VIVE LA FRANCE
C'était après les jours sombres de Gravelotte :
La France agonisait.
Bazaine Iscariote,
Foulant aux pieds honneur et patrie et serments,
Venait de livrer Metz aux reîtres allemands.
- 4à - Comme un troupeau de loups, sorti des steppes russes, Une armée, ou plutôt des hordes de Borusses, Féroces, l'œil en feu, sabre aux dents, vingt contre un, Après une razzia de Strasbourg à Verdun, Incendiant les bourgs, détruisant les villages. Ivres de vin, de sang, de haines et de pillages, Et ne laissant partout que carnage et débris. Nouveau fléau de Dieu, s'avançaient sur Paris.
Vols, attentats sans nom, horribles hécatombes. Rien ne rassasiait ces noirs semeurs de tombes. La province, à demi morte et saignée à blanc. Se tordait et râlait sous leur talon sanglant.
Seule, et voulant donner un exemple à l'histoire. Orgueil et désespoir des rois et des Césars, Paris, ce boulevard de dix siècles de gloire. Foyer de la science et temple des beaux-arts, Folle comme Babel, sainte comme Solime, En un jour transformée en guerrière sublime, Le front haut, l'arme au bras, narguant la trahison ! Par-dessus ses vieux forts, regardait l'horizon !
Au loin le monde ému frissonnait dans l'attente ; Qu'allait-il arriver?
L'Europe haletante Jetait, soir et matin, sur nos bords atterrés,
Ses bulletins de plus en plus désespérés
On bombardait Paris!
Or, tandis que de la France, Jouant, sur un seul dé, sa dernière espérance, Se roidissait ainsi contre le sort méchant, Un poème naïf, douloureux et touchant, S'écrivait en son nom sur un autre hémisphère. Tandis que d'un œil sec d'autres regardaient faire , — D'autres pour qui la France, ange compatissant. Avait donné cent fois le meilleur de son sang, — Par delà l'Atlantique, aux champs du nouveau monde Que le bleu Saint- Laurent arrose de son onde, Des fils de l'Armorique et du vieux sol normand, Des Français, qu'un roi vil avait vendus gaîment,
Une humble nation qu'encore à peine née, Sa mère avait un jour, hélas ! abandonnée Vers celle que chacun reniait à son tour Tendit les bras avec un indicible amour !
La voix du sang parla ; la sainte idolâtrie, Que dans tout noble cœur Dieu mit pour la patrie, Se réveilla chez tous; dans chacun des logis. Un flot de pleurs brûlants coula des yeux rougis ; Et parmi les sanglots d'une douleur immense,
Un million de voix cria :
— Vive la France î Sous les murs de Québec, la ville aux vieilles tours, Dans le creux du vallon que baignent les détours Du sinueux Saint-Charle aux rives historiques, A l'ombre du clocher se groupent vingt fabriques. C'est le faubourg Saint-Roch, où vit en travaillant Une race d'élite au cœur fort et vaillant.
Là surtout, ébranlant ces poitrines robustes
Où trouvent tant d'échos toutes les causes justes,
Retentit douloureux ce crix de désespoir :
— La France va mourir !
Ce fut navrant.
Un soir.
Un de ces soirs brumeux et sombres de l'automne, Où la bise aux créneaux chante plus monotone, De ses donjons, à l'heure où les sons familiers. De la cloche partout ferment les ateliers, La haute citadelle, avec sa garde anglaise, Entendit tout à coup tonner la Marseillaise, Mêlée au bruit strident du fifre et du tambour...
Les voix montaient au loin ; c'était le vieux faubourg Qui, grondant comme un flot que l'ouragan refoule. Gagnait la haute ville, et se ruait en foule Autour du consulat, où de la France en pleurs, Drapeau toujours sacré, flottaient les trois couleurs.
Celui qui conduisait la marche, un gars au torse D'Hercule antique, avait, sous sa rustique écorce,
— Comme un lion captif, grandi sous les barreaux , -
Je ne sais quel aspect farouche de héros. C'était un forgeron , à la rude encolure , Un fort; et rien qu'à voir sa calme et fièrc allure, Et son mâle regard, et son grand front serein, On sentait battre là du cœur, sous cet airain.
Il s'avança tout seul vers le fonctionnaire ;
Et, d'une voix tranquille où grondait le tonnerre
Dit:
— Monsieur Le Consul, on nous apprend là-bas Que la France trahie a besoin de soldats. On ne sait pas chez nous ce que c'est que la guerre ; Mais nous sommes d'un sang qu'on n'intimide guère, Et je me suis laissé dire que nos anciens Ont su ce que c'était que les canons prussiens. Au reste, pas besoin d'être instruit, que je sache, Pour se faire tuer ou brandir une hache ; Et c'est la hache en mains que nous partirons tous ; Car la France, monsieur... la France, voyez-vous... Il se tut; un sanglot l'étreignait à la gorge. Puis, de son poing bruni par le feu de la forge, Se frappant la poitrine, où son col entr'ouvert. D'un scapulaire neuf montrait le cordon vert:
— Oui, Monsieur le Consul, reprit-il, nous ne sommes Que cinq cents aujourd'hui; mais, tonnerre! des hommes Nous en aurons, allez!... Prenez toujours cinq cents, Et dix mille demain vous répondront : — Présents ! La France, nous voulons épouser sa querelle; Et, fiers d'aller combattre et de mourir pour elle. J'en jure par le Dieu que j'adore à genoux. On ne trouvera pas de traîtres parmi nous!...
Le reste se perdit, car la foule en démence
Trois fois aux quatre vents cria :
— 'Vive la France !
Hélas ! pauvres grands cœurs ! leur instinct filial
Ignorait que le code international,
Qui, pour l'âpre négoce a prévu tant de choses, ,
Pour les saints dévouements ne contient pas de clauses
Et le consul, qui m'a conté cela souvent,
En leur disant merci , pleurait comme un enfant.
Je me contente de ces citations ; elles suffisent, J'en suis sûr. Et pourtant, que d'autres je pourrais faire! Que de littérateurs canadiens ont chanté, et chantent encore tous les jours, cette vieille France que nous aimons tant ! Et que de noms illustres parmi eux! Je suis obligé de les omettre, afin de ne point vous retenir trop longtemps. Que ceux-là me pardonnent! Ils savent, que je les connais et que je les admire; ils savent, surtout, que chaque fois qu'ils ont parlé de la France,comme j'aime à en parler moi-même, ils ont reçu mes félicitatio'^s et les faveurs de mon gouvernement.
En terminant, laissez-moi vous dire que je sens bien mon impuissance à défendre la cause dont je me suis fait l'avocat, et que Dieu m'est témoin que je voudrais qu'elle eût été confiée à une voix plus éloquente que la mienne.
Cependant, j'ai deux consolations. Monseigneur, à offrir à mon impuissance : avoir accepté respectueusement le désir de Votre Grandeur comme un ordre; et avoir contribué, dans une faible et modeste mesure, à venger, devant un auditoire d'élite, composé de Français et de Catholiques, la réputation et l'honneur de mes chers compatriotes du Canada; sous l'inspiration patriotique d'un noble évêque de la vieille France, patrie de mes aïeux, toujours chère à mon cœur de canadien !
Nous voudrions pouvoir signaler dans le compte rendu de ce beau discours les passages qui ont été le plus applaudis , mais il faudrait pour ainsi dire les citer tous. A partir surtout du moment où l'éminent homme d'État a accumulé dans un superbe mouvement oratoire les preuves de l'attachement que les Canadiens ressentent pour la France, chacune de ses phrases a été couverte d'applaudissements par l'auditoire, en proie à une profonde émotion.
Nous sommes heureux de pouvoir annoncer que M. Mercier, cédant aux instances qui lui ont été faites dans la soirée par M. le comte de Rorthays , au nom d'un grand nombre des assistants, s'est décidé à faire de sa conférence l'objet d'une brochure qu'il a confiée aux soins de celui-ci.
Quand l'éloquent orateur s'est arrêté, au bruit prolongé d'une double salve d'applaudissements. Ma"" l'Evêque de Chartres a pris la parole dans les termes suivants pour lui exprimer sa gratitude :
Monsieur le Ministre, je crois être l'interprète fidèle de cette assemblée en vous remerciant des nobles, chrétiennes et françaises paroles que nous venons d'entendre. Elles retentiront longtemps dans nos âmes. Vous avez plaidé victorieusement une cause qui nous est chère, autant qu'à vous-même; et cette impuissance, dont votre modestie parlait tout à l'heure, nous n'y croyions pas avant de vous entendre, nous y croyons encore moins après vous avoir entendu. J'avais promis à cet auditoire de patriotiques émotions : je ne l'ai point trompé. Et à ces émotions-là on peut se livrer sans crainte : elles sont bonnes, salutaires et réconfortantes ; et il est doux et consolant dans les temps où nous sommes, pour les fils d'une même patrie, de se rencontrer en pleine communion de pensées et d'âme sur une des plus grandes choses humaines : le patriotisme.
Mais il ne faut pas être ingrat. Vous avez prononcé le" nom d'un autre de mes amis, un de vos grands historiens, M. l'abbé Gasgrain ; l'amour de la -France vibre à toutes les pages qu'il écrit : aussi l'Académie française l'a-t-elle couronné il y a deux ans ; et si j'avais voix à cette académie, il y a un autre historien canadien (Monseigneur ici se tourne vers M. l'abbé Gosselin) qu'elle couronnerait aussi.
Quant à moi, Je veux du moins être reconnaissant à ma manière, comme je pourrai. Et c'est pourquoi — mon clergé voudra bien me le pardonner — bien que j'en sois avare, très avare, et que j'aie dû déjà opposer à certaines demandes un péremptoire refus, afin de resserrer encore les liens entre l'Église de Chartres et le Canada, vous emporterez avec vous, Monsieur le Ministre, un fragment de notre relique insigne, le voile de la Sainte-Vierge: Placée dans votre chapelle privée, cette relique ne sera peut-être pas un des moins doux souvenirs que vous aurez remportés de votre voyage en France.
Eh bien! donc, c'est démontré, c'est entendu, les Canadiens aiment la France : mais qu'il demeure bien entendu aussi, et qu'on le sache et qu'on le dise sur les bords de vos fleuves et de vos grands lacs : Si les Canadiens aiment la France, la France, Messieurs, le leur rend bien.
Les applaudissements répétés qui ont accueilli ces paroles parties du coeur ont dû prouver à M. Mercier et à ses compagnons de voyage, que M^r de Chartres n'avait été, en les prononçant , que le fidèle interprète des sentiments de l'auditoire.
Ces applaudissements ont retenti de nouveau quand un jeune professeur de l'Institution Notre-Dame, M. l'abbé Verret, est venu lire sur l'estrade la belle pièce de vers suivante en l'honneur des Canadiens français restés fidèles à leur Dieu et à leur mère patrie.