enchantées.

Dans une lueur blonde au-dessus des flots pers, Et, le soir, descendaient par l'abîme tentées. L'escalier d'or qui mène à l'au-delà des mers.

Dans tes yeux assombris, je vois une nuit douce. L'ajonc mouillé l'embaume et le goômon roux... Une fontaine en pleurs sanglote dans la mousse. Entendre sangloter les fontaines est doux.

C'était un chemin creux ombragé de grands frênes, C'était le pays noir, les landes, les hauteurs. Dans le silence ému des larges nuits sereines Se répondaient au loin les appels des pasteurs.

LA JEUNE POÉSIE FRANÇAISE DE 1898 19j7

J'assiste dans tes yeux au lever des étoiles! D'un mystérieux pas on les entend marcher ; C'est un bruit souple et lent de robes et de voiles : Peut-être au bord du ciel un Dieu va se pencher!

Quand la poésie d'une race exprime avec cette perfection des états de Tâme aussi complexes, elle est bien près d'être tout simplement la poésie humaine, la poésie éternelle. Pour être un paysan de Mantoue, Virgile n'en est pas moins devenu le poète de tous les temps et de toutes les races. Il y a un peu de l'âme de Virgile dans Anatole Le Braz, et ce peu suffira sans doute à perpétuer son chant. Il a dit la chanson du vent qui vente, la chanson du rocher qui marche, la chanson des vieilles maisons, la chanson des vieux lits, les chansons des nuages, des chênes et du vent de mer; toutes les antiques et les jeunes chansons de la légende et du rêve, aussi vieilles et aussi neuves que l'ajonc d'or, la bruyère d'améthyste et la mer écumeuse. Il a dessiné le profil des femmes bretonnes, des Francea Ramrou, des Monna Keryvel, des Jeanne Larvor, des Jeanne Lezveur. Il a évoqué les cloches de Pâques dans les clochers à jour, les cimetières dans les landes, les petites villes au nom mineur, Quimperlé, Tréguier, Paimpol. Il a redit :

Et les noires Guerziou, rudes comme l'histoire; Et les blanches Soniou, douces comme l'amour.

Et comme ce Breton est aussi nourri de l'antique, sa bombarde a résonné parfois comme une cithare, son biniou s'est plaint comme une flûte dorienne... Breton par le cœur, Français par la langue, ne vous plaignez pas trop d'avoir roulé votre Armor dans le linceul de pourpre. Il faut beaucoup de vieilles roses

pour composer le fort parfum qui enivrera Tavenir. Ce qu'il y avait d'essentiel dans le génie mystique et sauvage de la Bretagne ne périra pas : vous lavez recueilli et distillé dans des poèmes d'une forme pure, qui embaumeront l'âme plus riche de la France.

Il y a beaucoup de convenu et d'artificiel dans les poésies que M. Albert Samain a réunies sous ce titre un peu prétentieux : Au Jardin de V Infante. Ou si c'est là de la sincérité, il faut reconnaître que nous avons affaire à des nerfs singulièrement malades, à une âme singulièrement exacerbée. C'est ce que je me permettrai, si vous voulez, d'appeler une sincérité de seconde couche^ une sincérité livresque, la sincérité d'un adolescent parisien qui a remâché du Baudelaire, du Hérédia et du Verlaine pendant toute sa jeunesse. Tous les thèmes immortalisés par les Fleurs du Mal, les Trophées et Parallèlement^ — l'ennui de vivre, la femme, objet de luxure et de péché, le néant pompeux de l'histoire, l'exil de l'artiste dans la vie, le duel du rêve et de l'action, la supériorité de l'artifice sur la nature, les litanies maudites de la sensualité, — thèmes rares devenus ritournelles à force d'avoir servi à trois générations, vous les retrouverez, renouvelés souvent avec adresse et nervosité, dans la poésie de M. Albert Samain :

Des soirs fiévreux et forts comme une venaison, Mon àme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode; Et prostrée aux coussins, où son mal la taraude, Trouve à toute pensée un goût de trahison.

Pour fuir le désespoir qui souffre à Thorizon, Elle appelle la sombre danseuse qui rôde, Et Salomé vient dans la salle basse et chaude Secouer le péché touffu de sa toison.

Elle danse!.... Oh, pendant qu'avec Téclat des pierres Au soleil, tes deux yeux brûlent sous leurs paupières. Mon âme, entends-tu pas bêler dans le verger?

Tu le sais bien pourtant que l'enfer te l'amène, Et qu'elle va ce soir réclamer pour sa peine L'agneau blanc de ton pauvre cœur pour l'égorger.

Nous avons déjà entendu cela quelque part : étaitce dans VAnge et la Bête de Baudelaire ou dans les Poèmes Saturniens de Verlaine ? Parfois l'imitation est beaucoup plus flagrante, elle devient réminiscence comme dans les vers suivants :

Blanche morte étendue au plus doux de mon cœur. Vase mélancolique, ô Galswinte, ma sœur.

Qui rappelle

O vase de tristesse, ô grande taciturne.

(Baudelaire.)

Ou encore

Immobile sous ses paupières violettes, Elle rêve pâmée aux faîtes des coussins....

Qui rappelle

Hippolyte rêvait sur de profonds coussins

(Baudelaire.)

Et

Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre. Aux coussins de byssus, sur la pourpre des lits...

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