‹ La France intellectuelleChapitre 15 sur 21 · JULES MICHELET · texte numérisé non relu

JULES MICHELET

La France vient de célébrer le centenaire de Michelet. Depuis les funérailles de Victor Hugo, aucun hommage plus pompeux n'avait été rendu par la nation à Tun de ses génies spirituels. Le petit enfant des écoles primaires, Tétudiant, le professeur en Sorbonne, comme aussi bien l'ouvrier et Tartiste, sans oublier la grâce des femmes, chacun a voulu tresser une fleur de Fénorme couronne d'âmes que le gouvernement de la République a déposée sur la pyramide de Michelet, et dont elle restera embaumée pour les siècles.

Pur esprit qui rêvais l'immortalité de l'esprit, grand cœur qu'obsédait l'unanimité spontanée des cœurs, si tu te passionnes encore dans quelque azur, comme elle a dû t'enivrer, cette communion en ton œuvre,

dépourvue de tout signe matériel, d'autant plus forte, hommage des esprits à Tesprit, accord des âmes par Tâme! Comme elles ont dû t'être plus suaves que toutes les musiques des paradis, ces humbles voix d'instituteurs rythmant aux fils du paysan et de Touvrier les meilleures pages de ton épopée nationale! Toi pour qui les tombeaux étaient des berceaux, nourricier magique des morts, l'incantation de la France t'a-t-elle vraiment ressuscité? Vas-tu revenir parmi nous, à l'appel de ta fille bienaimée, de ton Ântigone, née, elle aussi, pour aimer et non pour haïr 2

Comme nous avons besoin de toi et de ton rameau d'or, évocateur sibyllin de nos gloires et de notre idéal î Vois : les sectaires à nouveau veulent déchirer ta France, les pourceaux reniflent toujours autour de sa robe, les vieilles fées geôlières méditent encore de crever ses yeux, de bâillonner sa bouche, de refaire à leurs spectres une vie avec son sang. Le clair glaive de ton verbe peut seul pourchasser les vampires; seule ta parole rapide et splendide peut harmoniser le battement désuni des cœurs.

11 ne faut pas que tes pensées, guirlandes d'apparat, se fanent sur des décors, ou, couronnes de deuil, pourrissent sur des tombeaux. Il faut qu'elles fécondent et exaltent les âmes. Il faut que ton esprit reste avec nous, non pas seulement au jour de la fête, mais plus encore aux jours de labeur et d'angoisse.

Puisque la France fut ta seule muse et ton unique amour, parlons d'elle avec toi. Tu ne vécus qu'en elle, par elle, pour elle. Nous t'avons fait revenir parmi nous; nous apprenons ton œuvre aux petits enfants et au peuple. N'est-ce qu'une hypocrisie? La

France contemporaine mérite-t-elle vraiment ce parrainage de ta gloire, dont elle se réclame avec tant d'unanimité?

Sans doute j'ai lu dans les discours officiels et dans les articles de presse un grand désir de voiler les misères de la France avec le manteau de pourpre que lui a tissé le meilleur de ses fils. Je respecte, j'admire cette pudeur gouvernementale et littéraire.

Mais puis-je approuver?

Oui, si en proposant à la nation un idéal fictif, Ton veut déjà le réaliser. Non, si Von ajoute inconsciemment un mensonge social à tant d'autres.

Il ne faut pas que la glorification de Michelet soit une duperie sans lendemain.

Il faut que, la fête terminée, nous examinions ce qu'a été, ce qu'a voulu Michelet, que nous le confrontions avec ce qu'est, ce que veut la France d'aujourd'hui.

Alors seulement nous aurons célébré, selon son esprit, en héritiers pieux, le centenaire de Michelet.

Michelet est né peuple, il est resté (et il a voulu rester) peuple.

Ses ancêtres étaient des paysans qui mêlaient à la culture un peu d'industrie. Son grand-père fut professeur de musique et maître de chapelle dans une petite ville de province. Son père, ouvrier imprimeur, puis imprimeur pour son compte, finit, n'ayant jamais réussi, infirmier dans une maison de santé. Sa mère, poitrinaire, hydropique, fut successive-

ment brocheuse et couturière. L'enfant Michelet a connu les plus eflfroyables angoisses de la misère : il a pendant quinze ans habité des caves, des réduits, des chambres nues; il a vu son père emprisonné pour dettes, sa mère malade sortir pour chercher au dehors le pain de la journée. « Jusqu'à quinze ans, point de viande, point de vin, point de feu. Du pain, des légumes, le plus souvent cuits à Feau et au sel. » Élève au lycée Charlemagne, il a éprouvé en classe le vertige de l'inanition. Quand il rentrait rue de Périgueux, il trouvait, dans Tunique chambre où tous habitaient, sa mère étendue au lit, et pour horizon, la cour d'un marchand de planches, où parfois on clouait des cercueils. Il n'avait pour sortir, en toute saison, qu'un petit habit tôte-de-nègre ; l'hiver le transperçait jusqu'à la moelle des os , et rouvrait de cruelles engelures. Ses parents s'obstinant à l'envoyer au collège, il connut toutes les humiliations de l'enfant pauvre parmi les enfants des riches. Jusqu'à dix-sept ans, il a souffert dans son corps et dans ses nerfs ce qu'un être délicat peut souffrir par l'extrême misère.

Comment, d'un tel dénuement social, n'est-il pas tombé plus bas encore, au vagabondage, au vol, au crime peut-être? Comment s'est-il élevé jusqu'aux premières places de l'Université, jusqu'aux plus hautes cimes de la littérature européenne?

La réponse est simple : il a été aimé et il a aimé.

Glacé de froid, mourant de faim, Michelet fut couvé dans un nid de tendresse morale. Son grandpère, sa mère, honnêtes gens misérables, lui donnèrent constamment l'exemple du devoir, plus encore, du sacrifice à son profit. « Dans notre extrême pénurie,

« un ami de mon père lui propose de me faire entrer « à rimprimerie impériale. Grande tentation pour « mes parents! D'autres n'auraient pas hésité... Mon « père, sans ressources, et ma mère malade déci- « dèrent que j'étudierais, quoi qu'il arrivât. » A travers les pires souflfrances, celte famille est restée unie par les liens de diamant du cœur.

Jamais Michelet n'a oublié cela. Cette supériorité de culture qu'il devait à la tendresse héroïque des siens, toujours il leur en Ot l'hommage le plus touchant. Ses éclatants succès de collège et de Sorbonne, sa gloire môme de grand écrivain ne lui donnèrent jamais la moindre fausse vanité, le moindre désir de quitter le cadre où il avait grandi. Tant que son père vécut, il le garda chez lui, avec lui, au plus près de son cœur. Ses amitiés, sa femme, il les prit dans son milieu, parmi les déshérités de la fortune et du bonheur.

Petit professeur, il s'enferme dans son métier et son foyer, il n'aspire ni au succès ni au plaisir. Plus tard, écrivain célèbre, il refuse de se mêler au monde, aux salons; il ne sort jamais le soir; il ne dîne pas en ville; il ne fréquente pas les cafés politiques; il ne flatte pas les journalistes. Il se cloître obstinément dans son œuvre, dans ses affections. Toute sa vie reste simple, sensible, fière, avec cette véritable aristocratie qu'on rencontre seulement dans le peuple. Frappé au milieu de sa carrière par une injuste destitution, sans ressources suffisantes pour vivre à Paris, il s'exile en province, dans des campagnes perdues. Mais toujours il préserve le trésor intérieur, partout il garde la sérénité d'une conscience fidèle à soi-même. Pauvre, affectueux, énergique, cet enfant deux fois

né du peuple emporte avec lui l'idéal du peuple sur les sommets.

Le peuple de France Ty a-t-il suivi?

Quand, à certaines heures, on descend aux faubourgs de nos grandes villes ou qu'on traverse la grand'rue de nos villages, il s'en élève une redoutable odeur d'absinthe et de crime. Quand, à d'autres heures, l'on entre dans les clubs et les salons où paradent les intellectuels sortis du peuple, on y respire une plus redoutable odeur de mensonge et d'égoïsme.

Ce peuple qui, en paroles du moins et en décor, acclame Michelet, le dément en désirs et en actes.

Les plus intelligents et les plus favorisés veulent arriver pour jouir. Le troupeau se contente de boire pour s'enivrer.

Arrivisme, alcoolisme, qui ne voit leur emprise croissante sur la nation?

Un enfant naît dans le peuple : on l'envoie aux écoles primaires ; il s'y fait remarquer, il devient boursier dans quelque lycée. Le voici prix d'honneur, normalien, polytechnicien, professeur, avocat ou médecin, — quasi-égal des bourgeois ou des riches. Cela serait parfait, s'il ne portait pas la lèpre intérieure, le dégoût de toute vie humble, l'âpre désir de l'argent et des honneurs. Mais neuf fois sur dix — fatalité? ou fausse éducation? — cette lèpre le ronge. Le pauvre hère, chamarré de diplômes, dévoré d'ambition, rougit de son serrurier de père, de sa concierge de mère; il aspire à quoi? au riche mariage, aux promiscuités officielles. Pour devenir maître, il se fait valet, il

accommode sa dignité intellectuelle aux mille équivoques de la ploutocratie. Le voici arrivé : grand avocat, officier supérieur, député influent, ministre... ? Tout à coup^ sous ses pieds, un scandale éclate : il a vendu sa plume, abusé de son grade, trafiqué de son vote, frelaté son bistouri, que sais-je? Il tombe, dévoré par une meute avide, ou il se maintient, un vautour au cœur, la bile au visage. Et s'il n arrive pas, il se fait réfractaire, il dénonce ce monde pourri dont il enrage de ne pas être, il révolutionne les masses affamées : sa plume, sa parole sont moins ignobles que le cancer de son âme. Sont-ce là les fils de ton peuple, ô Michelet?

Un autre enfant naît dans le peuple, lui aussi, parmi le sang et la douleur. Comme son frère Tarrivisle, on l'envoie aux écoles. Il n'est pas très intelligent; il a des tares physiologique; souvent c'est un dégénéré. Son cerveau pourtant reçoit des empreintes, acquiert le trésor mystérieux des signes. Un personnage, l'instituteur, crée en lui une pensée qui vacille, lui révèle la nature et l'homme. Obscurément, le petit être commence de comprendre qu'il doit remplir une destinée. Alors neuf fois sur dix, la porte ouverte se referme. La lumière est soufflée. On enlève Tenfant aux écoles, on le jette dans l'usine, on l'enferme à l'atelier, on le parque à la ferme. Ces signes imagés, qui lui expliquaient la vie, il ne les connaîtra plus. Ses premiers savoirs s'encrassent et s'abolissent. L'excès du travail manuel l'épuisé : il ne rouvrira plus de livres, à peine lira-t-il un journal.

Supposez maintenant que le père (s'il en a un) aille chez le marchand de vin, que la mère, par vice ou nécessité, soit de mœurs mauvaises. Il connaîtra les

alcools qui font oublier, il se souillera d'ivresses et de prostitutions. Et comme il est de sang pauvre, de nerfs héréditairement malades, des impulsions subites le jetteront à des actes étranges.

A vingt ans, honnête ou déjà pourri, la conscription prendra cet adulte. Un jour d'automne, il partira avec un bétail qui lui ressemble, et qu'un sergent poussera aux cours des casernes. Illettré, peu secouru moralement par ses chefs, il ne connaîtra de la grande ville que les bouisbouis de bas faubourg ou la maison publique; il ne prendra au régiment qu'une certaine paresse à penser ou agir, un certain pli d'obéissance inerte, un certain « à quoi bon? » qu'il caractérise par un mot naïf, bien connu des officiers, répété en toute occasion. Enfin, il sera de « la classe », il redeviendra paysan, ouvrier, employé, — un peu plus corrompu, un peu plus déséquilibré qu'auparavant. Une seule chose dans sa vie sera changée : il sera électeur et éligible. Ceux-là aussi sont-ils les fils de ton peuple, ô Michelet?

Moins que personne je voudrais être injuste envers le peuple. Moins que personne je voudrais méconnaître l'admirable effort de ses éducateurs. N'ai-je pas dit ailleurs* comment trente-cinq mille d'entre eux, pauvres d'argent et de loisir, se dévouent gratuitement à faire des cours, des causeries du soir aux jeunes paysans, aux jeunes ouvriers I Ne sais-je pas, par mille témoins, tout ce qu'il y a d'énergie patiente et désintéressée dans les cent cinquante mille instituteurs et institutrices de France? La plupart d'entre eux sont vraiment les enfants de Michelet : il se recon-

Page 1