‹ La France intellectuelleChapitre 4 sur 22 · ALPHONSE DAUDET · texte numérisé non relu

ALPHONSE DAUDET

que non. Mais, tel qu'il est, lorsqu'on en est, il ne faut jamais croire qu'on « en est sorti ».

Alphonse Daudet était né de petites gens, dans une grande ville du Midi. Ses parents, modestes commerçants, se ruinèrent, et la vie du foyer fut triste pour l'enfant. Dès ses premiers années, il devina ce que peut le hasard injuste sur de petits destins. Il apprit à ne jamais être sévère pour ceux qui n'ont pas réussi. S'il est vrai qu'il faut avoir eu faim pour connaître la pitié, le petit Daudet fut plus d'une fois à bonne école.

Dans cette misère noire, il grandit, sans fiel et sans fièvre, bel enfant au regard lucide, qu'attristaient parfois de pauvres spectacles, mais qu'éblouissaient déjà mille visions. Il était très curieux du monde réel, mais plus encore des imaginations contées autour de lui. A quinze ans, il devint une charge trop lourde aux siens, et il dut gagner sa vie. Il partit comme pion dans un petit collège. Il connut les plus amers débuts qui soient. Ce petit rêveur ébloui dut discipliner des bambins sauvages, régenter des dortoirs, distribuer des pensums. A ce métier, combien d'autres sont devenus des ratés ou des réf ractaires ! Daudet resta une âme libre, composa des vers d'amour et, plus tard, se vengea en écrivant le Petit Chose.

Comme un papillon de midi vers une énorme lampe allumée dans les vapeurs du soir, il s'enfuit à seize ans vers Paris, pauvre de tout, mais ivre d'infini. Il apportait à la grande ville une sensibilité mélancolique et ensoleillée, un chant précoce de cigale plaintive et ardente. Son frère, des amis l'aidèrent, et surtout son génie perspicace et aigu, autant que fin et tendre, se fit jour à travers des déceptions qui eus-

sent écrasé un colosse. Dès cette époque, Daudet avait le charme, ce mélange de clairvoyance et de poésie, d'ironie et d'émotion, de rires et de larmes, qui est le pouvoir suprême de certaines femmes et de certains artistes.

Il charma Morny, grand seigneur, dandy et ministre, qui fit de lui son secrétaire particulier. Arraché aux bas-fonds du journalisme et du quartier latin, Alphonse Daudet connut la brillante écume parisienne du second Empire. Il y goûta tous lès succès d'un adolescent très beau, très spirituel et très désireux de vivre. Mais il ne se grisa pas sottement du vin que la destinée lui versait à pleines coupes. Dans l'éblouissement de la fête, il dévisagea les convives, scruta les décors, perça comme en se jouant les vanités et les hypocrisies. Et sa fréquentation parmi les puissants et les riches ne fit qu'accroître son amour pour les pauvres et les déshérités de toute espèce.

Il avait trente ans quand la guerre vint jeter bas tous ces puissants, et briser tous les lustres de la fête à coups d'obus. Enfermé dans Paris, il fut soldat improvisé, il monta la garde parmi la neige, la nuit et la mort, il vit de ses yeux la violation de Paris. Ce tragique lendemain de folles années, survenu au déclin d'une adolescence tumultueuse, mûrit et trempa le génie encore hésitant d'Alphonse Daudet. Avec l'instituteur alsacien, avec le paysan de banlieue, avec le parisien du faubourg, il souffrit dans son cœur toutes les mutilations de la patrie française, et, pour écrire plus tard la Dernière Classe ou certains Tableaux du Siège, il n'eut qu'à rythmer les pulsations douloureuses envoyées par son cœur à son cerveau.

ALPHONSE DAUDET ol

A répreuve de 1870, Alphonse Daudel était devenu un homme. Il régularisa son talent avec sa vie. Il se maria, il fonda une famille, il commença décrire ses premiers grands romans. Il y mit tout son amour des humbles et toute son ironie contre les forts. Il fut cinglant et tendre, profond et exquis. Il créait à ce moment avec une fougue incomparable. Je me souviens qu'à Champrozay, Tété dernier, il m'affirma, non sans une certaine fierté de grand artiste, avoir travaillé jusqu'à dix-huit heures par jour pendant Fromont jeune et Rislerahié, Il était tyrannisé, comme Michel-Ange, par le démon cruel de l'enthousiasme. Alors il composa ses plus purs chefs-d'œuvre, Jack^ le Nabab, les Rois en exil, rÈvangélisle, Toutes les figures qui depuis son enfance avaient défilé devant son regard de poète attentif, repassèrent, comme une cire ardente, devant son imagination, et il les marqua d'une empreinte qui traversera les siècles.

Il avait trouvé la gloire et le bonheur à mesure qu'il révélait son génie. La fortune choisit ce moment pour l'attaquer par derrière. En pleine maturité, il fut atteint jusque dans sa moelle par un mal implacable. Ce beau corps fut à demi paralysé et recroquevillé par des tenailles mystérieuses; cette admirable figure de jeune dieu fut ravagée et ridée par des souffrances sans nom* L'abominable Némésis hésila-t-elle à frapper ce cerveau merveilleux, ou se complut-elle à l'épouvanter par la dégradation du corps? Si tel fut son calcul, il fut déjoué.

Alphonse Daudet résista à la maladie comme il avait résisté à la vie : il en fit la conquête à force de patiente et de moqueuse douceur. Son esprit s'aiguisa, son cœur devint plus tendre au fil des tortures phy-

siques. Cet homme de génie fut doux envers la souffrance. Il continua de créer, de vivre, de recevoir ses amis, de protéger les inconnus, d'élever ses enfants, ne se plaignant jamais, n'aimant pas qu'on le plaignît, d'autant plus sociable et plus amoureux de la vie qu'il aurait dû être plus misanthrope et plus désespéré. Et jusque dans l'énergie déployée contre la fatalité physique, il garda le charme des jours heureux, cette grâce féminine dont bien rarement l'héroïsme sait se parer. La douleur imméritée, qui racornit et dessèche les petites âmes, fît la sienne plus vibrante et plus aimante. Sapho, la Petite Paroisse^ le Trésor d'Arlatan, la Fédor, furent plus que jamais, dans leur cristal de beauté, imprégnés du sel des larmes humaines.

Tous ceux qui l'ont connu dans ces dernières années savent combien il s'était purifié au feu d'insomnies dévorantes et d'un long martyre nerveux. Pour sauver une vie ou une âme, il s'exposait aux pires rechutes. Mille anecdotes ont été contées dans les journaux. En voici une encore inédite :

C'était l'an dernier, au moment des massacres d'Arménie et de la terreur à Constantinople. Le grand journaliste arménien Chahnazar, condamné à mort pour avoir refusé d'insérer un article en faveur du sultan, allait être exécuté. Les Arméniens de Paris s'adressèrent au directeur de la Revue des Jievues^ qui, le premier, avait soutenu leur cause dans la presse française. M. Jean Finot, ami d'Alphonse Daudet, eut l'idée de le prier d'intercéder auprès de M. Hanotaux. Une demi-heure plus tard, le grand écrivain se faisait porter au ministère des affaires étrangères, et le soir même une dépêche de notre ambassadeur

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