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I. — Les Conteurs de la vie des provinces

En France, malgré les bureaux, l'école, le régiment, la presse, la vapeur et l'électricité, il y a encore une vie des provinces. Non pas seulement la vie des

petites villes que M. Anatole France évoque si malignement avec les personnages de VOrme du Mail et du Mannequin d'Osier, Cette province-là n'est que la banlieue de Paris, et rien n'est plus contraire aux « provinces » de jadis. Sur la foi des clichés , on prétend que celles-ci sont mortes. Quelques-unes pourtant vivent encore d'une vie singulière, et elles ont inspiré des conteurs comme Anatole Le Braz et Auguste Marin. Oui, dans notre France civilisée et bureaucratisée, qu'enserre le double réseau des chemins de fer et des fils électriques, que maillent préfectures et sous-préfectures, et où les mêmes vulgarités régnent partout avec les mêmes lois, il y a encore des régions mystérieuses, des asiles cachés où repose — pour quelle agonie ou pour quelle renaissance ? — l'âme des ancêtres. Parcourez la grave et hautaine Alsace, enfoncez-vous dans la misérable et héroïque Bretagne, gravissez l'âpre et solitaire Dauphiné, bientôt les fantômes des saints et des héros vous entoureront d'un cercle enchanté. L'antiquité des paysages vous évoquera un monde plus sacré que le nôtre. Vous serez ressaisi par la magie du passé sur ces territoires où les vivants ont comme la figure et le parler des morts.

Entre toutes ces provinces, deux ont plus fortement perpétué leur visage, leurs mœurs, leur langue. C'est la Bretagne et c'est la Provence. Sans aucun doute la pureté des origines leur vaut d'avoir survécu à des sœurs de naissance plus mêlée. Le plus antique sang oriental et latin court encore dans les veines des Arlésiens, et c'est du vieux sang celte qui fait battre le cœur des Trégorrois. Sans nul doute aussi la structure de ces deux contrées, ossatu-

rées de rochers et baignées par la mer, assemblages de puissance et de grâce, avec leurs solitudes, leurs tempêtes, leurs vallons de chênes et d'oliviers, cette physionomie douce et sauvage, d'une aristocratie si déterminée, a maintenu intact le caractère de la race. La Bretagne et la Provence, provinces de marins et de paysans, sont les deux pôles antiques et immuables du génie français. Ils ont à peine changé depuis dix siècles, et les changements ne sont guère qu'en surface. L'âme comme la figure restent les mêmes.

Si un jour l'âme de la Bretagne devait être abolie par l'invasion du modernisme, les lettrés de l'avenir retrouveraient cette âme déposée tout entière, comme en un reliquaire de beauté, dans l'œuvre d'Anatole Le Braz. Par son nom comme par ses parents, Le Braz est un pur Breton du peuple; par sa culture et son talent, il a pris une conscience totale de sa race et de son pays. Disciple et héritier de la Villemarqué et de Luzel, il a patiemment, amoureusement reconstitué le trésor des légendes armoricaines. Poète lyrique, façonné par la lande et la mer à une complexe mélancolie, il a célébré les aspects hautains et gracieux de son pays natal, ses granits, ses îles, ses genêts d'or, ses clochers à jour, ses filles dont les yeux sont bleus comme la fleur du lin et le teint rosé comme la fleur du blé noir. Conteur, il a fait vivre, dans leurs horizons de mer et de roc, avec leurs superstitions et leur génie rêveur, les gens de la côte et ceux de la forêt, les îliens et les terriens, les pêcheurs et les sabotiers d'Armor. Quand on a lu les Vieilles histoires du Pays Breton ^ la Légende de la Mort, et Pâques d'Islande, on est entré en communion

avec des âmes et des paysages absolument poétiques dans leurs attitudes primitives. lia fallu à M. Anatole Le Braz, ancien élève de la Sorbonne et professeur au Lycée de Quimper, beaucoup de talent, beaucoup de caractère, toute la revivance d'une hérédité séculaire, pour échapper ainsi au laminoir des Universités, pour remonter de plein cœur aux sources de la terre natale.

De Téducation universitaire, M. Le Braz n'a retenu que le goût de la beauté classique, telle que les Grecs, les Latins et les meilleurs Français en ont donné d'inoubliables modèles. C'a été tout bénéfice, car dans l'argile confuse et sublime des légendes bretonnes, il a pu modeler, de ses mains expertes, d'harmonieux vases. Leurs contours retracent toutes les figures anciennes et nouvelles de la race, et leurs flancs conservent, dans un peu de terre natale, les racines de ce piquant et lumineux ajonc d'or, qui est l'âme de la Bretagne. Quand les Bretons se mettent à écrire en français, ils y apportent cette simplicité musicale, faite de sublimité, de grâce, de rêverie, où excellèrent Chateaubriand, Lamennais et Renan. Comme écrivain et comme artiste, M. Le Braz est un digne cadet de ces aînés : l'éloge n'est pas mince, mais il est mérité. Par les contes d'Anatole Le Braz, le génie breton se continue dans les lettres françaises.

Ce que M. Le Braz vient de faire pour la Bretagne, MM. Alphonse Daudet et Paul Arène l'avaient déjà fait pour la Provence. Après de tels maîtres, un conteur de la nouvelle génération ne pouvait trouver qu'à glaner. Fût-on le plus original et le plus naturel du monde, il y a des antériorités qui écrasent : on est

réduit presque au rang d'imitateur. C'est, je crois, le cas de M. Auguste Marin. La Belle d'Août a le tort de venir après les Lettres de mon Moulin et Jean des Figues. Les plus beaux contes provençaux étant écrits, M. Auguste Marin n'a pas songé à les récrire; il faut Ten louer. Il s'est contenté d'être un impressionniste de la vie maritime provençale, à demi peintre de mœurs, à demi conteur. Et comme il a une sensibilité très sincère, on a plaisir à sentir avec lui, à goûter le charme des calanques, des pêcheries. 11 y a dans son livre des paysages antiques et populaires qui font songer à la Grèce, et des tableaux de mœurs qui évoquent YOdyssée. M. Auguste Marin n'est pas un grand écrivain ni un puissant imaginatif ; mais il a le style alerte et pittoresque, il voit et il note finement gens et choses, il nous initie à la poésie quotidienne de la Provence. Parfois même il s'élève à répique comme dans la Vannina, Et même après Alphonse Daudet et Paul Arène il se fait lire avec profit et sans déplaisir.

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