Mercure de France, décembre
retrou vé-je la religion passionnée de cette France dont le délicieux écrivain n'a pris, hélas! que le surnom? Si Michelet, dans quelque ciel invisible, pouvait encore lire ces petits livres (qui mieux que lui en savourerait le divin style ?) de quoi sa grande âme enthousiaste saignerait-elle plus, des âmes que dénude l'ironiste, ou du ton de Fironiste ?
Le 24 janvier 1846, Michelet s'écriait, à la fin de sa préface du Peuple :
« Un peuple! une patrie! une France!... Ne devenons jamais deux nations, je vous prie.
« Sans l'unité, nous périssons. Comment ne le sentez-vous pas ? »
Le sentons-nous aujourd'hui? Nos élites et nos masses sont-elles pénétrées de l'enseignement de Michelet? La personne historique et morale de la France apparaît-elle, claire, une, indivisible, à la conscience de chaque Français ?
Juifs, protestants, catholiques, — internationalistes, anarchistes, provincialistes, — dilettanti, ploutocrates, politiciens, — répondez. Vous êtes responsables,
« ... La France a été le pontife des temps de lumière.... Toute autre histoire est mutilée, la nôtre seule est complète.... Prenez l'histoire de la France, avec elle vous savez le monde. Elle est à la fois le principe et la légende. Cette nation, considérée comme l'asile du monde, est bien plus qu'une nation : c'est la fraternité vivante. Le jour où, se souvenant qu'elle fut et doit être le salut du genre humain, la
France s'entourera de ses enfants et leur enseignera la France, comme foi et comme religion, elle se retrouvera vivante, et solide comme le globe.... La pairie^ ma patrie seule^ peut sauver le monde.,.. » Quel illuminé a tenu ce discours?
Michelet.
, Au nom de quel idéal la France peut-elle être une foi, une religion, le salut du genre humain ? Au nom de Fidéal révolutionnaire.
« ... La Révolution, pour s'emparer du. jeune monde qui venait, devait enseigner une seule chose : la Révolution.
« Pour cela, il lui eût fallu, non renier le passé, mais le revendiquer au contraire, le ressaisir et le faire sien, comme elle faisait du présent, montrer qu'elle avait, avec l'autorité de la raison, celle de l'histoire, de toute notre nationalité historique, que la Révolution était la tardive, mais juste et nécessaire manifestation du génie de ce peuple, qu'elle n'était* que la France même ayant enfin trouvé son droit. »
Ainsi, pour Michelet, la Révolution a été la prise de conscience de la France par la France. Jeanne d'Arc avait été l'instinct : la Révolution est la raison. Quelle raison?
« Je définis la Révolution l'avènement de la Loi, la résurrection du Droit, la réaction de la Justice.
« C'est l'élan de 92, la gloire du jeune drapeau et la loi de l'équité divine, de la fraternité, que la France promulgua, écrivit de son sang.... Par elle, la France est le représentant des libertés du monde et le pays sympathique rentre tous, l'initiation à l'amour universel.... Par devant l'Europe, la France, sachons-lci
n'aura jamais qu'un seul nom, inexpiable, qui est son nom éternel : la Révolution ! »
Comme Lamartine, comme Edgar Quinet, Michelet voyait dans la Révolution française la crise décisive de rhomme moderne. Par elle, un ordre nouveau du monde était né. Tordre de la Justice, de la Liberté, de FAmour. Née de Fàme d'un peuple, la Révolution avait partout suscité ou ressuscité des âmes de peuple. Et elle avait sublimé l'humanité tout entière.
La foi de ces grands hommes , l'avons-nous gardée ?
Je la vois bien devenue matière à clichés électoraux ou à boniments parlementaires, superstition ou simonie. Je ne la vois plus vivante dans la foule ni dans l'élite. Je distingue au contraire dans l'une et dans l'autre, à l'égard de la Révolution française, une ironie critique, une désaffection croissante, dont je connais bien les causes.
Taine, Renan, Karl Marx — tous les trois fils de Hegel, — ont très puissamment agi sur nos générations. Et tous les trois ont été les iconoclastes de la Révolution.
Renan a écrit :
« ... La Révolution est une expérience manquée. En ne conservant qu'une seule inégalité, celle de la fortune; en ne laissant debout qu'un géant, l'État, et des milliers de nains; en créant un centre puissant, Paris, au milieu d'un désert intellectuel, la province; en transformant tous les services coloniaux en administrations, en arrêtant le développement des colonies et fermant ainsi la seule issue par laquelle les États modernes peuvent échapper au problème du socialisme, la Révolution a créé une nation dont l'avenir
est peu assuré, une nation où la richesse seule a du prix, où la noblesse ne peut que déchoir. Un code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire, un code qui rend tout viager et individuel... un tel code, dis-je, ne peut engendrer que faiblesse et petitesse.... Avec leur mesquine conception de la famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute de la Révolution, dans les dernières années du xvin® siècle, préparèrent un monde de pygmées et de révoltés *... »
Tajne a écrit :
« Les principes de 1789 avaient déjà étéi formulés par Jean-Jacques Rousseau : souveraineté du peuple, droits de Thomme, contrat social, on les connaît. Une fois adoptés, ils ont, d'eux-mêmes, déroulé leurs conséquences pratiques; au bout de trois ans, ils ont amené le crocodile dans le sanctuaire, et Tout installé derrière le voile d'or, sur le tapis de pourpre; en effet, par l'énergie de ses mâchoires, et par la capacité de son estomac, il était désigné d'avance pour cette place; c'est en sa qualité de bête malfaisante et de mangeur d'hommes qu'il est devenu dieu. Cela compris, on n'est plus troublé par les formules qui le consacrent, ni par la pompe qui l'entoure; on peut l'observer comme un animal ordinaire, le suivre dans ses diverses attitudes, quand il s'embusque, quand il agrippe, quand il mâche, quand il avale, quand il digère. J'ai étudié en détail la structure et le jeu de ses organes, noté son régime et ses mœurs, constaté ses instincts, ses facultés, ses appétits. Le public, sur