CRITIQUES
Dialogfue sur nos critiques.
(L Encore une critique des Critiques ! s'écria mon ami. N'est-ce point assez que M. Maurras ait fait la critique de M. Deschamps qui avait fait la critique de M. Doumic, lequel avait lui-même critiqué M. Faguet, critique de M. Brunetière, qui a fait la critique de tous ses contemporains, sans compter les morts ni ceux de demain?
— Votre méchante humeur, lui répliquai-je, ne me fûche pas. Je lui donne raison par avance. Mais vous avez tout de même un peu tort à mon propos, car :
1** Je ne suis pas un critique;
2° Je ne veux pas faire une critique des Critiques, mais de la Critique, ce qui n'est pas du tout la même chose.
— Comment cela? Expliquez-vous.
— Voici. Vous êtes Public et je suis Auteur. Nous appartenons : vous, à la multitude qui lit; moi, au bataillon qui écrit. Entre nous s'étend le cordon serré des Intermédiaires, mi-auteurs^ mi-public. Ces messieurs ont office de vous renseigner sur ma valeur et
de me renseigner sur votre goût. Ils sont à la fois des juges et des commissionnaires. Il dépend d'eux que je tire à cinquante mille ou que vous ne me connaissiez même pas. Suivant qu'ils seront sincères ou faiseurs, truqueurs ou impartiaux, originaux ou suiveurs, cultivés ou ignares, Georges Olinet triomphera ou Edouard Schuré sera inconnu.
Eh bien! vous, Public, et moi, Auteur, nous sommes en ce moment d'accord, au moins sur un point. Nous ne sommes pas contents de nos intermédiaires. Nous trouvons qu'ils sont trop et qu'ils ne sont pas assez. Ils sont trop, parce que, comme l'a dit si joliment Wyzewa, « ce ne sont plus des poèmes d'amour, mais des Essais sur Ibsen qui chantent dans le cœur des adolescents ». Et ils ne sont pas assez, parce que, dans cette cohue de juges patentés ou non, il n'y en a peut-être pas un seul à qui nous nous confierions absolument. Ils sont trop parce que nous avons des sous-Brunetière à la douzaine. Ils ne sont pas assez parce que nous n'avons pas un Sainte-Beuve.
Je mettrais même ma main au feu que s'ils ne sont pas assez, c'est précisément parce qu'ils sont trop. Mais d'où vient qu'ils sont trop? Pourquoi ces gêné* rations spontanées de critiques sous la troisième République? Comment se fait-il qu'un gamin qui jadis eût débuté par le démarquage de la Tristesse d'Olympio, ou même de Boule -de-Suif^ débute aujourd'hui par un éreintement de Dumas fils ou une apothéose de Nietzsche? Et pourquoi celui-ci, qui jadis eût été maître d'études ou professeur de quatrième, sécrète-t-il déjà une lourde prose sur Loti ou sur Huysmans?
DIALOGUE SUR NOS CRITIQUES li
Entre nous, je crois que TUniversité a fait tout le mal. Il y a vingt ans, quand l'École normale seule fabriquait des professeurs, il n'y en avait pas de trop pour la consommation. A peine trois ou quatre, hypnotisés par About, Sarcey, Paradol... (la fameuse « promotion »), s'échappaient des rangs pour tirailler dans le journalisme ou les revues. Mais quand la Sorbonne apparut, avec ses bourses de licence et d'agrégation, et que la rue d'Ulm trouva la « concurrence » au coin de la rue Saint-Jacques, oh! alors, les cadres éclatèrent, l'Université déborda, l'universitarisme pullula. Chaque année des candidats-professeurs que l'internat n'avait pas séquestrés de la vie, qui s'étaient frottés à Paris par leurs flâneries, aux familles riches par leurs préceptorats, aux gens de lettres par leurs camaraderies, contractèrent des goûts, des désirs, des habitudes qui n'étaient pas celles de futurs professeurs. Ils devinrent licenciés, ils devinrent agrégés, mais ils voulurent surtout devenir hommes de lettres. L'exemple d'un Bourget et d'un Brunetière, arrivant à la gloire en donnant des leçons dans des boîtes à bachot, les hallucina. Et, comme on ne savait plus où les caser, l'Université ne les réclama pas. Ainsi se créa une classe de déclassés, mi-littérateurs, mi-professeurs, normaliens et sorbonnards défroqués, chaque année plus nombreux et plus encombrants, parmi lesquels le microbe de la critique trouva un bouillon de culture prodigieux.
Ces jeunes gens étaient en efl'et des demi-intelleC' tuels. Bons vétérans de rhétorique ou de philosophie, bons élèves de Sorbonne ou de Normale, ils avaient fait d'innombrables dissertations, commenté force
textes, appris à disséquer le fort et le faible de chaque auteur, et, qui plus est, à faire un plan et des développements de omni re sdbili. Ils étaient donc tout prêts pour rédiger au plus vite, et avec assez d'agrément, un article de critique courante sur Du Bellay aussi bien que sur De Heredia, sur Cyrano de Bergerac comme sur Paul Alexis. Mais ce petit métier-là, entre dix-huit et vingt-cinq ans, tue presque à coup sûr Toriginalité. Il ne faut pas d'ailleurs le lui reprocher, puisqu'il forme de bons professeurs, et que vous ne vous représentez pas bien M. Merlet ou M. Bernardin avec la sensibilité d'un Zola ou d'un Leconte de Lisle. Le résultat fut que si tous ces jeunes gens eurent des velléités créatrices immodérées, elles n'aboutirent pas, elles se transformèrent en un besoin, que dis-je, en une nécessité besogneuse de se faire un chemin dans les lettres pai' la critique. »
Ici mon ami coupa ma tirade, et glissa timidement :
« Qu'importe, si dans tout critique il y a un créateur mort jeune? Ces poètes ou ces romanciers ratés, peut-être étaient-ils excellents pour juger les œuvres de leurs confrères?
— Permettez, je ne suis pas du tout de cet avis. Parce que Sainte-Beuve a écrit les Consolations et Volupté- avant les Causeries du Lundis il ne s'ensuit pas que tous les critiques doivent commencer par un médiocre livre de vers ou un mauvais roman. Les Consolations sont un essai original, et Volupté presque un chef-d'œuvre; et puis Sainte-Beuve n'a pas fait de la critique par impuissance, mais par vocation, ce qui n'est pas le cas de nos universitaires. La vérité est que la critique leur était plus
abordable et, comme on dit, « d'un débouché plus facile ». Mais ils n'y ont réussi qu'à condition de la ravaler. Ils en ont fait quelque chose de superficiel, de rêche et de mesquin, avec un vernis de « j'm'enfichisme » qui leur permet de se croire supérieurs à leur propre impuissance, — et au talent des autres. Ils ont apporté, dans l'examen des œuvres littéraires, leurs aigreurs de ratés, leurs théories sans pratique, leur absence de style, leur demi-intellectualisme. Sur les bancs de la Sorbonne, ou de l'École, ils avaient appris à disserter de tout, mais ils ne savaient rien à fond. Des cénacles où ils se frottèrent, ils ne rapportèrent que des rancunes, des potins ou des formules mal comprises. Ils ont créé un jargon qui n'est ni de la philosophie, ni de la littérature, ni de l'art : un jargon de Pangloss et de perroquets, avec quoi ils se satisfont et ahurissent leurs contemporains. Ils ont remplacé les œuvres par les formules. Ils ont multiplié les écoles et les mots en « isme ». Ils ont renchéri les uns sur les autres, inventé des étrangers pour détruire des compatriotes, ou réciproquement. Ils sont devenus légion, ils ont fourmillé dans la Revue grave comme dans la Revue jeune, dans le journal comme dans la conférence. Maintenant les reporters mêmes sont agrégés de l'Université. Expei^ts à tout soutenir et à ne rien prouver, ils ont faussé le public, ils ont faussé les auteurs, si bien que public et auteurs, ahuris, exaspérés, ne savent plus ni quel livre acheter ni dans quelle esthétique écrire.
— Vraiment, vous tournez les choses au noir.
— Tous ces Messieurs se ressemblent dans le tréfonds. Aimables ou « rosses », autoritaires ou bons garçons, ils ont lu trop vite, pensé trop vite, subi
trop de cours, fait trop de leçons, écrit trop de dissertations, corrigé trop de copies. La littérature n'est plus pour eux qu'un immense « devoir français », et je crains bien qu'ils ne confondent la philosophie avec un manuel de Boirac ou de Janet, où tout se prouve et où tout se réfute. Sans le vouloir, par la fatalité ironique de leur éducation et de leurs origines, ils ne pensent qu'à demi, ils ne comprennent qu'à demi, ils ne lisent même qu'à demi. Ils ont ainsi créé un milieu redoutable et bruyant, un milieu de pensée et d'art pour gens du monde, où ils professent, où ils pérorent, où ils se font la « concurrence » devant la galerie. Le résultat est que si Sainte-Beuve et Addison naissaient à l'heure actuelle, ils ne pourraient pas vivre, ou ils ne vivraient qu'à la condition de se mouler, de s'amincir, de s'aplatir dans la gaufrière universitaire. La science variée et profonde, l'originalité savoureuse et désintéressée, l'indépendance cérébrale et sociale, ces qualités essentielles du critique supérieur, où trouveraient-elles place dans un camp de critiques embusqués chacun au coin de leur revue ou de leur journal, avec leur éthique préjugée, leur esthétique prévoulue, leurs mots d'ordre en vedette, l'assourdissement de leurs psittacismes? »
Mon ami me répondit :
« Je vous assure, mon cher, que vous vous emballez. A supposer, ce que je ne vous accorde pas et sur quoi nous reviendrons, que l'Universitarisme ait causé tant de mal, vous avez fait comme tous les raisonneurs qui s'emballent, vous n'avez vu partout que Tobjet de votre diatribe. N'y a-t-il pas quelques critiques, et non des moindres, qui n'ont rien à voir
avec rUniversité? Comment, pour citer d'abord le plus brillant de tous, pouvez-vous négliger le nom de M. Melchior de Vogué? En voici un qui n'est ni déclassé, ni professeur. Aucune Sorbonne ne Ta trituré. Il n'a pas connu les bachotages, ni les concours. La besogne des professorats lui a été épargnée. Grand seigneur par naissance, homme libre par tempérament, il a rêvé, il a voyagé, il a vu les ambassades et les steppes; c'est au hasard des campements qu'il a lu les livres d'aujourd'hui. Et il a renouvelé la critique française. Il a écrit des essais qui sont des paysages amples et lumineux où la grâce ne manque point. Le Roman rwsse, vous le savez aussi bien que moi, marque une date dans l'histoire de notre littérature. Et ses pages sur Dostoïevsky, sur Taine, sur Lamartine ne nous font pas regretter les Lundis, ni les Essais de critique, car si le son en est autre, il est aussi profond.
— Une exception, même illustre, ne détruit pas la règle : elle la confirme. M de Vogiié est-il d'ailleurs un critique? Je crois bien qu'il ne serait pas flatté de cette épithète. C'est un imaginatif entravé dans l'analyse. Toujours il aspire à créer au lieu de juger. A vrai dire, je crois bien que M. de Vogué a manqué, ou n'a pas encore rencontré sa vraie forme. Il est artiste beaucoup plus que savant, il a de la poudre d'or aux mains, il nous la jette parfois aux yeux. Il voit en beau, il rend en grand. Aussi est-il un découvreur admirable. Il a découvert Tolstoï, Dostoïevsky, d'Annunzio, il a redécouvert Chateaubriand et Lamartine. Il nous les a fait aimer, mais il ne les a pas bien vus. Il a écrit des essais qui sont plus d'un poète que d'un critique. Pour le juger à sa vraie
mesure, attendons Toeuvre d'art qu'il nous promet et qu'il nous doit, ce roman où j'espère que toute l'unité de son beau talent apparaîtra.
— Soit. Je vous accorde qu'il fut plutôt un essayiste entraînant qu'un critique sûr. Mais pourquoi ne m'avez-vous rien dit de Paul Bourget, d'Edouard Rod, de Gabriel Sarrazin, d'Anatole France, d'Edouard Schuré? Ils ne sont pas, à ce que je sache, des universitaires? Et ils n'en ont pas moins écrit quelquesuns des plus beaux ouvrages de la critique contemporaine.
— Oh! entendons-nous bien... Séparons d'abord Bourget, si vous le voulez bien, qui fut étudiant à la Sorbonne et aux Hautes-Études, qui trouva des variantes à Démosthène avec MM. Tournier et Riemann, et professa longtemps à l'École alsacienne. Il a précisément délaissé la critique en s'afTranchissant de l'Université. Et vous m'accorderez bien que, même aux beaux endroits des Essais de Psychologie^ on sent encore la dissertation de concours général. Mais ne chicanons pas sur ce livre si riche et qui nous donna jadis de pénétrantes émotions de pensée. Croyez-vous que Bourget, Rod, France, Sarrazin, Schuré, soient vraiment des critiques, et que vous les obligeriez en les traitant comme tels? Comme Vogué, et par diverses manières, ce sont encore et surtout des artistes, des enthousiastes, des créateurs. Bourget, dans ses Essais, n'a guère écrit que le roman de sa sensibilité cérébrale; France, dans sa Vie littéraire^ celui de ses caprices de liseur; Rod, qui d'ailleurs professa longtemps à Genève, est un moraliste plus original dans ses romans que dans sa critique; et quant à Gabriel Sarrazin et Edouard Schuré, leurs
portraits de Shelley, de Whitman, d'Ibsen, de Wagner, ne sont que des images anticipées de leur idéal, leur critique n'est que la dialectique passionnée par où ils découvraient et approfondissaient leur vraie âme Cosmopolisy le Lys rouge^ les Roches Blanches^ les Mémoires d'un Centaure, VAnge et la Sphinge, voilà les diamants de leur couronne, et non tels essais, même puissants, de critique sur Concourt, sur Renan, sur Tennyson, sur Nietzsche.
— Eh I mais, à quoi tout ceci revient-il à dire, sinon que les vrais critiques sont universitaires? Tous les autres, vous les récusez comme imaginatifs, comme romanciers, comme poètes, et vous n'avez en somme pas tort. Serait-ce donc que l'Université seule est apte à préparer de bons critiques? Et, loin d'affirmer avec votre fougue qu'elle n'en a formé que de mauvais, ne devons-nous pas penser, tout au contraire, qu'elle est la pépinière naturelle de ces esprits analytiques, scrupuleux, érudits, raffinés par la culture classique, dans la troupe desquels seul un grand critique peut naître? Quel mal y a-t-il à ce qu'un critique soit un professeur? N'est-ce pas une condition fatale de son existence? Tous les professeurs ne sont pas grincheux, ignares, marchands de soupe. 11 y en a de spirituels, d'exquis, de profonds, de savants. Pourquoi voulez-vous que les critiques contemporains ne soient pas précisément parmi ceux-là? Le souvenir de Taine et de Renan, l'un normalien, l'autre sorbonnard, tous deux agrégés de philosophie et professeurs de lycée et de collège, aurait dû vous prémunir contre vos charges de tout à l'heure. Ils étaient, eux aussi, des produits de l'universitarisme.
— Pardon, de l'Université, ce qui n'est pas la même
chose. J'ai pris soin de vous dire que Tuniversitarisme date d'il y a trente ans seulement. Auparavant, il y avait dans l'Université moins d'encombrement mais plus de sérieux, moins de bourses et de places mais plus de vocations. Taine et Renan ont grandi lentement, solitairement, dans le silence des bibliothèques, loin des fièvres mondaines qui aujourd'hui agitent nos professeurs dès les bancs de l'école. Savants scrupuleux et hardis, ils n'ont pas été des critiques pour gens du monde, ils n'ont aimé que le vrai... Et par là, ils méritent d'être associés à Sainte-Beuve qui, dans les sinuosités de ses erreurs, ne chercha pourtant jamais que « l'humble vérité ». Mais nos modernes universitaires I en trouveriez-vous un seul qui ne sacrifiât pas une année d'études à un joli mot, un mois de recherches patientes à une conférence à effet, et même l'humble vérité à quelque superbe paradoxe? Jongleurs d'idées générales, pince-sans-rire de l'intellectualisme, avaleurs de systèmes plus indigestes que des sabres, voilà le lot des plus originaux.
— Vous êtes amer, et l'on voit que vous êtes auteur.
— Et vous, l'on voit bien que vous êtes public, c'est-à-dire mouton de Panurge. Oui, quoi que vous en ayez, mon cher, la réclame vous en impose. Les réputations sont « indiscutées » pour vous comme pour tel reporter du coin. Vous avez la religion de vos journaux, et dire du mal de Brunetière ou de Lemaître vous paraît presque un sacrilège à l'égard de ces « illustres et éminents maîtres », pour parler le langage du Figaro.
— Mon Dieu, calmez-vous... Je vous certifie que je
VOUS entendrais volontiers éreinter Brunelière , Lemaître ou Faguet, si vous pouviez me justifier votre éreintement. Ce sont précisément trois universitaires, et aussi, comme l'a dit si aristocratiquement le socialiste George Renard, « trois princes de la critique française ». Si votre thèse est bonne, elle doit commencer par ceux-là.
— Je n'en suis guère embarrassé... Vous imaginezvous que je sois ébloui par le Doclor scholasticus dont toutes nos belles dames raffolèrent un printemps de 1893 et à qui les étudiants firent une si jolie conduite pour finir la parade? Il a beau être directeur de la Revue des Deux Mondes^ membre de l'Académie française, grand-maître de la conférence et de la critique, je vois toujours en lui l'expion des fours-à-bachot qui triomphait indifféremment aux colles de botanique, de morale ou d'histoire littéraire, et qui a gardé de ces temps fâcheux la détestable habitude de raisonner sur tout sans éclaircir rien. Ses meilleurs articles ressemblent encore à ces excellentes copies d'élève où toutes les idées générales sont appelées à la rescousse, dans un plan savant, pour prouver un lieu commun ou démolir un homme de génie, en quatre points. La pensée de Brunetière! grand Dieu, mais où la voyez-vous? C'est un carrefour où les systèmes se choquent et grincent avec un fracas d'armures dépareillées! Réalisme des classiques, évolutions des genres, faillite de la science, renaissance de l'idéalisme, tout cela se succède, s'agite, ferraille, sans ordre, sans preuves, sans unité vivante et intime, amas de sophismes, dont on pourfend des ombres ou des néants, au grand ébahissement des snobs, qui .sont peut-être encore, après tout, ses anciens élèves
de Lelarge ou de Chevalier! Mais, en fin de compte, que restera-t-il de tout ce bruit et de tout ce vent? Les gens qu'il a abîmés, Diderot, Hugo, Baudelaire, Zola ! s'en porteront-ils plus mal dans la gloire? Et ses fameuses découvertes, son application des genres biologiques à l'histoire littéraire, sa liquidation de l'esprit scientifique au temps de Pasteur, ne sontelles pas déjà mort-nées ? A quoi ses sophismes dogmatiques auront-ils servi, sinon à fausser un peu plus quelques milliers de cervelles de normaliens ou de gens du monde?
— Diable! vous n'y allez pas de main morte. Vous avez vu Brunetière dans un miroir convexe, et votre portrait s'en ressent. Si vous saviez le regarder au naturel, vous reconnaîtriez qu'il est peut-être le plus curieux debaier que nous ayons en France sur les hautes questions d'esthétique et de morale. Esprit sagace et alerte, prodigieusement informé sur tous les siècles de notre littérature, il y a jeté des clartés brusques, des coups de lampe inattendus, il a ressuscité des figures, plus encore, des époques momifiées. Pascal, Bossuet, Fénelon, Racine, l'abbé Prévost, Voltaire, tant d'autres encore, ont revécu devant nous, non pas tant par le détail de leur figure ou de leur œuvre qu'avec l'ardeur de leurs croyances ou de leur pensée, vivants de la vie de l'esprit qui dut les animer jadis... Et cela, surtout, cette ardeur intellectuelle aussi spéciale à chaque siècle ou à chaque homme que le costume ou les mœurs; cette chaleur pour les problèmes ou les œuvres, vous la trouverez presque aussi intense que dans Sainte-Beuve lui-même. Rappelez-vous ces essais sur la Querelle du Quiétisme, sur la Librairie au temps de Malesherbes^ sur les Précur^
seurs du Romantisme, qui réveillent non seulement les morts, mais la pensée des morts! Sans doute il n'a pas de système lié, encore que son amour de la tradition et son culte d'une littérature impersonnelle soient presque un système. Mais je vous accorde que ses idées générales ne tiennent pas à lui, qu'il s'en sert souvent comme de haches ou de massues pour atteindre ses adversaires. Pouvez-vous nier au moins que ce soient des armes hors de la portée du commun? Surtout quand elles sont revêtues de ce style étonnant, sonore et écaillé, mouvant et hérissé, onduleux et offensif, telle une carapace de dragon? Et pourquoi demander à un débuter, qui est si fort, d'être autre chose qu'un debater?
— Allons, vous le défendez bien... Mais un debaler n'est pas un critique. Accordons, si vous voulez, que notre homme est un redoutable agitateur de théories, encore que ses prétentions en biologie ne m'inspirent que de la méfiance... Mais vous ne m'empêcherez pas de croire que l'éducation universitaire n'ait nui à cet esprit en lui donnant la manie de professer sur tout, de dogmatiser à propos de tout, de tenir une férule au lieu d'une plume...
— Mais, dites-moi, si ces défauts sont ceux de l'Université, je ne les trouve point chez Jules Lemaître ni chez Emile Faguet? En voilà deux qui ne sont ni pédants, ni dogmatistcs, ni professeurs. Le premier, souple, exquis, frémissant à tout, faisant tout aimer, armé d'ironie contre les sots et de bonté pour les faibles, rieur tendre, le maître de l'impressionnisme littéraire, cerveau que l'on croit voir s'élargir à la lecture ou à l'audition d'un chef-d'œuvre ; — le second, peintre incomparable de portraits idéologi-
ques, sorte de Bonnat des penseurs, entrant dans tous les systèmes, et ressortant de tous, démontant et remontant toutes les grandes psychologies abstraites des derniers siècles, le plus impersonnel et le plus pénétrant, — cerveau qui semble avoir repensé tous les forts cerveaux, le maître à coup sûr de notre haute critique, le seul qui ait vraiment ajouté à Sainte- Beuve en recomposant les esprits au delà des sensibilités et des visages... Deux critiques inséparables par leur agilité, leur finesse, leur sûreté de goût, leur intelligence ironique : l'un, plus ondoyant, plus poétique, plus féminin; Tautre, plus piquant, plus sec, plus mâle aussi, tous les deux originaux et vraiment chez eux dans la critique, sans que je puisse voir par où rUniversitarisme les ait rétrécis ou déformés...
— C'est qu'à votre tour vous vous montez par contradiction. Votre dithyrambe demande qu'on l'atténue... Ce que vous appelez souplesse chez Lemaître n'est souvent que de la veulerie; il ne vibre à tout qu'à condition de ne s'exalter à rien ; son intelligence retarde plus qu'elle ne devance, son ironie est faite de fatigue plus que de force, et s'il est bon, c'est parce qu'il n'ose pas être méchant. Impressionniste, oui, mais impressionniste d'hier bien plus que de demain, sensibilité à la suite, bon sens rebelle aux nouveautés, bel esprit coquet de professeur qui ne veut pas l'être, mais qui le reste ; type de l'universitaire qui blague l'Université, normalien en veston, pour qui l'argot est encore malgré tout de la philologie, et la littérature une matière à comparaisons..* Et, quant au second, son parti pris de se contredire lui-môme, ses sautillements raides sur les penseurs
qu'il escalade, ses raccourcis de mauvais goût sur Balzac et Théophile Gautier, les libertés qu'il prend avec le génie, cet air de croire que l'intelligence d'un système vaut sa création, pour tout dire cette suffisance de normalien cacique me gâte son talent, que je vous accorde très grand et très sain... Mais tous ces défauts, et cet abus des formules, et cette manie des antithèses, tout cela lui vient de procédés scolaires indélébiles... Et j'en veux à l'École de m'avoir gâté un cerveau qui, vous l'avez dit, aurait peut-être égalé celui de Sainte-Beuve. Si Faguet eût grandi libre et sans professeur, il nous eût sans doute donné plus de « BufTon » et de « Chateaubriand » que de « Théophile Gautier » ou de « Victor Hugo »... Et il eût sans doute aussi répandu partout moins de copie facile et inutile...
— Oh! qu'en savez-vous? Voyons, est-ce que Jules Janin ou Théophile Gautier n'eurent pas la copie aussi « facile » et aussi « courante » que Faguet ou Lemaître? Ce sont des besoins d'argent, peut-être de tempérament, qui poussent et pousseront toujours certains écrivains à monnayer leur supériorité... Soyez bien assuré que l'Université n'y est pour rien...
— Vous avez réponse à tout... D'ailleurs je vous cède les trois esprits dont nous venons de parler. Brunetière, Lemaître, Faguet, quelle que soit Fempreinte dont le professorat les ait diversement marqués, sont des originaux... Ils existent, ils pensent, ils suggèrent des idées... Et ce fut, somme toute, une forte génération d'universitaires que la leur, si on la compare à celle qui est venue après... Oui, certes, la distance est moins grande entre eux et Sainte-Beuve qu'entre eux et Deschamps ou Doumic. Ahî pour
ceux-là je ne vous ferai point de quartier. Ils sont la parfaite expression de la gendelettrerie universitaire contemporaine. Tous les jeunes normaliens en rupture de chaire pour cause de littératurite se sont reconnus, se sont mirés en eux. Tous les deux parvenus très jeunes et ensemble, tous les deux décorés avant les créateurs sur lesquels ils vivent, tous les deux lancés au fort des coteries mondaines et littéraires, ambitieux, laborieux, malins, ils ont, sur les derrières de Brunetière et d'Hébrard, escaladé le Temps et la Revue des Deux Mondes sans qu'aucune véritable originalité les désignât pour ces tribunes élevées. Une érudition plus encombrée que solide, un doctrinarisme de bazar, des airs de plaisantins qui se croient plaisants, une facilité surprenante à mijaurer avec les jeunes qu'au fond ils détestent, une contrefaçon simiesque et hétéroclite de Brunetière et de Lemaître mêlés, quoi encore? de l'entregent sur de la médiocrité, une intelligence étonnamment incompréhensive, mais singulièrement adroite, et avec toutes ces grâces fades je ne sais quoi d'envieux, de grincheux, de rancunier, qui perce, et qui s'étale, et qui se sent, voilà le fonds commun de ces deux critiques. Et cherchez à les distinguer, vous aurez peine. Peut-être l'un est-il plus pointu, et l'autre plus massif, l'un plus salonneux et l'autre plus argotier, l'un plus « ancien régime » et l'autre plus « principes de 89 ». Mais ces différences ne sont qu'en surface : le même souci guetteur des académies ou des cénacles, la même préoccupation des gens arrivés ou qui peuvent arriver, voilà ce qui les confond indissolublement.
Toute votre erreur vient de ce que vous prenez la carrière de ces messieurs par le dehors^ Eh quoil
DIALOGUK SUR NOS CHITIQUES 1^
parce qu'ils ont eu de la chance dans la vie, pùrce qu^ils sont décorés cl notoires à trente-cinq ans, parce qu'ils ambitionnent l'Académie et qu'ils coquettent avec la jeunesse, vous vous refuserez à reconnaître leur mérite vrai? Vous méconnaîtrez leur longue et solide préparation au métier qu'ils exercent, leurs eflorts attentifs, sinon toujours heureux, pour comprendre la génération dont ils sont, et aussi la gaillarde jovialité du premier, la subtile ironie du second? Ce que vous prenez chez eux pour de la courtisanerie n'est peut-<>tre qu'un désir d'ôtre dans le train. S'ils ne parlent que des livres à la mode, c'est une timidité (|ui les fait se méfier do leurs origines; s'ils font la part plus large à Marcel Prévost ou à Pierre Loliys (ju'ù Jules (^lase ou à Edouard Schuré, c'est crainte (l'ennuyer les five o'clock ou de déplaire aux boulevards. El s'ils célèbrent Gabriel d'Annunzio, c'est par égard pour M. de Vogiïé, qui l'a découvert, et pour M'"" X , (jui y élanche sa soif de « passion »>.
— Eh! (pie vous disais-je autre chose? Ce sont des es[)rils h la suite. Leurs aiïûts sont des pistes usé(îs [)nr les maîtrcîs. Ils démarquent assez habilcîment du Voglié, du Hrunelière, du Lemaîlre, du F'aguet... Et après? Qu'y a-t-il là (lu'un bon élève de l'École normale, sans individualité mais tenace, n'eût pu faire comme eux? Il y a vingt Doumic et quarante I)escham[)s (pii, dans les Facultés de province ou les lycées de chef-lieu, se rongent les ongles d'avoir nuuKjué les « circonstances » qui mirent (;es deuxlà (;n valeur. Et c'cîst bien à quoi je reconnais l'IJniversilarisme...
— Je (lout(î fort (pie tous les élèves de l'iîcole d'Athènes eussent pu écrire la Grèce d'aujourd'hui ou
la seconde série de la Vie et les Livres^ etje crois bien que tous les professeurs de rhétorique, même supérieure, n'écriraient pas la Vie et les Mœurs au jour le jour. Mais quand cela serait, où voyez- vous le mal? N'est-ce pas une loi de la nature qu'il faut vingt avortements pour une réussite? Cela n'est pas spécial à rUniversitarisme, et ne le condamne pas. S'il y a vingt Doumic ou quarante Deschamps ignorés, tant mieux! J'y vois la preuve que l'Université abonde en esprits distingués, sinon supérieurs. Et cela est excellent pour l'étiage de la critique contemporaine. Sans doute il vaudrait mieux que, des nouvelles générations, un Faguet ou un Lemaître fussent émergés, à défaut d'un Sainte-Beuve ou d'un Taine. Mais les hommes supérieurs n'apparaissent pas au commandement, et c'est déjà beaucoup pour un genre que d'être bien fourni en bons esprits. Mettons, pour vous satisfaire, que M. Deschamps a la grâce un peu lourde et la gouaillerie déplacée; mettons que M. Doumic gagnerait à ne pas trop se vanter d'être un « Petit , Critique »; ils n'en sont pas moins de consciencieux liseurs et analyseurs de livres. Et, pour ne pas nous éterniser sur ces deux noms, n'y a-t-il pas non loin d'eux, dans cette Université qui vous agace, une quantité de solides ouvriers, tous ensemble érudits et modernisants, qui rendent de vrais services à l'esprit contemporain? M. Gustave Larroumet en est le modèle; MM. Georges Pellissier, Paul Monceaux, S. Rocheblave, Léo Claretie, en sont des exemplaires. Enregistreurs judicieux et concordants du mouvement intellectuel, ils font de la critique probe et propre pour un public sérieux, ils resteront pour l'avenir les thermomètres véridiques du
goût français moyen vers 1896. Et ils jouent leur rôle utile dans l'évolution littéraire...
— Utile? Il m'apparaît bien plutôt qu'ils mettent au bon public les œillères dont ils sont eux-mêmes affligés... La tradition traîne assez de routine après elle sans qu'on ait besoin d'y ajouter... Enfin je veux bien vous concéder que tous ces professeurs y mettent de la bonne volonté. Ils font tout ce qu'ils peuvent. L'Université ne les a pas diminués : ils donnent toute leur mesure. Mais un talent comme celui de Wyzewa, par exemple, une sensibilité si délicate et frémissante de tant de promesses, ne craignez-vous pas que l'abus des besognes universitaires l'aient pour jamais déflorée et stérilisée? Comparez les premiers essais de Wyzewa dans la Revue Indépendante^ sur Wagner et sur Mallarmé, avec ses chroniques de la Revue Bleue et de la Revue des Deux Mondes^ sur Renan ou sur Beethoven, et voyez quel péril c'est d'avoir acquis dans les Sorbonnes une déplorable souplesse à écrire vite et proprement sur tout sujet. L'âme de Teodor de Wyzewa enfant a dû être délicieusement fraîche et profonde ; celle de l'adolescent était déjà moins pure et plus tarie; je crains que celle de l'homme mûr ne soit tout à fait tiède et fade. La fatigue de trop de systèmes, de trop d'encéphalites, de trop de secrétariats a énervé, émusclé, presque dissous cette intellectualité qui en arrivé à se renier soi-même dans un goût sénile pour le pastiche. Il y a je ne sais quelle abdication qui donne le frisson dans ces pages où Wyzewa renonce, pour soi et pour autrui, aux fiertés de comprendre et de créer, et préconise l'imitation comme esthétique, l'aveulissement comme éthique. C'est le spectacle de la méduse flot-
tant, molle, argentée, gélatineuse, à la dérive des mers. Et cette aboulie, cette acéphalie résignées, ce dilettantisme passif dans la « copie» quelconque, c'est encore une des formes de la dégénérescence universitaire.
— Pour une fois, je crois que vous tombez juste... Il est bien évident que les méthodes scolaires, quand elles s'appliquent sur des cérébralités à la Wyzewa, les déflorent et les vident avant Theure... Et cependant , quelle grâce encore , quel charme un peu inquiétant, je l'avoue, dans ce collégien fatigué qu'est Valbert !
— Et tenez, une preuve de plus en faveur de ma thèse sur le pan-universitarisme dans la critique française. Vous connaissez les écrits de M. Charles Maurras : vous goûtez comme moi cet ingénieux et solide esprit, vous admirez ses élégantes constructions intellectuelles, vous y devinez un de ces Provençaux dont les ancêtres, issus des colonies hellènes, s'assimilèrent l'essence de Rome. Mais, hélas! ne souffrez-vous pas comme moi de voir ce délicieux talent gréco-latin s'altérer, se vulgariser dans les sophismes et les rhétoriques de l'école ? L'intellectualisme de M. Maurras, au lieu de se résigner à l'amorphisme de M. de Wyzewa, s'amuse à des partis pris. Les affirmations de ce charmant écrivain ne sont pas une /bi, mais un jeu. Et ce jeu est semblable à celui des devoirs français que l'on fait en rhétorique supérieure. Il sent le pastiche et l'anachronisme. M. Maurras est partisan de l'école romane, de la décentralisation, du classicisme, parce que ce sont de beaux thèmes à variations personnelles. Ses essais de critique sont des divertissements de collège, comme
on les pratique encore dans certaines maisons érudites de la Compagnie de Jésus, des divertissements fleuris et doctes, exquis de forme et de grâce, mais tout de même un peu dépouillés de vie profonde. Souhaitons qu'il s'en aperçoive à temps, et que ce beau talent s'arrache au prestige scolaire de n'être qu'un bel esprit.
— Il y a tout au moins un genre de critique actuelle qui n'a rien à voir avec l'Université, et dont vous ne me dites rien, par prétention sans doute. C'est la critique catholique. Elle doit vous gêner un peu...
— Pas le moins du monde... Le catholicisme français n'est qu'une Université plus ancienne. L'abbé Klein, l'abbé Delfour, M. Fonsegrive, esprits d'ailleurs distingués et souples (je ne vous parle pas de rineffable Père Cornut), sont des normaliens de Saint-Sulpice. Ils ont la double œillère du séminaire et de l'Université : ils jugent les idées et les livres du point de vue de la religion dogmatique, puis ils les rejugent du point de vue de l'esthétique sorbonnienne : et vous ne me ferez pas dire que ce soient des jugements de Salomon! L'abbé Klein est un timide renseigné, qui n'ose aller jusqu'au bout de ses horizons, crainte de les franchir et de s'y perdre; l'abbé Delfour effleure le fruit défendu pour dire qu'il n'en faut pas manger; et quant à M. Fonsegrive, il semble ne découvrir des vérités que pour les mieux voiler, et n'aiguiser des jugements que pour les mieux émousser.
— Rangerez-vous M. Ledrain parmi les critiques catholiques ou les universitaires?
— Le caractère de M. Ledrain est l'ambiguïté. Sa parole est à deux fins, son style est à plusieurs cro-
chets, sa pensée est à mille tranchants, sans compter les pointes secrètes et les venins discrets. Il y a chez lui du jésuite et du pion, mais du jésuite défroqué et du pion émancipé. Ce scorpion de la littérature (pour parler Targot de la rue des Postes) a de curieuses tortuosités, et si ses piqûres ne sont pas mortelles, elles n'en font pas moins d'assez pénibles ravages. La critique de M. Ledrain est un amalgame très rare d'universitarisme et de cléricalisme. Elle a des sincérités qui se terminent en perfidies, et son indépendance est faite de retournements. J'avoue que la Sorbonne et Saint-Sulpice ne peuvent être rendus tout à fait responsables d'un pareil talent, mais leur accouplement ne Ta pas moins produit...
— Nul ne trouve grâce devant vous... Et cette fameuse génération des « Revues Jeunes » qui tiendra tant de place dans l'histoire de l'esprit français en 1890 et 1895? Trouveront-ils grâce devant vous, les adolescents du Mercure de France^ de la Revue Blanche^ de VArt et la Viel Des critiques littéraires ont-ils surgi parmi eux sur qui vous fondiez quelque espoir? II semble que, par contraste, vous deviez leur donner toutes les sympathies que vous refusez à leurs aînés.
— Il semble, oui, mais cela n'est pas... Au fond, la plupart de ces jeunes « indépendants » n'étaient et ne sont que des universitaires « à rebours », des stagiaires furieux d'attendre, et qui, las de frapper aux portes, ont cassé les vitres pour entrer plus tôt dans les bonnes maisons. Les jeunes auraient été bien bons de se gêner, du moment que cela leur réussissait! Ils ont donc pratiqué le démolissage systématique, et ils le pratiquent encore, sachant que cela leur rapportera un jour. Mais ne vous faites pas illu-
sion sur la véritable qualité de leur esprit. Ce sont pour la plupart d'anciens défroqués de la Sorbonne ou des Chartes, des demi-intellectuels dans toute la force du terme, inventeurs de systèmes, de formules et de jargons, théoriciens du vide, abstracteurs de quintessence, « écoliers limousins » qui parlent belge. Je vous ai déjà fait leur procès en commençant : je ne le recommencerai pas.
— Décidément vous êtes plus sévère encore pour les jeunes que pour les vieux. A vous entendre ils n'auraient fondé leurs Revues que pour « arriver » plus vite, et leur agitation intellectuelle ne serait qu'une ambitieuse impuissance. Il me semble pourtant que, dans ces publications innombrables : Mercure de France^ Revue Blanche^ VArt et la Vie y Ermitage, Entretiens politiques et littérai7*es, Plume, etc., il y eut un effort sincère et multiplié pour briser le vieil esprit universitaire dont vous vous plaigniez. Ces jeunes gens voulaient créer un art nouveau, une morale nouvelle, une esthétique nouvelle. Sans doute, parmi eux, il se glissa trop d'intrigants : mais, en somme, ils ont abouti, ils ont fait triompher cet Idéalisme dont leurs aînés cherchent aujourd'hui à accaparer le bénéfice aux yeux de la foule. Et surtout ils ont fait saillir quelques individualités, non seulement en art, mais aussi en critique. Des poètes comme Henri de Régnier, Louis le Cardonnel, Eugène Hollande, Gabriel Trarieux ; des romanciers comme Maurice Barrés, Paul Adam, Léon Daudet, Edouard Estaunié ; des critiques comme Charles Maurras, Paul Renaudin, Maurice Pujo, Victor Charbonnel.
— Entendons-nous, mon cher... Il y a « jeunes » et « jeunes ». Dans ce pullulement microbien de la
jeune littérature, les distinctions sont nécessaires. Tenons-nous-en à la critique, si vous voulez bien, puisque c'est notre querelle. Nous parlerons des poètes et des romanciers une autre fois. Eh bien, dans la critique des TVeo... si vous me passez ce terme générique, je sépare nettement plusieurs groupes. Il y a d'abord le groupe judéo-universitaire, représenté par la Revue Blanchel Ces jeunes messieurs tiennent la « petite Bourse des Idées » ; ils prêtent « à la petite quinzaine » contre remboursement en éloges ; ils tirent des lettres de change intellectuelles sur leurs aînés, et « font la commission » esthétique pour leurs abonnés. Ce sont les coulissiers du symbolisme. Leurs connaissances sont encore des connaissements. Pour eux les idées, les œuvres, les sentiments sont des billets de banque monnayables. Ils ont introduit dans la littérature la critique d'entregent et de camaraderie rosse, Tintellectualité à tant pour cent, une allure de gens de Bourse insupportable. Mélange roublard d'obscénités, d'injures, de métaphysique et d'anarchie, voilà la critique de la Revue Blmiche,
A côté des judéo-universitaires, vous avez les symbolistes du Mercure, Ceux-là sont des combatifs par système. Ils se sont donné pour mission de démolir les vieilles idoles, mais ils ne savent pas trop ce qu'ils veulent mettre à leur place. Ils sont si divers d'esprit et d'origines qu'on a peine à les unir autrement que par une intransigeance féroce à l'égard de tout ce qui n'est pas eux. Ils ont du bon sens et du talent, mais ils les gâtent, à force de paradoxes. En vérité, ils n'ont pas produit un seul critique. Seul M. Remy de Gourmont pourrait prétendre à ce titre. Mais ses partis
pris lui troublent la vue et lui rétrécissent Tentendement au point qu'on pourrait parfois l'appeler le « Gustave Planche du symbolisme ».
— Et que faites-vous de Victor Charbonnel?
— Dans VArt et la Vie, M. Charbonnel a publié de bien beaux essais sur d'Annunzio et sur Lamennais. Avec tous les rédacteurs de VArt et la Vie, M. Victor Charbonnel partage ce sens de la vie intérieure, cette aspiration vers la Beauté et l'Énergie, cette générosité de sentiments et d'idées qui font assurément de ce groupe d'écrivains le plus intéressant qui se soit produit depuis longtemps. Parmi eux, il semble le critique désigné. Il sent fortement, il voit clair; ses yeux enthousiastes s'affinent d'ironie ; jamais un mauvais sourire d'envie ou de dénigrement ne déforme ses lèvres fines; et sous ce front vaste et rond qui fait penser malgré soi à l'auteur des Lundis, on devine un juge aussi compréhensif que sûr. A peine son style garde-t-il encore parfois l'encens trop mystique du séminaire ou les plis un peu mois de la robe du novice. Déjà sa manière mâle et piquante se fait craindre des faux bonshommes autant qu'elle charme et réconforte les vrais lettrés.
A côté de lui, dans VArt et la Vie, le Sillon, ailleurs encore, Maurice Pujo, Paul Renaudin, Henry Bordeaux, Henri Carmellin ont donné de beaux essais où vibre la voix d'une génération neuve.
— Et pourtant tous ces jeunes gens sont des universitaires, et l'on s'en aperçoit!
— J'en conviens, ils prirent leurs grades en Sorbonne... Il leur en reste quelque doctoralité qu'ils feront bien de dépouiller. Ils ont trop visiblement étudié Kant, et Schiller, et Lamartine. Qu'ils craignent
la dissertation et l'allure oratoire. Mais, s'ils furent, comme les autres, victimes des méthodes universitaires, ils en ont du moins conscience, et par un effort, ils les ont expulsées de leur pensée, sinon tout à fait de leur style. Ils n'ont visé à être ni des régent» de lettres, ni de beaux esprits humanistes, ni de « petits critiques », ni môme des pédants à rebours. Ils sont allés courageusement au simple et au vrai, et des scolarités subies ils n'ont gardé que de fâcheuses habitudes extérieures qui s'évanouiront vite. Ils sont à l'âge où le pli n'est pas pris, où la critallisation n'est pas faite. Je souhaite qu'ils aient en eux assez de vitalité pour rejeter tout à fait les défroques de la critique universitaire, et pour créer cette critique intuitive et scientifique dont l'esprit français a besoin.
— Intuitive et scientifique! voilà deux mots qui d'ordinaire ne sont guère accouplés? J'aimerais à vous les voir préciser, puisqu'ils me paraissent définir votre idéal de la critique, cet idéal que vous reprochez aux universitaires d'hier, et môme d'avant-hier, d'avoir méconnu ou défiguré.
— Est-il si nécessaire de s'étendre sur des mots qui parlent par eux-mêmes? La critique de demain ne serait plus dogmatiste, c'est-à-dire qu'elle n'appliquerait plus de règles abstraites aux chefs-d'œuvre pour les déformer à sa mesure ; — elle ne serait plus impressionniste, c'est-à-dire qu'elle ne se contenterait plus de reproduire le reflet des chefs-d'œuvre en passage sur une âme mobile ; — elle ne serait plus idéologique, c'est-à-dire qu'elle ne se limiterait plus à démonter et remonter le mécanisme d'un esprit ou d'une œuvre. Ces trois formes de la critique actuelle, si bien symbolisées par MM. Brunetière, Lemaître et Faguet,
n'épuisent pas l'idéal. A plus forte raison la critique de demain ne serait pas cette minauderie griffue, ni ce bon-garçonnisme rosse, ni cette veulerie amorphe, ni ce séminarisme scorpionnesque que sont les manières de MM. Doumic, Deschamps, Wyzewa et Ledrain. Elle se débarrasserait du « système » et de la « manière ». Elle ne considérerait plus les livres ni les écrivains par le dehors. Elle irait droit au cœur de l'œuvre et de l'homme, et quand elle aurait découvert le point vital des créations esthétiques, alors seulement elle expliquerait son progrès, ses éclipses, ses éclats. Elle irait, comme la vie, rfu dedans au dehors^ de l'âme aux choses, du feu à la lave, et pour cela elle serait intuitive.
Et elle serait aussi scientifique^ parce que, pour parvenir à ce point vital des œuvres et pour en suivre les rayonnements, il lui faudrait une méthode et des procédés d'analyse et de synthèse vraiment impersonnels. Ce pauvre grand Emile Hennequin, malgré son fatras sociologique et son vocabulaire de traducteur anglais, avait entrevu quelque chose de cela : mais il est mort trop tôt pour en donner une vision claire. Plus tard, M. Brunetière a compromis le problème en voulant adapter hâtivement, et sans preuves suffisantes, les méthodes de la biologie animale aux genres littéraires. Ce n'est pas ainsi que j'entends la critique scientifique. Les âmes des écrivains, les actes de ces âmes, sont une matière spéciale et incomparable qui réclame, pour être analysée et décrite, des méthodes incomparables et spéciales. Sainte-Beuve et Taine en ont eu la prescience, parfois même la science.
La seule critique littéraire vraiment digne de l'art
et de Fesprit français, serait intuitive dans son but, scientifique dans ses moyens, n'étudiant les œuvres et les existences que pour ressusciter les âmes, historienne de Psyché ranimant les désirs d'Éros, la sœur aînée enfin de la création jeune, qui chercherait auprès d'elle, non des rebuffades ou des méchancetés, mais une initiation et des enthousiasmes vers l'art immortel...
Octobre 1896.
Le cas de M. Ferdinand Branetière.
En France, nous n'aimons pas les pédagogues, mais nous les subissons volontiers. Un homme qui a Tair de tout savoir, qui le dit, qui morigène nos goûts au nom de sa raison, cet homme-là peut nous blesser ou nous faire rire : nous lui cédons le pas, et, s'il a de l'ambition, il deviendra notre maître. Il y a dans tout Français adulte un collégien vieilli : rencontret-il un « bon disciplinaire », il se rebiffe d'abord, il plaisante, il crie, mais, enfin, il se soumet, il admire, bientôt il ne jurera plus que par ce grincheux.
M. Ferdinand Brunetière a beaucoup de fortes qualités : mais elles ne lui auraient servi de rien, dans un siècle saturé de talents, s'il ne les avait mises en œuvre par le plus beau tempérament de régent de collège qui se puisse concevoir. J'ai dit : régent de collège, et je crois bien que si j'ajoutais : ecclésiastique, j'aurais trouvé la nuance exacte. M. Anatole
France a fort bien remarqué que M. Brunetière « est d'Eglise ». Il y a dans le mot « pion » quelque chose d'un peu humble, subalterne, et dans le mot « professeur » je ne sais quoi de dégagé, de libéral, qui ne conviennent ni l'un ni l'autre à M. Brunetière. Un régent de petit séminaire, un homme à la fois de discipline et de doctrine, qui a dans la droite une baguette et dans la gauche un livre, qui sait tout, qui enseigne tout, qui réduit tout en poussière ou en formule, pour la plus grande gloire du dogme : voilà M. Brunetière. Les enfants le détestent en secret, mais leur ignorance bée d'admiration devant son omni-compétence, leurs caprices s'humilient sous sa férule.
Quand M. Ferdinand Brunetière, dans ses laborieux débuts, préparait aux divers baccalauréats les fournées trimestrielles de candidats récalcitrants, il avait déjà Yautorité, Qu'il s'agît de philosophie, d'histoire ancienne, de littérature comparée, le jeune répétiteur (bien qu'il eût parfois appris sa science le matin même dans quelque gros manuel), gardait toujours la même assurance devant ses potaches émerveillés. Grands enfants qui ne demandent qu'à être rassurés sur leurs incertitudes et gourmandes sur leurs fantaisies, les mondains d'aujourd'hui, les snobs, les journalistes, les lettrés, les femmes, les universitaires ont commencé par se rebeller contre M. Brunetière, par se moquer de ses phrases, de ses attitudes, de sa « manière » ; puis, tout d'un coup, ils ont demandé grâce, ils se sont mis à genoux, ils ont accepté que M. Brunetière les régentât sur tout, sur le darwinisme comme sur le quiétisme, sur la religion comme
sur les genres littéraires, sur rarmée comme sur le théâtre. Aux pieds de ce Docteur Universel ils ont mis la Revue des Deux Mondes, TÉcole normale, l'Académie française, la Sorbonne, les salons, Tépiscopat, TAmérique elle-même. Mais, insatisfait de tant de conquêtes, il n'a point eu de cesse qu'il n'ait confronté son infaillibilité avec la plus assurée de toutes. Peut-être espérait-il régenter le Pape... Il est allé au Vatican. Il y a trouvé son maître. Maintenant il n'aspire plus qu'à régenter la France au nom de l'Eglise romaine.
S'il ne la régente pas encore, du moins peut-il déjà se donner les illusions de la régence. Dans son antichambre de la rue de l'Université, il fait attendre les évêques auprès des généraux; à l'Institut, il surveille les élections, il réforme les palmarès; dans l'Université ou dans les lettres, il terrorise une jeunesse d'élite pour qui la crainte de ne pas être imprimée par la Revue est le commencement de la sagesse; dans les salons enfin, il hypnotise les vieilles dames. Les romanciers à la mode lui dédient leurs nouveaunés; les conférenciers mondains lui demandent l'absoute; il inaugure des statues, il agite les provinces, et jusqu'à Baltimore il édicté ses rancunes, il légifère ses haines.
« Sixte-Quint n'était qu'un gardeur de pourceaux, et pourtant il est devenu pape... », a dit je ne sais quel personnage d'Eugène Sue. Le petit répétiteur de l'institution Lelarge n'est pas devenu pape , mais quelque chose comme un nonce laïque. Par étapes rapides , un instinct d'universelle domination l'a grandi au-dessus des veuleries contemporaines. Et comme rien ne saurait retenir une énergie excitée
moins par des convictions que par des humeurs, M. Ferdinand Brunetière n'a jamais eu scrupule d'assumer des rôles, de prendre des responsabilités, de parler au nom de qui ne lui en avait point donné le mandat, de la France par exemple.
Tant qu'il ne s'est agi que de critique littéraire et de M. Brunetière, la chose a pu paraître plaisante; aujourd'hui elle devient sérieuse. Par les places qu'il occupe dans l'Université et à la tête de la presse périodique, M. Brunetière prétend engager la France tout entière devant l'étranger et devant le catholicisme. N'est-il pas temps que la jeunesse réagisse?
Certains adversaires de M. Brunetière croient avoir tout dit quand ils lui reprochent de n'avoir jamais dû son autorité qu'aux situations où il est successivement parvenu. « Aurait-on lu ses premiers essais s'il n'avait dès l'abord été le secrétaire de Buloz? Et plus tard, eût-on attaché tant de prix à sa visite au Vatican s'il n'eût avec lui compromis dans ce déplacement la Revue des Deux Mondes'! Dans les dernières affaires, enfin, les journaux auraient-ils donné tant d'écho à ses opinions sur l'armée, l'antisémitisme et les intellectuels, s'ils n'avaient accueilli en lui le porte-paroles de toute une réaction cléricale et militaire? »
Sans doute, M. Brunetière a toujours eu l'art de choisir ses tribunes et son heure. Il a laissé peu de chose au hasard. Parfait tacticien, il a tenu au pouvoir autant qu'à l'écriture. Secrétaire d'abord, directeur ensuite d'une Revue qui fait admettre aux deux
mondes bien des médiocrités vivantes sur le crédit de bien des gloires mortes, il s'est créé une clientèle d'admirateurs, et une armée d'ennemis : les uns et les autres ont centuplé l'autorité de sa prose. Professeur à l'École normale, il a endoctriné la jeunesse, il lui a distribué des tâches, il lui a tracé des sillons hors desquels beaucoup ne voient plus d'horizon. Maître à la fois de tant de chaires, de tant de places, de tant de fauteuils. Napoléon au petit pied de la République des lettres, comment voulez-vous que ses moindres pensées n'aient pas l'air de décrets, que ses moindres discours ne prennent pas l'aspect d'ordres de bataille?
Mais enfin bien d'autres ont occupé ces tribunes, ces chaires, ces fauteuils, qui n'eurent point cette autorité! Ni le bon M. de Mazade qui écrivait tous les quinze jours à la Revue^ ni l'excellent M. Valbert, qui n'y écrit guère moins, ni tant d'autres, professeurs en Sorbonne et académiciens, n'ont jamais tyrannisé l'opinion publique. La part faite, et très large, aux reliques dont il a su se parer, il reste que M. Brunetière doit à son originalité le plus solide de son influence.
Quelle est cette originalité?
Ses amis la trouvent dans son style, dans sa pensée, dans son caractère. Y a-t-il vraiment dans le style, dans la pensée, dans le caractère de M. Brunetière quelque chose qui puisse justifier la haute magistrature intellectuelle dont il s'est lui-môme investi, et que tant d'habiles ou de niais lui concèdent sans examen?
On peut avoir un style plus commun, et même plus incorrect, que celui de M. Brunetière. Je ne crois
pas qu'on puisse en avoir un pire. Écaillé, hérissé, grinçant, muni de pinces, de crocs et de dards, ce style s'avance sur le lecteur comme une carapace de crustacé en colère. Avant que Ton sache la substance enclose dans les « qui » et les « que », dans les « pareillement » et les « dont au contraire » qiii ligaturent les substantifs scolastiques, les locutions ratiocinantes, l'on se sent comme menacé, mis en garde par un appareil de phrases retorses et agressives. Notre belle langue française, la « parlure délitable en toutes », au dire de Brunetto Latini, cet instrument si harmonieux et si nuancé de toutes les émotions humaines, qu'est-il devenu sous la plume de M. Brunetière?
Croassement des corbeaux autour des ruines, discords des volailles dans les basses-cours, grincements des scies sur la pierre des bâtisses, vous êtes des concerts auprès d'un pareil style! Il faut n'avoir jamais goûté la langue du xvii® siècle, pour prétendre, comme certains critiques, que celle de M. Brunetière en est un héritage ou môme un pastiche. Quelle comparaison est possible entre les harmonies [si pures, si pleines, si variées d'un Pascal, d'un Bossuet, d'un La Bruyère, et ce grimoire imité des procureurs et des pédagogues? Toutes les façons de parler de la scolastique et de la chicane, les formules compliquées comme des serrures de geôle, les périodes prenantes comme des carcans d'inquisition, les dehors révulsifs et tranchants de la logique, l'écrivasserie judiciaire, théologique, universitaire, M. Brunetière s'y complaît avec des délices d'un greffier au Châtelet. 11 faut les ennuis blasés de nos dilettantes littéraires^ il faut le naïf snobisme de nos mondains
pour savourer une pareille littérature, pour lui trouver un goût de xvn° siècle, pour n*y pas détester le ramas le plus acre de toutes les pédanteries que la Sorbonne,le Palais, le Parnasse ont accumulées au long des siècles dans les bas côtés de la langue française. Un tel style éclaire déjà singulièrement sur le penseur et sur rhomme. Chaque écrivain, dès qu'il est un peu expert (ce n'est pas l'expérience qui manque à M. Brunetière), communique à ses phrases l'allure et les nuances de son âme. Les croyances fortes se marquent par une éloquence périodique; les esprits critiques ont des sinuosités pleines de charme; les imaginations vives s'impriment dans le relief d'une syntaxe éblouissante et saccadée ; au génie seul est dévolue la simplicité lyrique. Mais, quand un littérateur écrit comme on chicane ou comme on férule, il y a de grandes chances pour qu'il pense de même.
A travers les affirmations sifflantes, les éreintements féroces, les syllogismes rébarbatifs de vingt volumes ou brochures, j'ai vainement cherché la pensée de M. Brunetière, cette u pensée » dont ses admirateurs font tant d'état sans jamais la définir. A moins qu'elle ne soit ce ferraillement d'idées gêné* raies qui, en chacun de ses articles, retentit comme un fracas d'armures dépareillées?
Mais ces idées générales ne tiennent pas à lui : il ne s'en sert que comme de haches ou de massues pour frapper ses adversaires. Elles ne sont pas siennes, ces armes : il les emprunte, les troque, les change, suivant les besoins de l'heure et de la lutte. C'est un sophiste sectaire, espèce très particulière, dange-
reuse, nullement supérieure. Sainte-Beuve pense; Taine pense; M. Brunetière argumente et instrumente.
Tantôt il est positiviste, et cinq mois plus tard clérical ; tantôt il croit à l'aristocratie intellectuelle, et trois ans plus tard il la condamne; tantôt il exalte les protestants, et cinq ans plus tard il les sacrifie.
A quarante ans, il proclame qu'il va renouveler la critique littéraire en lui appliquant la doctrine de l'évolution : il annonce sur ce sujet quatre volumes, dont le premier doit paraître en décembre 1890, le second en mai 1891, le troisième et le quatrième en janvier 1892. Ce tapage fait, M. Brunetière néglige d'écrire les livres annoncés, et passe à un genre d'exercices absolument différent.
Après avoir déclaré, dans sa première leçon d'ouverture aux élèves de l'Ecole normale supérieure, « qu'il ne croit pas à la divinité de Jésus-Christ », il s'en va au Vatican, il en revient cardinal hors cadres.
Après avoir torturé les classiques français pour en faire des réalistes malgré eux, il proclame subitement, dix ans après tout le monde, la Renaissance de l'Idéalisme, et il en donne comme meilleur modèle : Alexandre Dumas fils!...
A propos de Descartes, de Diderot, de Kant, de Newton, des plus subtils métaphysiciens et des plus rares savants, il tranche, il décrète, il fait la leçon : encore une fois, il ne pense pas. Penser, c'est, dans l'unité vivante du cœur et de l'esprit, découvrir une interprétation originale de la vie. C'est créer. Je vois bien ce que M. Brunetière a voulu détruire ou replâtrer : je ne vois pas ce qu'il a créé.
Sans être un grand écrivain, ni un véritable pen-
LE CAS DE M. FERDINAND BRUNETÏÈRE 3d
seur, peut-être a-t-il offert le spectacle d'une de ces existences puritaines qui commandent le respect et communiquent à une philosophie même incertaine leur force morale? Lamennais, Quinet, Michelet, Renan, ont eu du caractère. Prêtres ou professeurs, ils ont risqué et perdu leurs situations sociales, quelquefois môme leur gagne-pain, pour obéir à leur conscience. Ils ne se sont pas fait de leurs doctrines des marchepieds sociaux, ils n'ont pas bénéficié de leurs évolutions intellectuelles.
Sans doute la vie privée des contemporains n'appartient pas à la critique littéraire, et nous nous garderons bien d'entrer dans celle de M. Brunetière pour en tirer des conclusions sur ses sautes d'attitude. Mais que ses partisans observent la même réserve! Qu'ils ne nous vantent pas un caractère dont les attitudes semblèrent toujours subordonnées au succès. Car alors nous serions en droit de leur demander comment il se fait que tous les changements de doctrines de M. Brunetière aient toujours servi ses intérêts matériels, et par quelles singulières coïncidences il a toujours profité des transitions un peu brusques de sa pensée? Et nous pourrions leur faire remarquer la prudente habileté qu'il y avait à « tomber » le naturalisme littéraire quand on était petit secrétaire de M. Buloz, à se donner ensuite des allures de libre penseur évolutionniste quand on postulait une chaire à l'Ecole normale supérieure, à se faire papiste et militariste au même moment que la clientèle réactionnaire de la Revue dont on devenait le directeur? L'on s'étonnerait enfin que M. Brunetière ait toujours tiré à soi, et compromis la valeur des postes où son ambition tenace et résistante le faisait parvenir; que posi-
liviste devenu clérical, il ail cru pouvoir conserver sa chaire dans l'Université laïque ; qu'élu directeur d'une Revue jusqu'alors relativement libérale, il s'y soit fait peu à peu l'exécuteur de toutes les réactions....
Au bout de leurs conversions, la plupart des grands esprits ont trouvé l'exil, la misère, parfois le martyre. M. Brunetière y a trouvé l'Académie, les honneurs, la fortune. Ce catholique par retour d'âge paraît un personnage de Balzac plutôt que de la Vie des saints. C'en est assez pour lui valoir l'admiration un peu servile d'une vaste clientèle, c'en est trop pour mériter d'être salué grand caractère.
Si elle ne lui vient ni du style, ni de la pensée, ni du caractère, si au contraire elle semblerait devoir en être diminuée, d'où vient donc à M. Brunetière son incontestable autorité? Tout simplement de son tempérament.
Le « tempérament » est une qualité très spéciale, très rare, qui dans la vie humaine peut tenir lieu de toutes les autres. C'est une sorte d'énergie instinctive et combative qui pousse certains hommes à dominer les autres par tous les moyens dont ils peuvent disposer. « Affronter pour primer », telle pourrait être la devise des hommes de tempérament. On les rencontre dans toutes les classes de la société : il y en a parmi les écrivains comme parmi les militaires, parmi les négociants comme parmi les politiques. Un homme de tempérament n'a pas d'autre justification que soi-
môme. Il est peu scrupuleux sur les moyens, il en change aussi souvent que cela est nécessaire, il varie ses principes et ses actes suivant ses besoins, il n'a d'unité que celle de son instinct. Il no s'attarde ni dans les délicatesses, ni dans les fidélités. Son activité dévoratrice n'a pas de cesse qu'elle n'ait tout épuisé, tout asservi.
Pour l'homme de tempérament, les hommes ni les idées ne sont pas des fins en soi, comme disait Kant, mais bel et bien des moyens, des utilités. La force d'un homme de tempérament n'est ni dans sa pensée, ni dans son caractère : elle est dans sa décision. S'il est homme d'État, l'homme de tempérament asservira les consciences, il sera Rouher ou Constans; s'il est homme de lettres, il se servira des idées, il sera Chapelain ou Brunetière. Politique ou littérateur, l'homme de tempérament est toujours un homme de moyens extérieurs, c'est-à-dire un homme de gouvernement. Il ne peut s'imposer qu'en opprimant. L'empire mystérieux des volontés libres lui échappe. Il le hait. ^
L'homme de tempérament est un autoritaire qui n'a point mis sa foi dans un idéal, mais en soi-môme seulement. Il ne croit à rien, qu'à sa propre énergie. C'est un nihiliste actif. De là son ûpreté, sa tristesse, son humeur méprisante. De là aussi son étroitesse. Car, pour se donner entièrement, les consciences et les idées veulent ôtre aimées pour elles-mêmes. A ne vouloir que s'en servir, on les fausse ou on les viole : on ne les possède pas.
A tous ces traits, vous avez reconnu M. Brunetière. Il a le style, la pensée, le caractère, l'éloquence, l'autorité d'un homme de tempérament. Bien de plus.
S'il écrit comme on chicane, s'il parle comme on requiert, si ses périodes sont des considérants de tribunal et ses conjonctions des écrous de sûreté, c'est qu'il ne se soucie pas de plaire ni de convaincre, mais de condamner et d'asservir.
Si son intelligence rétrécit tout ce qu'elle touche, si elle réduit la littérature à une classification de genres, et la religion à une gendarmerie gouvernementale ; si cette môme intelligence ne s'empare des idées que pour les fausser, si elle décrète dans l'art et dans la science des « banqueroutes » et des « faillites » d'ailleurs imaginaires, si elle manipule les systèmes ou les œuvres comme un politicien les partis parlementaires; si elle n'a ni le respect, ni l'amour de « l'humble vérité » ; si elle s'accommode successivement (peut-être simultanément) d'un pessimisme évolutionniste et d'un nihilisme clérical, c'est qu'elle ne se soucie ni de croire, ni d'aimer, mais seulement de dominer.
S'il ne craint pas de modifier ses idées avec ses situations; s'il garde la même assurance dans les volte-face les plus brusques; s'il peut sans fausse hésitation passer d'un camp à l'autre; s'il profite des places et des honneurs où le jucha l'élite des intellectuels pour les écraser de plus haut; s'il se trouve à l'aise dans des compromis où d'autres auraient quelques délicatesses; — c'est qu'il n'a point mis sa dignité ailleurs qu'en soi-même, c'est qu'il est uii homme de tempérament.
Si enfin il a beaucoup de clients, mais pas un disciple, beaucoup de places officielles, mais pas d'influence morale, s'il régente plus qu'il n'enseigne, s'il embrigade plus qu'il n'enthousiasme, c'est qu'il est
autoritaire sans avoir la vraie autorité. Directeur de la Revue des Deux Mondes, grand maître des prébendes académiques, syndic des protections ou des rancunes cléricales, il jette dans la balance des idées l'énorme poids mort des intérêts. C'est un politicien en littérature et en philosophie.
Doctrinaire sans doctrine, catholique sans foi, érudit sans méthode, moraliste sans idéal, c'est une merveilleuse volonté qui, n'ayant pas de vie intérieure, s'est mise au service de toutes les autorités extérieures : clergé , police , état-major , acadé mies, etc.
M. Ferdinand Brune tière a quelques raisons de détester l'individualisme : il en peut contempler en soi-même une image assez déplaisante. Être un tempérament, une intelligence même, et n'aboutir qu'à un néant agité, cela doit être navrant aux heures sincères. Comme l'on se doit détester soi-même !
Mais M. Brunetière se tromperait s'il jugeait l'individualisme d'après son propre cas, qui n'en est qu'une contrefaçon. Être un tempérament, c'est être déjà, comme on dit, quelquun; ce n'est pas encore être un individu,
M. Brunetière a défini quelque part l'individualisme : le culte de soi. Parlez pour vous! pourra-t-on lui répondre. Cet individualisme-là, c'est celui des hommes de tempérament.
Nous en connaissons un autre, depuis Luther et Descartes jusqu'à Kant et Michelet. Affranchir pro-
gressivement Tindividu de toute autorité extérieure, mettre dans sa vie intérieure la règle de toute obligation morale et intellectuelle, respecter chez les autres cette môme liberté personnelle dont on a fait sa loi, c'est l'individualisme religieux de la Révolution française et de la philosophie moderne.
M. Ferdinand Brunetière l'ignore, ou peut-être il le veut ignorer. Il prétend que nous sommes tous « des gorilles émancipés » à qui l'Eglise est nécessaire pour contenir « leur lubricité, leur brutalité, leur férocité ». Libre à lui de le croire! Après tout, nous voulons respecter dans chaque homme la conscience qu'il a prise de l'humanité.
Mais nous voulons aussi que les hautes situations occupées par M. Brunetière, que l'influence dont il dispose, que la vitalité dont il abuse ne trompent personne. Il faut le dire et le répéter : M. Brunetière, en dehors d'une cHentèle qu'il oblige et d'une Eglise qu'il sert, ne représente que soi-même. En cléricalisant la Revue des Deux Mondes^ il a pu troubler la France intellectuelle et la travestir devant l'étranger. L'avenir montrera, le présent montre déjà le néant de ces parades, les misères de ce travesti.
Juillet 1898.