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La France & le Canada

Il me souvient d'avoir lu jadis qu'un Français, voyageant au Canada, entra un jour dans une ferme du Nord-Ouest, dont kl maîtresse lui dit : « dans ce pays-c^7c% Monsieur, nous ne sommes que de pauv's français sauvages : mais sûr et ben sûr, nous sommes de ben bons Français tout de même. »

Il n'y a pas que des Français « sauvages » au Canada, qui en compte, et beaucoup, de très civilisés. Parmi ceux-ci, il en est même qui, grâce à l'étendue et à la variété de leurs connaissances, à leur science des grandes affaires, à la vivacité de leur intelligence, à la sûreté de leur jugement, à l'élévation de leur caractère et à leur talent de parole, figureraient avec honneur dans les assemblées législatives de l'Europe et dans les conseils de ses gouvernements.

Nous en avions ces jours-ci un exemple, à Chartres, dans la personne de M. Mercier, premier ministre de la province de Québec.

Mais la différence qui résulte de la culture de l'esprit entre ces Français civilisés du Canada et les «pauv's Français sauvages » cesse dès qu'il s'agit de cette chose du cœur qui s'appelle l'attachement à la France.

L'expression seule diffère, qui, de naïve sur les lèvres des seconds, devient éloquente en passant sur les lèvres des premiers. Ici encore nous pouvons attester l'exemple de M. Mercier.

Phénomène peut-être unique dans l'histoire ! Ces Français, séparés depuis cent trente ans de la France, ont su si bien défendre leur nationalité que, moralement parlant, ils en font toujours partie.

L'honneur en revient , et il est grand , à ces soixante mille colons qui, restés après le déplorable traité de 1763 sur ce sol où tant de notre sang avait été versé, où tant de notre héroïsme avait été dépensé, où le génie de notre race avait affirmé sa puissance pendant tant de siècles, et avec tant d'éclat, se jurèrent à eux-mêmes de rester Français et de faire souche de Français, et qui tinrent leur serment.

Grâce à des prodiges d'énergie, de constance, et de ténacité qui dénotent une rare virilité d'âme, ils opposèrent une invincible résistance à toute tentative d'assimilation avec les vainqueurs dont ils subissaient le contact, et aux lois desquels ils obéissaient fidèlement. Groupés autour de leur prêtres, dont le rôle patriotique fut au-dessus de tout éloge, ils surent conserver dans leur intégrité leurs croyances religieuses, leur langue, leurs coutumes, leurs mœurs, tout ce qui constitue, en un mot, la physionomie morale d'une race, et sa personnalité.

De ces forts, il ne pouvait naître que des forts. Les enfants se sont montrés dignes des pères, et les petitsenfants, des enfants. Les descendants de ces vaillants de 1763, qui sont aujourd'hui près de deux milhons, et dont le nombre double tous les vingt-huit ans, ont conquis, « lentement mais sûrement, » non pas le droit peu glorieux d'opprimer les autres, mais celui de n'être point opprimés. Ils se sont peu à peu assuré la place qui leur était due sur ce sol arrosé des sueurs et du sang de leurs ancêtres. Les libertés politiques et religieuses dont ils jouissent, dans un pays soumis à une race étrangère, sont si étendues et si entières, qu'elles pourraient faire envie à d'autres, traités en parias par leurs compatriotes au pouvoir.

Mais si pour conquérir leur indépendance ils ont dû mettre en pratique toutes les mâles vertus qu'ils tenaient de leurs aïeux , du moins n'ont-ils eu besoin d'aucun effbrt pour garder leur attachement à la France. Il faisait partie d'eux-mêmes : il était dans leur chair et leur sang.

Mieux que personne, M. Mercier avait qualité pour le dire, et le démontrer. Dans sabelleet patriotique conférence

du 22 juin, il en a donne des preuves, aussi nombreuses que saisissantes. Mais il n'a pas tout dit. Même après ce moissonneur, il reste beaucoup à glaner. Je me baisse sur le sillon, et ramasse cet épi.

Quand la première nouvelle de nos désastres de 1870 parvint en Amérique, elle ne trouva que des incrédules parmi les Français-Canadiens. Le cœur a de ces révoltes qu'il impose à l'esprit. L'on ne veut pas croire, l'on ne croit qu'à la dernière heure au malheur de ceux qu'on aime. Mais un jour vint où l'on vit le Consul français traverser, les traits contractés par une suprême douleur , les rues de la ville. Il entra dans les bureaux d'un journal français, \ Evénement, une dépêche à la main. Quelques instants après, le sommaire du journal paraissait à la fenêtre, affiché en placard, selon l'usage américain. Il portait en gros caractères, ces mots sinistres qui, même après vingt ans, remuent si douloureusement nos cœurs : Capitulation de Sedan.

Quand le malheureux représentant de notre malheureuse nation sortit des bureaux du journal, il trouva une foule immense réunie sur la place. Toutes les têtes se découvrirent sur son passage : toutes les mains se tendirent vers lui, et au milieu du silence, on entendit le bruit des sanglots qui se confondaient avec les siens.

Comment se fait-il, qu'attestépar tant de preuves, consigné dans le récit de tant de voyageurs et signalé par tant d'écrivains, Jules Duval, Dussieux, Réveillaud, de Mohnari, Rameau, Guérard, de Lamothe, de Varigny, Michel, etc., etc., l'attachement des Canadiens pour la France ait pu, dans une Société telle que celle des Conférences de Sainte- Geneviève, être traité de « mythe » par un écrivain français, avec l'approbation d'un autre; tous les deux prêtres, ce qui ajoute à l'étrangeté du fait. Je ne me charge pas de l'exphquer. Le moins qu'on en puisse dire, c'est que V approbatiir donné avec une inexcusable légèreté, a tout juste la valeur de l'écrit.

A vrai dire, ce n'est que pour MM. les abbés Lelong et

Murco que je regrette l'incident. N'est-ce pas cette accusation, dénuée de preuves, et où en auraient -ils trouvé? qui a provoqué la conférence du 22 juin, aussi réconfortante pour un cœur catholique que consolante pour un cœur français?

Il en est des peuples comme des individus, de qui l'on dit qu'ils cessent d'avoir des amis dès qu'ils sont malheureux. Les nations se détournent volontiers de celles d'entre elles que la fortune abandonne, pour s'en aller vers les victorieux. Nous avons subi cette dure loi, comme d'autres l'ont subie avant nous , comme d'autres la subiront plus tard : ceux-là même peut-être, qui après avoir reçu le plus de nous, ont été les plus prompts et sont allés le plus loin dans l'abandon. Il n'en est que plus doux de penser qu'au delà de l'Océan, il existe une population, française d'origine, qui nous reste étroitement attachée malgré nos revers, qui ne nous en aime que mieux peut-être, à cause de nos malheurs; comme il convient aux véritables affections; et qui, passionnément désireuse de notre relèvement, continue à voir dans la France amoindrie une mère , dans les Français vaincus , des frères aînés !

Cette douce et patriotique joie, tous les auditeurs de M. Mercier l'ont éprouvée en l'entendant accumuler avec tant d'éloquence les preuves du fidèle et touchant attachement que ses compatriotes conservent à notre pays. Mais il en est un grand nombre parmi eux auxquels il en a fait goûter une autre non moins vive, due à leur amour pour cette seconde mère ; l'Eglise, calomniée par quelques-uns avec autant de légèreté que le Canada par MM. Lelong et Murco et par certains , avec une mauvaise foi dont on ne saurait soupçonner ceux-ci.

Qui n'a entendu dire de nos jours que le catholicisme ne peut s'épanouir que dans des pays incapables d'apprécier la valeur des conquêtes nouvelles réalisées par l'esprit humain, et que la fidéhté à ses doctrines ne peut convenir qu'à des sociétés vieiUies, incapables de rajeunissement?

Qui n'a entendu proclamer que l'attachement à ses autels implique, dans les cœurs, l'absence de tout sentiment de

dig'nité , d'indépendance et de lieilé , et que la soumission à ses lois dénote chez un peuple le goût abject de l'asservissement ?

Qui n'a entendu soutenir qu'il n'obtient rien du chrétien qui ne soit pris sur le citoyen, qu'il exige des vertus incompatibles avec les devoirs civiques , qu'il établit entre la patrie du ciel et celle de la terre un conflit incessant, qu'il faut nécessairement opter entre l'amour de l'une et l'amour de l'autre, et qu'un bon catholique ne peut faire qu'un mauvais patriote ?

L'histoire , il est vrai , témoigne à chacune de ses pages de la monstruosité de ces assertions. Mais ce qu'il y a de commode avec l'histoire, c'est qu'on peut tout obtenir d'elle en la travestissant. On n'a garde de s'en faire faute, et de ce témoin qui dépose pour l'EgUse, on sait se faire, à l'occasion, un témoin contre elle.

Cette liberté, on ne saurait la prendre avec celui qui comparaissait l'autre jour devant un nombreux auditoire, à Chartres, à l'appel de M. Mercier. Il n'en est pas du peuple Français-canadien , comme des fantômes que l'on évoque , comme des cendres qu'on remue, comme des annales qu'on interroge ; c'est une personnalité vivante et bien vivante, à qui l'on ne peut faire dire que ce qu'elle dit, et dont on ne peut invoquer l'exemple pour en dénaturer les enseignements.

Eh bien ! j'en appelle à tous ceux qui ont entendu M. Mercier ; j'en appelle à tous ceux qui liront son discours ; j'en appelle à la justice, à la bonne foi, au bon sens : ne ressort-il pas de cet exemple que la religion élargit les intelligences au lieu de les rétrécir ; que la religion élève les âmes au Heu de les abaisser ; que la religion fortifie les cœurs au lieu de les amollir?

Ne ressort-il pas de cet exemple que l'on se tient d'autant plus fièrement debout devant les puissances de ce monde que l'on se courbe plus humblement devant celles du ciel ?

Ne ressort-il pas de cet exemple qu'à l'énergie des croyances correspond l'énergie des caractères, et que la virilité des mœurs se mesure à l'intensité de la foi?-

Ne ressort-il pas de cet exemple que la décadence n'a prise sur une race qu'autant qu'elle se laisse ronger par cette lèpre, la libre morale, fille de la libre pensée? que les générations peuvent succéder aux générations sans rien perdre de la vigueur primitive, en se léguant les uns aux autres l'héritage des traditions religieuses qui firent la robusticité des ancêtres? et que les sociétés peuvent rester éternellement jeunes , qui savent rester éterneUement chrétiennes ?

Ne ressort-il pas de cet exemple que le sentiment patriotique puise une force incomparable d'expansion dans son association avec le sentiment religieux : que le rattachement des foyers aux autels est merveilleusement propre à rattacher les foyers au pays ; et que le cœur le plus intrépide dans sa fidélité à sa foi est aussi le plus invincible dans sa fidélité à sa patrie ?

Ne ressort-il pas de cet exemple, en un mot, qu'en proclamant la religion inconciUable avec ces trois grandes choses : la Liberté, le Progrès et le Patriotisme, on se rend coupable du plus audacieux des mensonges, ou de la plus inexcusable des légèretés ?

Oui, voilà bien ce qu'il faut conclure du discours où le premier ministre de la province de Québec nous a montré dans la population franco-canadienne, si intelligente et si progressive, si active et si industrieuse, si virile et si indépendante, une obstination dans son amour pour la mère patrie, qui n'a d'égale que son obstination dans son amour pour Dieu !

La démonstration est faite, et elle a d'autant plus de force qu'elle n'était pas cherchée. Elle n'entrait pas dans l'ordre des préoccupations auxquelles M. Mercier avait obéi en faisant cette conférence. Il n'est pas un passage peut-être de son émouvant discours où elle ne se trouve. Il n'en est certainement aucun où il ait voulu la mettre. Ce n'est pas que la thèse fût pour déplaire à son cœur profondément chrétien. Mais la tâche qu'il s'était imposée était autre : il ne prenait la parole que pour protester contre les inconce-

vables attaques qui mettaient en suspicion l'attachement de ses compatriotes du Canada à la France.

II se trouve qu'en vengeant son pays, M. Mercier a vengé du même coup la religion. Pour lui, la bonne fortune est double : pour nous, Français et catholiques, double est la gratitude que nous lui devons.

Il existe dans la crypte de la cathédrale de Chartres, sous forme de colliers de coquillages, un ex-voto, bien connu des pèlerins et des touristes. Naïf témoignage de la piété des sauvages du Canada convertis à la fin du XVII« siècle par nos missionnaires, qui constitue peut-être, ainsi que l'a si éloquemment dit M^'"" Lagrange, « l'unique monument qui survive de leur langue et de leur nationahté éteintes ! »

En quittant le pays de ses ancêtres, M. Mercier y laisse un autre monument : sa conférence, qui perpétuera le souvenir de l'attachement, inséparable et invincible, de nos frères du Canada à la France et à l'Église !

Emjïanuel de RORTHAYS.

Chartres, le 3o juin 1891.

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