‹ La France & le CanadaChapitre 8 sur 12 · LE DRAPEAU DE CARILLON · texte numérisé non relu

LE DRAPEAU DE CARILLON

Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux Où seuls, abandonnés par la France leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir l'armée étrangère ?

Regrettez-vous encor ces jours de Carillon, Où, sous le drapeau blanc, enchaînant la victoire, Nos pères se couvraient d'un immortel renom Et traçaient de leur glaive une héroïque histoire?

De nos bords s'élevaient de longs gémissements, Comme ceux d'un enfant qu'on arrache à sa mère ; Et le peuple attendait plein de frémissements En implorant le ciel dans sa douleur amère, Le jour où pour la France et son nom triomphant Il donnerait encore et son sang et sa vie ; Car, privé des rayons de ce soleil ardent. Il était exilé dans sa propre patrie.

L'intrépide guerrier que l'on vit des lis d'or Porter à Carillon l'éclatante bannière, Vivait au milieu d'eux. Il conservait encor Ce fier drapeau qu'aux jours de la lutte dernière On voyait dans sa main briller au premier rang. Ce glorieux témoin de ses nombreux faits d'armes Qu'il avait tant de fois arrosé de son sang, Il venait chaque soir l'arroser de ses larmes.

Et le dimanche, après qu'aux voûtes du saint lieu Avaient cessé les chants et l'ardente prière Que les vieux canadiens faisaient monter vers Dieu, On les voyait se rendre à la pauvre chaumière Où, fidèle gardien, l'héroïque soldat Cachait comme un trésor cette relique sainte. Là, des héros tombés dans le dernier combat, On pouvait un instant s'entretenir sans crainte.

De Lévis, de Montcalm, on disait les exploits, On répétait encor leur dernière parole, Et quand l'émotion, faisant taire les voix Posait sur chaque front une douce auréole Le soldat déployait à leurs yeux attendris L'éclatante blancheur du drapeau de la France; Puis , chacun retournait à son humble logis Emportant dans son cœur la joie et l'espérance,

Un soir que, réunis autour de ce foyer, Ces hôtes assidus écoutaient en silence Les longs récits empreints de cet esprit guerrier Qui seul adoucissait leur amère souffrance ; Ces récits qui semblaient à leurs cœurs désolés Plus pur que l'aloès, plus doux que le cinname, Le soldat, rappelant les beaux jours envolés. Découvrit le projet que nourrissait son âme.

« O mes vieux compagnons de gloire et de malheur!

» Vous qu'un même désir autour de moi rassemble ,

» Ma bouche répondant au vœu de votre cœur

» Vous dit, comme autrefois, nous saurons vaincre ensemble,

» A ce grand roi pour qui nous avons combattu,

» Racontant les douleurs de notre sacrifice ,

» J'oserai demander le secours attendu

» Qu'à ses fils malheureureux doit sa main protectrice.

» Emportant avec moi ce drapeau glorieux,

» J'irai, pauvre soldat, jusqu'au pied de son trône,

» Et lui montrant ici ce joyaux radieux

» Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne ,

» Ces enfants qui vers Dieu se tournant chaque soir,

» Mêlent toujours son nom à leur prière ardente,

» Je trouverai peut-être un cri de désespoir

» Pour attendrir son cœur et combler votre attente. »

A quelque temps de là, se confiant aux flots,

Le soldat s'éloignait des rives du grand fleuve

Et dans son cœur, bercé des rêves les plus beaux.

Chantait l'illusion dont tout espoir s'abreuve.

De Saint-Malo, bientôt, il saluait les tours

Que cherche le marin au milieu de l'orage,

Et, retrouvant l'ardeur de ses premiers beaux jours,

De la vieille patrie il touchait le rivage.

Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau Essaya de franchir les portes de Versailles, Les lâches courtisans, à cet hôte nouveau Qui parlait « de nos gens, » de gloire, de batailles, D'enfants abandonnés, des nobles sentiments

Que notre cœur bénit et que le Ciel protège, Demandaient, en riant de ses tristes accents, Ce qu'importait au roi « quelques arpents de neige ? »

Après de vains efforts, ne pouvant voir son roi, Le pauvre Canadien perdit toute espérance. Seuls, quelques vieux soldats des jours de Fontenoy En pleurant avec lui consolaient sa souffrance. Ayant bu jusqu'au fond la coupe de douleur, Enfin il s'éloigna de la France adorée. Trompé dans son espoir, brisé par le malheur, Qui dira les tourments de son âme navrée !

A ses vieux compagnons cachant son désespoir,

Refoulant les sanglots dont son âme était pleine,

11 disait que bientôt leur yeux allaient revoir

Les soldats des Bourbons mettre un terme à leur peine.

De sa propre douleur il voulut souffrir seul

Pour conserver intact le culte de la France.

Jamais sa main n'osa soulever le linceul

Où dormait pour toujours sa dernière espérance.

Sur les champs refroidis jetant son manteau blanc, Décembre était venu. Voyageur solitaire.

Un homme s'avançait d'un pas faible et tremblant Au bord du lac Champlain. Sur sa figure austère, Une immense douleur avait posé sa main. Gravissant lentement la route qui s'incline, De Carillon, bientôt, il prenait le chemin, Puis enfin s'arrêtait sur la haute colline.

Là, dans le sol glacé fixant un étendard, Il déroulait au vent les couleurs de la France ; Planant sur l'horizon, son triste et long regard Semblait trouver les lieux chéris de son enfance. Sombre et silencieux il pleura bien longtemps Comme on pleure au tombeau d'une mère adorée. Puis, à l'écho sonore envoyant ses accents. Sa voix jeta le cri de son âme éplorée :

« O Carillon ! je te revois encore,

Non plus, hélas ! comme en ces jours bénis

Où dans tes murs la trompette sonore

Pour te sauver nous avait réunis.

Je viens à toi, quand mon âme succombe

Et sent déjà son courage faiblir.

Oui, près de toi, venant chercher ma tombe,

Pour mon drapeau, je viens ici mourir.

» Mes compagnons, d'une vaine espérance, Berçant encor leurs cœurs toujours français , Les yeux tournés du côté de la France , Diront souvent : reviendront-ils jamais ? L'illusion consolera leur vie ; Moi , sans espoir, quand mes jours vont finir, Et sans entendre une parole amie, Pour mon drapeau je viens ici mourir.

» Cet étendard qu'au grand jour des batailles Noble Montcalm, tu plaças dans ta main. Cet étendard qu'aux portes de Versailles, Naguère, hélas ! je déployais en vain, Je le remets aux champs où de ta gloire Vivra toujours l'immortel souvenir.

Et, dans ma tombe, emportant ta mémoire, Pour mon drapeau je viens ici mourir.

» Qu'ils sont heureux ceux qui, dans la mêlée, Près de Lévis moururent en soldats !

En expirant, leur âme consolée Voyait la gloire adoucir leur trépas , Vous qui dormez dans votre froide bière , Vous que j'implore à mon dernier soupir. Réveillez -vous, apportant ma bannière, Sur vos tombeaux, je viens ici mourir. »

A quelques jours de là, passant sur la colline ,

A l'heure où le soleil à l'horizon s'incline.

Des paysans trouvaient un cadavre glacé.

Couvert d'un drapeau blanc. Dans sa dernière étreinte,

Il pressait sur son cœur cette relique sainte ,

Qui nous redit encor la gloire du passé.

Voulez-vous entendre maintenant Fréchctte, notre poète lauréat, exaltant l'héroïsme de vos missionnaires français? Ecoutez :

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