‹ La France intellectuelleChapitre 14 sur 21 · Paris, Hachette · texte numérisé non relu

Paris, Hachette

Fi

solide, un palais de lumière et d'avenir pour la démocratie française. Vous avez voulu ressusciter les millions de « cadavres » dont la Compagnie de Jésus avait encombré la France; vous avez pensé que sans rindividu libre et responsable la Patrie n'est qu'une poussière de race soulevable à tous les vents de l'histoire; vous avez placé la foi libre au cœur de l'énergie humaine. A votre appel deux cent mille éducateurs se sont levés. Il ne dépendra pas de vous qu'ils ne refassent une France plus forte, plus unie, plus idéaliste que celle môme de Henri IV et de 1789. Car elles sont de vous, ces nobles paroles, un peu chimériques, mais d'autant plus nécessaires :

« Il n'est pas vrai qu'il y ait deux France, qu'il y ait deux peuples dans ce peuple. Il n'est pas vrai que la patrie votre mère ait enfanté deux races irréconciliables. L'École fera la lumière, et dès que la lumière aura lui, les fantômes disparaîtront, et nous nous apercevrons qu'il n'y a en France que des Français, — aujourd'hui, tous libres, tous égaux, et demain, quoi qu'on fasse, tous frères. »

S'il n'est pas vrai qu'il y ait deux France, il est trop vrai, hélas! qu'il y a deux façons d'entendre la France.

La première est celle de M. Judet, et c'est le nationalisme. La seconde est celle de M. Buisson, et c'est le patriotisme.

La première consiste à agiter les spectres, à réveiller les haines, à renforcer les préjugés, à flatter les passions naïves du peuple, à lui dire : « Tout est perdu

ERXEST JUDET ET FERDINAND BUISSON 259

si tu oe te jettes dans les bras d'un sauveur galonné. 11 exterminera pour toi et en ton nom ^car tu es tout) les juifs, les protestants, les intellectuels, tous ceux en un mot qui ne veulent obéir ni au scapulaire ni au sabre. Il fera la part entre les vrais Français et les faux, il triera les Italiens comme Zola, les Allemands comme Scheurer-Kestner, les Suisses comme Stapfer, les Anglais comme Ribot; il expatriera en masse les juifs; il révoquera à nouveau TÉdit de Nantes; il remplacera le Pariement par un bureau d*état>major, Tlnstitut par une société de gymnastique et la Sorbonne par un petit séminaire. Alors, la France étant redevenue la fille aînée de FÉglise, la sœur de TEspagne et de TAutriche, pourra fièrement renier Terreur de 1789, et menacer en face les mécréantes nations anglo-saxonnes! »

La seconde envisage la France comme une personne morale dont la croissance a été continue depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, et qui, dans ses heures vraiment héroïques, avec saint Louis, avec Jeanne Darc, avec Henri IV, avec les parlementaires et les généraux de la Révolution, avec Lamartine et Victor Hugo, avec Michelet et Quinet, fut la missionnaire du droit, la prétresse de la justice, la muse de la liberté. Sans doute elle a eu ses défaillances, ses égarements, ses passions; mais invinciblement elle est revenue à la vérité et à Tidéal. Son cœur s'est élargi avec les siècles; et si ce rêve n'était, hélas! prématuré, elle voudrait, sur ce cœur, presser toutes nations. Du moins veut-elle que dès aujourd'hui tous ses enfants soient égaux en droit, libres en conscience; qu'aucun d'eux ne soit opprimé ni n'opprime; que s'il y a quelque part un innocent au

bagne et un bandit au pouvoir, justice soit faite, prompte, éclatante; que le jour apparaisse et luise enGn, où il n'y aura plus ni protestants, ni juifs, ni cléricaux, mais simplement des Français respectueux les uns des autres. Ce patriotisme-là dit au peuple : « N'attends rien d'un César, ni d'une Église ; ne te fie ni à tes colères ni à tes préjugés; examine scrupuleusement tes devoirs comme tes droits; ne confie le mandat de te représenter, qu'aux plus dignes par leur savoir et par leur équité ; élève-toi en t'instruisant ; ne crois pas que la force vaille mieux que l'idée, ni qu'un sabre soit supérieur à un livre ; respecte l'élite qui est en toi comme tu es en elle; et, conscient de tes faiblesses comme de tes énergies, regarde les autres nations moins pour les provoquer et les haïr dans leur passé que pour les égaler et les aimer dans leur avenir. »

Entre le patriotisme et le nationalisme, il y a la môme différence qu'entre M. Buisson, réorganisateur de l'enseignement primaire, et M. Judet, rédacteur en chef du Petit Journal. Tous deux ont agi et agissent sur des millions d'âmes françaises. Lequel les a ennoblies, lequel les a dégradées? Lequel aura été, suivant l'expression de M. Judet, « un empoisonneur de la nation »? Le démagogue césarien ami des faux, ou le démocrate libertaire ami du vrai?

Septembre 1898.

Michelet et la France.

La France a fait la France, et l'élément de race m'y semble secondaire. Elle est fille de sa liberté.... L'homme est son propre Promet hée.

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