‹ La France intellectuelleChapitre 3 sur 22 · ROMANCIERS ET CONTEURS · texte numérisé non relu

ROMANCIERS ET CONTEURS

Alphonse Daudet.

« S'il faut choisir, je suis peuple... »

La Bruyère.

Dans toutes les familles et les écoles de France, la mort d'Alphonse Daudet aura été un deuil. Quelle mère, quel instituteur, à la veille des congés ou par les soirs d'hiver, n'ont lu aux enfants la Dernière Classe et la Chèvre de M, Seguin"^ Quelles âmes d'enfant ne se sont émerveillées ou attendries aux Contes du Lundi'l Les hameaux les plus retirés de la terre française auront fait au grand ami des enfants et des humbles un cortège d'âmes autrement consolateur que la cohue parisienne pressée autour de son cercueil.

Satisfaire à la fois les lettrés les plus exigeants et la foule avide de rires, d'aventures et de larmes, c'est une fortune que les plus grands n'obtiennent pas toujours, qui n'échoit qu'à de rares génies. Alphonse Daudet la partageait avec Victor Hugo.

Et pourtant Daudet n'avait pas, comme Hugo, associé son nom à la fortune retentissante d'une poli-

tique. Il n'était devenu ni sénateur, ni parangon d'un parti. 11 était resté Thomme de lettres sans alliage. Sa gloire était toute humaine; aucun charlatanisme n'en activait le rayonnement. Lui mort, elle continuera de briller, aussi réchauffante, sur les âmes françaises.

Daudet était aimé du peuple parce qu'il aimait profondément le peuple. Et il l'aimait parce qu'il était lui-même un enfant du peuple, comme Michelet.

11 avait connu dès le premier âge ces ménages de familles pauvres, où de petits ridicules cachent de grandes vertus. Ses yeux fins avaient noté les petits ridicules, mais les grandes vertus avaient mouillé ses paupières. Tant de types touchants et comiques, dont son œuvre est une galerie, l'avaient amusé dès les premiers jours de sa vie, et il en garda l'amour jusqu'à sa mort.

La plupart des plébéiens intellectuels se renient dès qu'ils parviennent. Les uns blêmissent de leurs origines comme d'une tare ; d'autres les étalent rageusement; d'autres ne s'en cachent ni ne s'en vantent, ils en souffrent. Daudet était sévèrement et absolument peuple. 11 n'en eut pas la vanité insolente, ni l'ennui discret. 11 aima les gens du peuple comme on aime les gens de sa famille. 11 sut leurs travers, leurs défauts, leurs vices même; mais il ;5ut la générosité de leur cœur. 11 vit également leur fort et leur faible. 11 les peignit avec une tendre, ironique, scrupuleuse fraternité.

Ne pas savoir rester peuple est une grande misère. Ce qui nous humilie, ce ne sont point nos origines, mais la honte que nous en avons. Le peuple est donc un modèle de vertu? Ceux pour qui j'écris savent bien

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