ROMANCIERS ET CONTEURS
Alphonse Daudet.
« S'il faut choisir, je auia peuple... ■ La Bruyère.
Dans toutes les familles et les écoles de France, la mort d'Alphonse Daudet aura été un deuil. Quelle mère, quel instituteur, à la veille des congés ou par les soirs d'hiver, n'ont lu aux enfants la Dernière Classe et la Chèvre de M. Seguin'l Quelles âmes d'enfant ne se sont émerveillées ou attendries aux Contes du Lundi'! Les hameaux les plus retirés de la terre française auront fait au grand ami des enfants et des humbles un cortège d'âmes autrement consolateur que la cohue parisienne pressée autour de son cercueil.
Satisfaire à la fois les lettrés les plus exigeants et la foule avide de rires, d'aventures et de larmes, c'est une fortune que les plus grands n'obtiennent pas toujours, qui n'échoit qu'à de rares génies. Alphonse Daudet la partageait avec Victor Hugo.
Et pourtant Daudet n'avait pas, comme Hugo, associé son nom à la fortune retentissante d'une poli-
tique. Il n'était devenu ni sénateur, ni parangon d'un parti. 11 était resté Thomme de lettres sans alliage. Sa gloire était toute humaine; aucun charlatanisme n'en activait le rayonnement. Lui mort, elle continuera de briller, aussi réchauffante, sur les âmes françaises.
Daudet était aimé du peuple parce qu'il aimait profondément le peuple. Et il l'aimait parce qu'il était lui-même un enfant du peuple, comme Michelet.
Il avait connu dès le premier âge ces ménages de familles pauvres, où de petits ridicules cachent de grandes vertus. Ses yeux fins avaient noté les petits ridicules, mais les grandes vertus avaient mouillé ses paupières. Tant de types touchants et comiques, dont son œuvre est une galerie, l'avaient amusé dès les premiers jours de sa vie, et il en garda l'amour jusqu'à sa mort.
La plupart des plébéiens intellectuels se renient dès qu'ils parviennent. Les uns blêmissent de leurs origines comme d'une tare ; d'autres les étalent rageusement; d'autres ne s'en cachent ni ne s'en vantent, ils en souffrent. Daudet était sévèrement et absolument peuple. 11 n'en eut pas la vanité insolente, ni l'ennui discret. Il aima les gens du peuple comme on aime les gens de sa famille. 11 sut leurs travers, leurs défauts, leurs vices même ; mais il sut la générosité de leur cœur. Il vit également leur fort et leur faible. Il les peignit avec une tendre, ironique, scrupuleuse fraternité.
Ne pas savoir rester peuple est une grande misère. Ce qui nous humilie, ce ne sont point nos origines, mais la honte que nous en avons. Le peuple est donc un modèle de vertu? Ceux pour qui j'écris savent bien
que non. Mais, tel qu'il est, lorsqu'on en est, il ne faut jamais croire qu'on « en est sorti ».
Alphonse Daudet était né de petites gens, dans une grande ville du Midi. Ses parents, modestes commerçants, se ruinèrent, et la vie du foyer fut triste pour Tenfant. Dès ses premiers années, il devina ce que peut le hasard injuste sur de petits destins. Il apprit à ne jamais être sévère pour ceux qui n'ont pas réussi. S'il est vrai qu'il faut avoir eu faim pour connaître la pitié, le petit Daudet fut plus d'une fois à bonne école.
Dans cette misère noire, il grandit, sans fiel et sans fièvre, bel enfant au regard lucide, qu'attristaient parfois de pauvres spectacles, mais qu'éblouissaient déjà mille visions* Il était très curieux du monde réel, mais plus encore des imaginations contées autour de lui. A quinze ans, il devint une charge trop lourde aux siens, et il dut gagner sa vie. 11 partit comme pion dans un petit collège. Il connut les plus amers débuts qui soient. Ce petit rêveur ébloui dut discipliner des bambins sauvages, régenter des dortoirs, distribuer des pensums. A ce métier, combien d'autres sont devenus des ratés ou des réfractaires ! Daudet resta une âme libre, composa des vers d'amour et, plus tard, se vengea en écrivant le Petit Chose.
Comme un papillon de midi vers une énorme lampe allumée dans les vapeurs du soir, il s'enfuit à seize ans vers Paris, pauvre de tout, mais ivre d'infini. Il apportait à la grande ville une sensibilité mélancolique et ensoleillée, un chant précoce de cigale plaintive et ardente. Son frère, des amis l'aidèrent, et surtout son génie perspicace et aigu, autant que fin et tendre, se fit jour à travers des déceptions qui eus*
oO LA FRANCE INTELLECTUELLE
sent écrasé un colosse. Dès cette époque, Daudet avait le charme, ce mélange de clairvoyance et de poésie, d'ironie et d'émotion, de rires et de larmes, qui est le pouvoir suprême de certaines femmes et de certains artistes.
11 charma Morny, grand seigneur, dandy et ministre, qui fit de lui son secrétaire particulier. Arraché aux bas-fonds du journalisme et du quartier latin, Alphonse Daudet connut la brillante écume parisienne du second Empire. Il y goûta tous les succès d'un adolescent très beau, très spirituel et très désireux de vivre. Mais il ne se grisa pas sottement du vin que la destinée lui versait à pleines coupes. Dans l'éblouissement de la fête, il dévisagea les convives, scruta les décors, perça comme en se jouant les vanités et les hypocrisies. Et sa fréquentation parmi les puissants et les riches ne fit qu'accroître son amour pour les pauvres et les déshérités de toute espèce.
Il avait trente ans quand la guerre vint jeter bas tous ces puissants, et briser tous les lustres de la fête à coups d'obus. Enfermé dans Paris, il fut soldat improvisé, il monta la garde parmi la neige, la nuit et la mort, il vit de ses yeux la violation de Paris. Ce tragique lendemain de folles années, survenu au déclin d'une adolescence tumultueuse, mûrit et trempa le génie encore hésitant d'Alphonse Daudet. Avec l'instituteur alsacien, avec le paysan de banlieue, avec le parisien du faubourg, il souffrit dans son cœur toutes les mutilation^ de la patrie française, et, pour écrire plus tard la Dernière Classe ou certains Tableaux du Siège, il n'eut qu'à rythmer les pulsations douloureuses envoyées par son cœur à son cerveau.
A répreuve de 1870, Alphonse Daudet était devenu un homme. 11 régularisa son talent avec sa vie. 11 se maria, il fonda une famille, il commença d'écrire ses premiers grands romans. Il y mit tout son amour des humbles et toute son ironie contre les forts. Il fut cinglant et tendre, profond et exquis. Il créait à ce moment avec une fougue incomparable. Je me souviens qu'à Champrozay, Tété dernier, il m'affirma, non sans une certaine fierté de grand artiste, avoir travaillé jusqu'à dix-huit heures par jour pendant Fromont jeune et Risler aîné. Il était tyrannisé, comme Michel-Ange, par le démon cruel de l'enthousiasme. Alors il composa ses plus purs chefs-d'œuvre, Jack^ le Nabab, les Rois en exil, l'Évangéliste. Toutes les figures qui depuis son enfance avaient défilé devant son regard de poète attentif, repassèrent, comme une cire ardente, devant son imagination, et il les marqua d'une empreinte qui traversera les siècles.
Il avait trouvé la gloire et le bonheur à mesure qu'il révélait son génie. La fortune choisit ce moment pour l'attaquer par derrière. En pleine maturité, il fut atteint jusque dans sa moelle par un mal implacable. Ce beau corps fut à demi paralysé et recroquevillé par des tenailles mystérieuses ; cette admirable figure de jeune dieu fut ravagée et ridée par des souffrances sans nom. L'abominable Némésis hésita-t-elle à frapper ce cerveau merveilleux, ou se complut-elle à l'épouvanter par la dégradation du corps? Si tel fut son calcul, il fut déjoué.
Alphonse Daudet résista à la maladie comme il avait résisté à la vie : il en fit la conquête à force de patiente et de moqueuse douceur. Son esprit s'aiguisa, son cœur devint plus tendre au fil des tortures phy-
siques. Cet homme de génie fui doux envers la souffrance. Il continua de créer, de vivre, de recevoir ses amis, de protéger les inconnus, d'élever ses enfants, ne se plaignant jamais, n'aimant pas qu'on le plaignît, d'autant plus sociable et plus amoureux de la vie qu'il aurait dû être plus misanthrope et plus désespéré. Et jusque dans l'énergie déployée contre la fatalité physique, il garda le charme des jours heureux, cette grâce féminine dont bien rarement l'héroïsme sait se parer. La douleur imméritée, qui racornit et dessèche les petites âmes, fit la sienne plus vibrante et plus aimante. Sapho, la Petite Paroisse^ le Trésor d'Arlatan^ la Fédor, furent plus que jamais, dans leur cristal de beauté, imprégnés du sel des larmes humaines.
Tous ceux qui l'ont connu dans ces dernières années savent combien il s'était purifié au feu d'insomnies dévorantes et d'un long martyre nerveux. Pour sauver une vie ou une âme, il s'exposait aux pires rechutes. Mille anecdotes ont été contées dans les journaux. En voici une encore inédite :
C'était l'an dernier, au moment des massacres d'Arménie et de la terreur à Constantinople. Le grand journaliste arménien Chahnazar, condamné à mort pour avoir refusé d'insérer un article en faveur du sultan, allait être exécuté. Les Arméniens de Paris s'adressèrent au directeur de la Revue des Revues^ qui, le premier, avait soutenu leur cause dans la presse française. M. Jean Finot, ami d'Alphonse Daudet, eut l'idée de le prier d'intercéder auprès de M. Hanotaux. Une demi-heure plus tard, le grand écrivain se faisait porter au ministère des affaires étrangères, et le soir môme une dépêche de notre ambassadeur
à Constanlinople annonçait la grâce de Chahnazar.
La mort sembla craindre d'infliger à ce cerveau divin la folie ou le gâtisme. Elle le frappa d'un seul coup, à rheure de la cène, au milieu des siens. Il est ainsi disparu sans diminution, et la postérité le verra comme nous Tavons vu, avec la double auréole de sa bonté et de son génie.
La vie d'Alphonse Daudet est un incomparable enseignement. On ne saura jamais trop la raconter. Bien plus que les carrières douteuses de tel ou tel politicien, l'existence de ce grand homme peut servir d'exemple à la démocratie française. Vous tous qui aimez la France et qui lui cherchez, pour la fortifier et la rassurer, des exemples de grandeur laïque, réfléchissez sur ceci : ^ a
Voici un enfant du peuple qui, parti des pires misères, n'a pas fini dans le mépris du peuple. Voici un enfant du peuple qui, enrichi par son travail, n'a pas cherché à exploiter le peuple. Voici un enfant du peuple qui, né avec le don de séduire, n'a jamais flatté le peuple. Voici un enfant du peuple qui est devenu un homme de l'élite sans cesser d'être peuple par le meilleur de soi-même.
Cher et douloureux génie d'Alphonse Daudet, vous qui fûtes impitoyable aux hypocrites et pitoyable aux humbles, belle âme armée de clairvoyance el d'amour, railleur bienfaisant du ridicule qui s'étale, doux enthousiaste de la vertu qui se cache, vous qui fûtes de votre Provence sans être de votre province, vous qui adorâtes la France sans ligue ni cocarde, vous qui avez été fraternel à tous les hommes en les traversant d'un regard, clair et brillant héritier du génie des ancêtres, méditerranéen amoureux de
beauté et celte sensible à Tidéal, ô père immortel des Tartarin, des Delobelle, des Raumestan, des Astier, mais aussi des petites Chèbe, des petits Jack et des Joyeuse, familier et bienfaisant génie de notre race, votre douloureuse dépouille de martyr a bien pu rejoindre celle de Michelet au Père-Lachaise. Mais votre âme, comme celle de Michelet, est restée parmi les hommes et les enfants de France. Pour de pareilles âmes, qui aimèrent la vie au point de la créer incessamment autour d'elles, il ne peut être d'autres tombeaux que les millions d'âme^ Vivantes où elles ont un jour allumé la petite flamme^'qui ne meurt pas.
Cher et tolérant génie d'Alphonse Daudet, vous qui sûtes apaiser dans la vie et concilier dans la mort, vous qui avez groupé Zola et Drumont aux angles de votre cercueil, l'apparat des obsèques officielles n'a point ordonné votre cérémonie mortuaire. Mais vous avez eu des funérailles nationales dans toutes les sensibiUtés françaises. A défaut du gouvernement, la Patrie et le Peuple vous ont conduit à ce champ du repos physique -d'où les génies comme le vôtre ressuscitent, avant le troisième jour, au cœur même de la race qui les fit naître.
Janvier 189^.
Les anthologries d'Emile Zola.
Bien qu'officier de la Légion d'honneur et candidat perpétuel à TAcadémie Française, M. Emile Zola reste à cinquante-sept ans Tentêté batailleur qu'il fut dans sa jeunesse. Il le restera sans doute jusqu'à son dernier souffle. Son récent recueil d'articles, cette Nouvelle Campagne offensive et défensive, ce livre paru d'hier témoigne d'un sauvage plaisir à ne pas désarmer, et, vétéran rassasié de gloire et d'or, à braver, tout comme un conscrit de lettres, l'insulte ou le dédain, la bonne et la mauvaise foi des adversaires. On n'a pas été impunément chef d'armée sur un champ de bataille : même après la victoire, même après la déroute, quand le sort des armes a décidé, l'on ne se résigne pas à la retraite, l'on veut reprendre du service, rentrer en campagne. Le chef de l'école naturaliste en est là. Le repos et le silence lui pèsent. Il ne peut croire que son effort, si longtemps triomphant, soit dès maintenant limité et classé par les générations nouvelles. Il se refuse à être conduit déjà, lui, le révolutionnaire de la littérature, jus-
qu'aux territoires glacés et tranquilles de la tradition littéraire.
Voici cependant que pour lui l'heure des anthologies a sonné. Et les anthologies sont les bouquets d'immortelles que l'on cueille sur les tombeaux des grands morts littéraires, ou que l'on prépare pour leurs funérailles, s'ils se survivent. Encore que nous lui souhaitions de longtemps se survivre, et de nous donner, après son Paris^ d'autres chefs-d'œuvre, M. Emile Zola est mort littérairement avec le naturalisme. La sève qui gonflait son génie ne se renouvellera pas. Elle s'épuisera encore en de puissants fruits peut-être, mais leur saveur et leur aspect n'auront rien de nouveau, rien de fécond pour nous. C'est quand un écrivain ne se renouvelle plus qu'il est réclamé par des embaumeurs anthologiques. Victor Hugo en était là vers 1866; M. Emile Zola y est arrivé en 1896.
Coup sur coup, deux « Morceaux choisis » de ses œuvres ont paru, de novembre 1896 à février 1897. Mais, comme il convenait à un artiste qui a si fort aimé « la chaleur du carnage et ses acres parfums », ces anthologies gardent encore je ne sais quelle odeur caractéristique de bataille et de violence par quoi se signale l'auteur des Rougon-Macquart et des Trois Villes, Ni l'une, qui est une satire grossière et perfide, ni l'autre, qui est une apologie lourde et quelque peu naïve, n'ont été composées avec cette justice de critique et cette justesse de goût sans lesquelles il n'y a pas de bon faiseur de florilèges. Mais, en attendant le recueil qui assurera aux belles pages de M. Zola leur immortalité classique, les deux ouvrages de MM. Laporte et Meunier, par leur dis-
semblance même et leur insuffisance, nous permettent déjà d'examiner, de résoudre peut-être ce problème tant discuté et si obscurci par les passions littéraires : Emile Zola peut-il devenir un auteur d'anthologie? Et si oui, vraiment, Tensemble de son effort intellectuel y perd-il ou y gagne-t-il?
Si Ton voulait savoir quels fragments des œuvres de M. Emile Zola ne devront jamais, à aucun titre, figurer dans une anthologie, il n'y aurait qu'à prendre tous ceux que M. Antoine Laporte a empilés, avec une haine désordonnée, dans la sienne : Zola contre Zola, Ce bouquiniste rageur, qui paraît avoir pris aux casiers de son quai sa conception de l'élégance et du classement, a découpé tous les romans de M. Emile Zola au petit hasard du ciseau et de la haine. Toutes les phrases, toutes les pages qu'une censure rigoureuse eût estimées bonnes pour l'égoût, toutes ces erreurs du maître naturaliste sur lesquelles les honnêtes gens voudraient voir passer l'éponge à défaut du balai, scatologies, pornographies éparses ou étalées dans l'œuvre totale, M. Antoine Laporte les a flairées, dénombrées, ramassées, et il en a fait un livre, sorte de fumier immonde et nauséeux, dont on ne peut approcher sans le fuir aussitôt, sous peine d'être asphyxié ou empoisonné. Quand on parcourt, d'un doigt et d'un œil distants, ces « erotica naturalistes», comme les appelle leur collecteur à qui l'on devait déjà une « Bibliographie clérico-galant'e » et une « Bibliographie jaune », on n'estime pas à
coup sûr M. Zola d'avoir imaginé tant de visions malsaines ou malpropres, mais on méprise encore plus M. Laporte de les avoir rassemblées. Il n'a pour excuse ni théories, ni génie : il n'a été poussé dans ses recherches que par l'instinct de l'hyène qui rôde autour des pourritures. Sans doute, dans sa préface, M. Laporte se vante d'accomplir « son devoir d'honnête écrivain » et de « coopérer à l'assainissement de la moralité publique, en faisant connaître l'immoralité littéraire de M. Zola ». Mais ce sont là les masques d'un Tartufe à rebours. A qui M. Laporte penset-il révéler l'immoralité de livres dont chacun a été tiré de soixante à cent cinquante mille exemplaires? Non, ce qu'a voulu ce bouquiniste, c'est, hypnotisé par sa bibliomanie erotique, faire du bruit sur son nom avec un recueil d'obscénités, et, sous le couvert de la morale, éclabousser un grand écrivain détesté. Il a réussi. Il a provoqué un scandale que MM. Zola et Fasquelle ont eu le tort de grossir en poursuivant son auteur devant les tribunaux. Et de toutes les manœuvres qui pouvaient clouer M. Zola sur le seuil de l'Académie, celle-ci était assurément la plus ignoble, mais aussi la plus habile.
L'anthologie erotique de M. Laporte a donc fait grand mal à la personne littéraire de M. Zola : mais prouve-t-elle quelque chose contre son œuvre? Un écrivain qui s'est proposé de peindre avec une exactitude et des procédés quasi scientifiques les passions et les mœurs contemporaines, cet écrivain n'a-t-il pas le droit, j'allais dire le devoir, d'aller jusqu'au bout de sa tâche, et de nous étaler, à côté des splendeurs les ulcères, à côté du jardin le cloaque, à côté de la santé les maladies? Le savant n'a pas de fausse
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pudeur, qt M. Emile Zola s'est dès Tabord posé comme un savant. De même que Paris n'est pas tout entier dans ses égouts ni dans ses prisons ni dans ses hôpitaux, mais qu'il ne serait pas Paris sans ces lieux sinistres, de même l'œuvre de M. Zola n'est pas tout entière dans ses tableaux sales ou obscènes, mais elle ne serait pas complète sans eux. Promenez pendant une nuit quelque voyageur étranger à travers les infamies de Paris : si votre visite est minutieuse, il ressentira plus d'horreur et plus d'écœurement qu'à lire en une fois, et avant le reste, les Erotica de M. Zola colligés par Laporte. Qu'est-ce que cela prouvera contre Paris et qu'est-ce que cela prouve contre M. Zola?
Si l'on découpait dans Rabelais et si l'on découpait dans Shakespeare toutes les obscénités qui s'y rencontrent, on en ferait des livrets guère moins répugnants que celui dont nous nous occupons. Et si, de nos cathédrales, quelque plaisant anticlérical s'amusait à extraire, pour les rassembler, toutes les sculptures scabreuses du bois ou de la pierre, n'obtiendrait-il pas un succès de scandale aussi peu justifié? Chaque détail veut être vu à la place où Tartiste l'a mis dans l'ensemble, et suivant les intentions de son créateur. Les scènes colligées par M. Laporte ne sont peut-être si écœurantes, si répugnantes que par leur isolement du contexte naturel et leur promiscuité factice? On voudrait le croire. En tout cas, l'on peut affirmer que ce florilège de basse et plate hypocrisie, cette compilation faite de mutilations, prédispose plus en faveur de la bonne foi de M. Zola qu'elle n'indispose contre sa grossièreté. Tel est l'effet de la calommie, découverte ; elle ferait réhabiliter même Terreur.
N'allons point jusque-là. Une anthologie pornographique, quelque méprisables que soient les raisons qui l'ont fait composer, est toujours le châtiment du grand écrivain qui en a fourni la matière. Ni Rabelais, ni Shakespeare, ni Zola ne sont plus grands pour avoir décrit des obscénités : ils en sont plutôt diminués. Ce n'est pas parla qu'ils sont classiques; c'est parla qu'ils s'abaissent jusqu'à l'Arétin, jusqu'à Crébillon fils, jusqu'à Restif de la Bretonne, jusqu'aux crapuleux livres secrets du xvni*' siècle. En art comme en histoire, tout n'est pas à dire, tout ne peut pas être dit. Un écrivain aurait beau faire : il n'épuiserait jamais les ignominies de la nature et de l'homme, il resterait toujours en deçà, avec son style, de l'imagination et de la réalité. Il y a un cercle de vérité et de beauté hors duquel la nature devient infâme et l'art ignoble : sortir de ce cercle, ce n'est pas sortir delà « convention », comme l'a cru M. Zola, c'est sortir de l'harmonie.
Croire qu'on est un plus grand écrivain et un plus grand artiste quand on a peint au grand jour certaines monstruosités, c'est croire qu'on peut aller aussi loin que la vie elle-même, et c'est faux. La preuve en est que dans les scènes les plus osées de son œuvre, celles de la Terre et de Y Argent par exemple, M. Zola est resté vague et flou en comparaison des réalités qu'il suggère. Il a dû garder une certaine pudeur dans l'obscène, et cela donne à toutes les peintures de ce genre l'aspect gauche et conventionnel des tableaux, comme on dit, « faits de chic ». La preuve en est encore que de tous les morceaux qui composent le pot-pourri de M. Laporte, aucun ne mérite de survivre par la beauté du style
OU la puissance de la création. La preuve en est enfin qu'on pourrait retrancher tous ces morceaux des œuvres mêmes de M. Zola sans altérer sa véritable originalité. Ils forment vraiment bien une anthologie à rebours, la gerbe puante et honteuse des plantes qu'on ne voudrait point voir dans le jardin du maître naturaliste, et qui l'infecteront à jamais s'il n'a pas le courage de les en arracher soi-même avant la nuit.
L'anthologie universitaire composée par M. Geor* ges Meunier serait excellente si le bouquetier n'avait commis, la maladresse de lier s»-gerbe avec des commentaires aussi pompeux que déplacés. L'introduction qui précède ces Morceaux choisis d'Emile Zola est un type de la critique littéraire telle que la comprennent les pédants de province. C'est un énorme pavé laudatif appliqué sur la face du « Maître », que, trente ans plus tôt, le même M. Georges Meunier eût sans nul doute, comme tout bon universitaire, traité de « monstre » et d' « égoutier ».
Ayant à présenter M. Zola devant un public de jeunes gens et de jeunes filles (ces anthologies sont surtout composées pour eux), il le fait sans restriction, avec un parti pris de louange, d'admiration, de servilité qui étonnerait M. Paul Alexis lui-même» Dans un style qui n'est qu'une pâte de barbarismes abstraits, il loue M. Zola pour sa vie, il le loue pour son caractère, il le loue pour sa philosophie, il le loue pour son style... A l'entendre, le xvni® siècle a préparé le naturalisme, et le xix® l'a promulgué : Zola
est donc le centre de toute la littérature contemporaine, et après lui M. Georges Meunier ne prévoit rien. C'est toujours au fond le même système qui consistait à mettre au bas de chaque vers de Corneille ou de Racine un admirable! étonnant! etc., et à faire dater de Tauteur qu'on étudiait toute l'histoire littéraire. C'est la critique scolaire appliquée, dans toute sa fadeur informe, sur les œuvres qu'elle prétend éclaircir, et qu'elle ne fait qu'épaissir.
L'esprit de M. Zola a-t-il des limites, son talent a-t-il des tares? M. Georges Meunier n'en veut rien savoir : il se gardera bien d'en prévenir ses jeunes lecteurs. Tout, dans les romans de Zola, est beau et bon, nulle part un mot de blâme ou de répulsion, si bien qu'après avoir hi en conscience l'anthologie de M. Meunier, telle rhétoricien ou tel normalienne s'en iront chez le libraire demander Pot-Bouille ou Germinai le plus naïvement du monde, croyant avoir * affaire à d'honnêtes chefs-d'œuvre. Comme professeur, M. Meunier a commis une grossière bévue pédagogique; comme critique, il a commis une dissertation insipide autant qu'inexacte.
Mais si le commentaire est mauvais, les morceaux choisis sont bons. A ceux qui n'ont pas lu et ne peuvent encore lire tout Zola, ils donneront l'impression forte, large et durable de ce qu'il y a de meilleur en lui. A ceux qui étaient déjà familiers avec l'œuvre du grand romancier, ils remémoreront d'admirables pages, ils laisseront même un souvenir plus équitable qu'une lecture intégrale. C'est du moins ce que j'ai ressenti au sortir de ces trois cents pages d'anthologie.
J'avoue que je les avais abordées avec une crainte nuancée d'ennui. Je me disais, comme beaucoup
de gens : « Zola n'est pas, ne peut pas être un auteur d'anthologie. Il ne vaut que par la masse. Le détail chez lui n'a pas plus de valeur qu'une pierre brute dans le mur d'un temple romain. C'est l'accumulation qui fait son style, comme elle a fait sa vision. Il ne ciselle pas, il martelle; il ne fignole pas, il brosse; il ne sculpte pas, il bâtit. Il n'a ni le trait ni le poinçon, il a le cube et le ciment. Une page de Zola ne vaudra ni plus ni moins qu'une autre page : à quoi bon choisir? Choisit-on dans une maçonnerie cyclopéenne dont les lignes font la seule beauté? » En pensant ainsi, je me trompais. Je me réjouis d'en faire ici mon meâ culpâ. J'ai relu bout à bout ces trois cent cinquante pages, choisies parmi plus de vingt mille, et ma prévention est tombée à mesure que je lisais. Des trente-quatre épisodes que M. Meunier a découpés dans les vingt-deux grands romans de M. Zola, il y en a bien une dizaine qui me paraissent assurés de l'immortalité littéraire, et cela est beaucoup pour un seul écrivain.
11 n'est pas vrai, en effet, que l'art de M. Zola vaille seulement par la masse; il n'est pas vrai que son style vaille seulement par l'accumulation. La vérité est que, dans chacun de ses romans, la masse est si puissante qu'elle écrase les détails, et le style si pressé qu'on ne songe plus à vérifier la frappe. Mais détachez un épisode, mettez-le en pleine lumière, examinez-en la structure et le grain, vous serez surpris de constater que la matière est durable, et que la mise en œuvre surpasse la matière. L'art de M. Zola gagne à être examiné dans le cercle restreint d'une anthologie, car on y saisit mieux ce qui échappait tout d'abord à cause de l'ensemble. M. Zola sait écrire, il
sait composer, et il sait faire vivre. Avec ces trois savoirs-là, on est un auteur d'anthologie, on est destiné à travailler pour la postérité. Son idéal du style et de la composition, il Ta très bien défini lui-même par quelques phrases de sa Nouvelle campagne * : « Latin dans le cœur et dans le cerveau, amant fou des belles architectures symétriques, constructeur de pyramides sous le brûlant ciel bleu, tel est mon état, je n'en comprends pas d'autre. Je voudrais la phrase de cristal, claire et si simple que les yeux des enfants pussent la pénétrer de part en part, s'en réjouir et la retenir. Je voudrais l'idée si nue, si vraie, qu'elle apparût transparente elle-même, et d'une solidité de diamant dans le cristal de la phrase. » Cet idéal est aussi celui de Fénelon dans la Lettre à V Académie.
M. Emile Zola le réalise souvent. Son vocabulaire renferme peu de mots singuliers, jamais de mpts nouveaux. C'est le vocabulaire de tout le monde. C'està-dire aussi celui des très grando écrivains. Racine, Bossuet, Voltaire, Lamartine, Renan. Par l'exacte valeur qu'ils savent attribuer à chaque mot, par la place juste qu'ils lui assignent, les génies littéraires marquent leur puissance verbale. La supériorité n'est point d'encombrer son style avec des mots antiques ou bizarres, mais de l'illustrer avec les mots usuels» Et pareillement, la syntaxe de M. Emile Zola ne se signale pas par des concisions ou par des surcharges hors du commun. Sa phrase souple et résistante garde le rythme logique, le nombre, la mesure que notre langue hérita du latin et qu'elle accrut encore par trois siècles d'effort littéraire vers la clarté et vers
la beauté. Un scrupuleux accommodement du mot à la sensation, de la phrase à l'idée, une harmonie simple, mais toute-puissante, née du flot grandissant et ordonné des images, ces qualités intérieures du style de M. Zola Tapparententaux maîtres classiques. Sans doute, il n'obtient que très rarement la perfection ; il est trop chargé d'images et de sensations, trop bourré de doctrines et de théories, pour ne pas empâter le plus souvent ses tableaux par des horsd'œuvre et des crudités. Mais quelquefois il oublie ses procédés, il clarifie sa vision, il sort du naturalisme pour rentrer dans la nature, et alors il compose sobrement, simplement, puissamment, à la romaine et à la française, il écrit des morceaux d'anthologie pour les siècles. La mort de Coupeau dans r Assommoir^ l'émeute dans Gci*minal^ V « étude » de M. Baillehache dans la Tetre, la défense de Bazeilles dans la Débâcle, la procession dans Lourdes, sont des morceaux de cet ordre-là.
Pour que les pages choisies d'un écrivain figurent dans l'anthologie d'une race, il ne suffit pas que cet écrivain sache écrire et sache composer, il faut encore qu'il ait su faire vivre. Il ne suffit pas qu'il ait été un artiste, il faut qu'il ait été un homme. M. Emile Zola a-t-il eu ce don de l'émotion qui révèle l'homme aux autres hommes, qui perpétue l'écho de la vie dans le bronze ou le crislal des mots? A-t-il vraiment fait vivre en poète l'époque sociale qu'il prétendait décrire en savant? Quand on lit d'un trait ces trentecinq épisodes des Rougon-Macquart et des Trois Villes,
on n'en peut douter. Nul, d'entre tous les maîtres romanciers de ce temps, nul, pas même Maupassant, n'aura évoqué, en des fresques plus exactes et plus visionnaires tout ensemble, le tableau bassement tragique d'une nation gâtée dans ses sources nerveuses, rongée par l'alcool, tarée par l'argent, épuisée par le militarisme, et dissoute par la jouissance. La Curée, r Assommoir, Germinal, la Terre, la Débâcle sont les chants les plus émouvants de cette épopée moderne où M. Zola me paraît avoir quelquefois égalé l'horreur poétique de Dante. Dans ces cercles concentriques de la guerre, de la luxure, de l'orgueil, de l'ambition, de l'ivrognerie, de la folie, de l'avarice, et de la haine, où il nous a fait descendre, à travers ces évocations sinistres ou hideuses de la douleur physique et de la douleur morale, parmi ce peuple de damnés qui s'appellent Rougon, Saccard, Coupeau, Renée, Gervaisé, Nana, Lazare, Etienne, Claude, Pascal, Jacques Lantier, au centre même des monstrueuses forces modernes qui défigurent la démocratie et ressuscitent la « bête humaine » dans l'homme, M. Emile Zola a fait palpiter les grands frissons de la pitié et delà sympathie. Peut-on vraiment lui reprocher de n'avoir peint qu'une France dégénérée, abâtardie, mutilée, gangrenée dans la plupart de ses sources vitales? Notre politique, nos mœurs, notre vie sociale, nos croyances, nos actions se dressent-elles pour lui donner tort? Au train dont vont les choses, je croirais plutôt qu'elles s'abaissent un peu plus chaque jour pour lui donner raison. Et bien qu'il ait fait luire dans son enfer social quelques adorables figures d'idylle, bien qu'il ait parfois ouvert sur la nature et sur la vie de grandioses échappées poétiques, ne lui en voulons pas trop
LES ANTHOLOGIES D'É>lfCE*ZOLA ^' f'^ 67
d'avoir évoqué plus souvent m. nous le sQW^n^ de Dante plutôt que celui d'Honjère. , >/
Les temps où la beauté et la smité rioi^at^ns des îles d'or parmi la jeunesse divine des races, ces tempslà sont bien évanouis, même en Asie Mineure et en Grèce. Survenu au crépuscule d'une époque et d'une race, M. Zola emprunte à la nuit et au soir des miroirs sombres et sanglants : mais il le sait, il en a souffert comme nous tous, et c'est pour cela qu'en dépit des horreurs et des saletés qui altèrent son œuvre, il est, il restera le poète des modernités tumultueuses et tragiques où nous sommes engagés.
La jeunesse idéaliste qui s'est levée dans ce pays depuis quelques années, cette jeunesse dont la noble ambition (je crains de dire la noble illlusion) aura été de rallumer dans la vie et dans l'art des foyers d'héroïsme et de beauté pure, la jeunesse idéaliste a pu se montrer parfois sévère, injuste même envers M. Emile Zola. Elle obéissait à la loi des réactions nécessaires. Il était bon qu'elle affirmât sa volonté de penser, d'agir et de créer autrement que les naturalistes. Mais aujourd'hui que cette volonté s'est manifestée par des œuvres et des actes, aujourd'hui que M. Zola est entré tout vivant dans le passé, il serait ridicule de contester à ce rude ouvrier le prix de son effort, et de ne pas lui reconnaître la gloire d'avoir, à son tour, ajouté quelques brins amers d'immortelles à ce bouquet, respiré par les générations, qui s'appelle l'anthologie des grands écrivains français.
Juin 1897.
IH
Le roman-poème en France*
Quand un genre littéraire a été fatigué par le génie des maîtres, quand il a épuisé les faveurs de plusieurs siècles, il faut qu'il périsse ou qu'il se transforme. Ce fut le destin de l'épopée gréco-latine, ce fut celui de notre tragédie classique : ne sera-ce pas demain celui du roman moderne? Nul genre au xix' siècle n'a été plus populaire, ni plus digne de l'être : mais n'est-il pas entré dès maintenant dans la période du cliché et de la convention, qui précède en général celle de l'agonie? Dès 1730, la tragédie classique se mourait parmi les « songes », les « confidents », et les « trois unités ». Est-ce qu'aujourd'hui le roman ne se meurt pas parmi les « adultères », les « tranches de vie » et les « états d'âme »? Encore chargé de gloire et de lecteurs, encore pullulant et multiforme (comme d'ailleurs le théâtre classique au xvni® siècle), n'estil pas déjà cependant une forme à jamais déchue
d'originalité, de vie profonde, au regard de Tartisle et de l'historien littéraires?
Est-il possible qu'après les romantiques, les réalistes, les naturalistes et les psychologues, des génies surgissent qui redonnent au vieux moule romanesque un relief imprévu et des formes neuves? Le roman, en tant que genre littéraire, a-t-il accompli ses destinées?
Beaucoup de critiques le croient. Ils considèrent le pullulement des romans médiocres, et leur succès dans les classes moyennes de l'intellectualité, comme la plus forte preuve que le genre décroît. Ils signalent Técœurante facilité avec laquelle on lit ou on écrit un roman d'aujourd'hui. Dans cette facilité, ils discernent toutes sortes d'éléments, — métier, commerce, routine, — sauf l'effort d'art et le goût sincère. Et ils en concluent que l'avenir littéraire est ailleurs, dans des genres nouveaux ou renouvelables, mais non dans celui, désormais trop usé, du roman.
Il y a beaucoup de vérité dans ces conclusions. A l'aube du siècle, dans le renouveau tragique des consciences qui suivit la Révolution française, le roman fut une confession orageuse mais sincère. René ^ Adolphe, Corinne, Obermann peignirent des âmes, traduisirent les passions d'une époque, furent des œuvres de vie intérieure. Puis à mesure que, suivant la belle expression de Michelet, « ce siècle, riche et lourd, penchait vers la fatalité )>,le roman s'inclina de plus en plus vers la description des choses extérieures. Il fut un vaste tableau social avec l'auteur de la Comédie humaine, La conscience individuelle céda devant ce tableau des caractères ou des mœurs. A partir de ce moment, le roman tendit à devenir une forme de la science, Balzac se proclama docteur es
sciences sociales, et plus lard M. Zola s'afficha continuateur et disciple de Claude Bernard. Gustave Flaubert, puis les Concourt, aboutirent de même à une conception du roman impersonnel, quasi scientifique, et qui serait, suivant le mot de Tun d'eux, « l'histoire des gens qui n'en ont pas eu », c'est-à-dire la description minutieuse des types moyens de l'humanité. Cette rigueur dans les peintures fut appliquée aux paysages. Le roman réaliste fut le roman de la vie extérieure sous tous ses aspects : mœurs, usages, caractères physiques et moraux, classes sociales, description de ville ou de nature, mais il fut de moins en moins le roman de la vie intérieure. L'âme, étouffée sous l'oppression des choses comme Tarpéia sous les colliers des Albains, sembla morte dans la littérature romanesque. V Éducation sentimentale^ Manette Salomon^ Nana sont des œuvres d'où la vie intérieure est absente. En vain quelques chefsd'œuvre, comme Servitude et Grandeur militaires, et surtout comme cet immortel Dominique, maintenaient dans le roman français les droits de l'âme : leur isolement même, qui les fait plus grands, confirme notre analyse. Le roman devenait de plus en plus un ensemble de procédés impersonnels, prétendus scientifiques, pour cataloguer, analyser, classer l'homme et la nature. C'est dire qu'il perdait peu à peu la source de vie intime, c'est dire qu'il se cristallisait, c'est dire qu'il ne serait bientôt plus qu'un amas prétentieux de procédés artificiels, un genre dévié de sa fonction et déchu de son originalité.
Tel sembla devenir, vers 1886, le roman dans les mains des naturalistes et des psychologues. Il faut noter en effet que le roman dit « psychologique » ne
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fut pas le signe d'un retour vers la vie de Fâme, comme son litre aurait pu le faire croire. Il fut plutôt un essai d'application des procédés de laboratoire à Fétude de Fâme, une manière de psychologie expérimentale parallèle à celle qu'inauguraient alors MM. Th. Ribot et J. Soury. Le plus illustre des romanciers psychologues définissait lui-môme ses œuvres « des planches d'anatomie morale » *. Entre ces histologies risquées de la vie psychologique et la synthèse esthétique de la vie intérieure, il y avait un abîme.
Mais, par une loi fatale, à mesure que triomphait le roman de la vie extérieure, une réaction se préparait contre lui parmi les jeunes romanciers. Dans cette réaction, il y avait le primordial désir de faire autrement que les aînés, ne fût-ce que pour faire autrement. Mais il y avait aussi un sens très profond, d'abord confus et imprécis, de la renaissance idéaliste qui allait une fois de plus transformer la conscience européenne. C'est alors que MM. Maurice Barrés et Edouard Rod s'essayèrent à renouveler le vieux moule romanesque en créant le roman de la vie intérieure. La Course à la mort date de 1885, Sous Vœil des Barbares de 1887, Un homme libre de 1888, le Sens de la vie de 1889 et le Jardin de Bérénice de 1890. Peindre, au moyen d'épisodes tirés de la conscience plutôt que du monde extérieur, l'évolution d'une âme à travers la vie de son temps, tel fut évidemment le dessein de ces deux écrivains. Il ne s'agissait plus de découper des « tranches de vie », ni de décrire des « planches d'anatomie morale », il s'agissait de recréer, dans urïe synthèse de beauté, en