‹ La France & le Canada [microforme]Chapitre 13 sur 16 · LE DERNIER DRAPEAU BLANC · texte numérisé non relu

LE DERNIER DRAPEAU BLANC

Combien ai-je de fois, le front mélancolique,

Baisé pieusement, touchante relique,

O Montcalm ! ce drapeau témoin de tant d'efforts, Ce drapeau glorieux que chanta Crémazie ; Drapeau qui n'a jamais connu d’apostasie

Et que la France, un jour, oublia sur nos bords !

Devant ces plis sacrés, troués par les tempêtes, Qui tant de fois jadis ont tonné sur nos têtes, Combien de fois, Montcalm, en rêvant du passé, N'ai-je pas évoqué ta sereine figure,

Grande et majestueuse, ainsi que l’envergure De l'aigle qu'un éclat de foudre a terrassé !

Je revoyais alors cette époque tragique,

Où, malgré ton Courage et la force énergique D'un peuple, dont on sait l'héroïsme viril,

Se déroula la sombre et crucile épopée

Qui devait d'un seul Coup, en brisant ton épée, Te donner le martyre et nous coûter l'exil.

Je sentais frissonner cette page émouvante

Où l'on vit, l'arme au bras, calme, sans épouvante,

Par de vils brocanteurs, vendu comme un troupeau,

Raillé des Courtisans, trahi par des infâmes,

Un peuple tout entier, vicillards, enfants et femmes

Lutter à qui mourra Pour l'honneur du drapeau. °

Ils furent longs ces jours de deuil et de souffrance ! Nous t'avons pardonné ton abandon, 6 France!

Mais s’il nous vient encor parfois quelques rancœurs C'est que, vois-tu, toujours, blessure héréditaire, Tant que le sang gaulois battra dans notre artère, Ces vieux souvenirs-là, saigneront dans nos cœurs !

C'est que, toujours, vois-tu, quand on songe à ces choses, A ces jours où, martyrs de tant de saintes causes, Nos pères, secouant ce sublime haillon, Si dénués de tout qu'on a peine à le croire, Pour sauver leur patrie et défendre ta gloire, 1 Allaient, un contre cinq, illustrer Carillon.

! Quand on songe à ces temps de fièvre halctante Où, toujours rebutés dans leur vaine attente, Nos généraux, devant cet insolent dédain, Etaient forcés, après vingt victoires terribles, De marcher à l'assaut et de prendre des villes

À Pour donner de la poudre à nos soldats sans pain. Oui, France, quand on rêve, à tout ce sombre drame, Ÿ On ne peut s'empêcher d'en suivre un peu la trame,

î Et de voir, à Versailles, un Bien-Aimé, dit-on,

ë Tandis que nos héros, au loin, criaient famine !

Sous les yeux d'une cour, que le vice effémine, Couvrir de diamants des Phrynés de haut ton!

O drapeau! vieille épave échappée au naufrage | Toi qui vis cette gloire et qui vis cet outrage, Symbole héroïque et témoin accablant, Dans ces plis qui flottaient, dans ces grands jours d'alarmes, Au sang de nos aïeux nous mêlerons nos larmes. Mais reste pour jamais le dernier drapeau blanc!

Puis vos malheurs de 1870 inspirent à lalyre de ce poëte, dont nous sommes fiers, les strophes suivantes. Ê VIVE LA FRANCE!

C'était après les jours sombres de Gravelotte : La France agonisait.

Bazaine Iscariote, Foulant aux pieds honneur et patrie et serments, 4 Venait de livrer Metz aux reîtres allemands.

Je ne sais quel aspect farouche de héros,

C'était un forgeron, à la rude encolure,

Un fort; et rien qu'à voir sa calme et fière allure, Et son mâle regard, et son grand front serein, On sentait battre là du cœur, sous cet airain.

Il s’avança tout seul vers le fonctionnaire ; Et, d'une voix tranquille où grondait le tonnerre Dit:

— Monsieur Le Consul, on nous apprend là-bas Que la France trahie a besoin de soldats, On ne sait pas chez nous ce que c'est que la guerre ; Maïs nous sommes d’un sang qu'on n'intimide guère, Et je me suis laissé dire que nos anciens Ont su ce que c'était que les canons prussiens. Au reste, pas besoin d’être instruit, que je sache, Pour se faire tuer ou brandir une hache; Et c'est la hache en mains que nous partirons tous : Car la France, monsieur. la France, voyez-vous. Il se tut; un sanglot l'étreignait à la gorge. Puis, de son poing bruni par le feu de la forge, Se frappant la poitrine, où son col entr'ouvert, D'un scapulaire neuf montrait le cordon vert :

— Oui, Monsieur le Consul, reprit-il, nous ne sommes Que cinq cents aujourd'hui; mais, tonnerre! des hommes Nous en aurons, allez! Prenez toujours cinq cents,

Et dix mille demain vous répondront : — Présents !

La France, nous voulons épouser sa querelle ;

Et, fiers d'aller combattre et de mourir pour elle,

J'en jure par le Dicu que j'adore à genoux.

On ne trouvera pas de traîtres parmi nous!...

Le reste se perdit, car la foule en démence

Trois fois aux quatre vents cria :

— Vive la France!

Hélas ! pauvres grands cœurs! leur instinct filial Ignorait que le code international,

Qui, pour l'âpre négoce a prévu tant de choses,

Pour les saints dévouements ne contient pas de clauses

Et le consul, qui ma conté cela souvent, En leur disant merci, pleurait comme un enfant.

Je me contente de ces citations ; elles suflisent, j'en suis sûr. Et pourtant, que d’autres je pourrais faire ! Que de littérateurs canadiens ont chanté, et chantent encore tous les jours, cette vieille France que nous aimons tant ! Et que de noms illustres parmi eux! Je suis obligé de les omettre, afin de ne point vous retenir trop longtemps. Que ceux-là me pardonnent! Ils savent, que je les connais et que je les admire; ils savent, surtout, que chaque fois qu'ils ont parlé de la France,comme j'aime à en parler moi-même, ils ontreçu mes félicitations et les faveurs de mon gouvernement.

En terminant, laissez-moi vous dire que je sens bien mon impuissance à défendre la cause dont je me suis fait l'avocat, et que Dieu m'est témoin que je voudrais qu'elle eût été confiée à une voix plus éloquente que la mienne.

Cependant, j'ai deux consolations, Monseigneur, à offrir à mon impuissance : avoir accepté respectueusement le désir de Votre Grandeur comme un ordre ; et avoir contribué, dans une faible et modeste mesure, à venger, devant un auditoire d'élite, composé de Français et de Catholiques, la réputation ct l'honneur de mes chers compatriotes du Canada; sous l'inspiration patriotique d’un noble évêque de la vicille France, patrie de mes aïeux, toujours chère à mon cœur de canadien !

Nous voudrions pouvoir signaler aans le compte rendu de ce beau discours les passages qui ont été le plus applaudis, mais il faudrait pour ainsi dire les citer tous. À partir surtout du moment où l'éminent homme d'État a accumulé dans un superbe mouvement oratoire les preuves de l'attachement que les Canadiens ressentent pour la France, chacune de ses phrases a été couverte d'applaudissements par l'auditoire, en proie à une profonde émotion.

Nous sommes heureux de pouvoir annoncer que M. Mercier, cédant aux instances qui lui ont été faites dans la soirée par M. le comte de Rorthays, au nom d'un grand nombre des assistants, s'est décidé à faire de sa conférence l'objet d’une brochure qu'il a confiée aux soins de celui-ci. Quand l'éloquent orateur s'est arrêté, au bruit prolongé d'une double salve d'applaudissements, Mer l'Évêque de Chartres a pris la parole dans les termes suivants pour lui exprimer sa gratitude :

Monsieur le Ministre, je crois être l'interprète fidèle de cette assemblée en vous remerciant des nobles, chrétiennes et françaises paroles que nous venons d’entendre. Elles retentiront longtemps dans nos âmes. Vous avez plaidé victorieusement une cause qui nous est chère, autant qu’à vous-même; ct cette impuissance, dont votre modestie parlait tout à l'heure, nous n'y croyions pas avant de vous entendre, nous ÿ croyons encore moins après vous avoir entendu. J'avais promis à cet auditoire de patriotiques émotions: je ne l’ai point trompé. Et à ces émotions-là on peut se livrer sans crainte : elles sont bonnes, salutaires et réconfortantes ; etilest doux et consolant dans les temps où nous sommes, pour les fils d’une même patrie, de se rencontrer en pleine communion de pensées et d’âme sur une des plus grandes choses humaines : le patriotisme.

Mais il ne faut pas être ingrat. Vous avez prononcé le nom d’un autre de mes amis, un de vos grands historiens, M. l'abbé Casgrain ; l'amour de la France vibre à toutes les pages qu'il écrit: aussi l’Académie française l’a-t-elle couronné il y a deux ans; ct si j'avais voix à cette académie, il y a un autre historien canadien (Monseigneur ici se tourne vers M. l'abbé Gosselin) qu’elle couronnerait aussi.

Quant à moi, je veux du moins être reconnaissant à ma manière, comme je pourrai. Et c'est pourquoi — mon clergé voudra bien me le pardonner — bien que j'en soi, avare, très avare, et que j'aie dû déjà opposer à certaines demandes un péremptoire refus, afin de resserrer encore les liens entre l'Église de Chartres et le Canada, vous emporterez avec vous, Monsieur le Ministre, un fragment de notre relique insigne, le voile de la Sainte-Vierge: Placée dans votre chapelle privée, cette relique ne sera peut-être pas un des moins doux souvenirs que vous aurez remportés de votre voyage en France.

Eh bien! donc, :’est démontré, c'est entendu, les Canadiens aiment la France: mais qu'il demeure bien entendu aussi, et qu’on le sache et qu’on le dise sur les bords de vos fleuves et de vos grands lacs : Si les Canadiens aiment la France, la France, Messieurs, le leur rend bien.

Les applaudissements répétés qui ont accueilli ces paroles parties du cœur ont dû prouver à M. Mercier et à ses compagnons de voyage, que Mr de Chartres n'avait été, en les prononçant, que le fidèle interprète des sentiments de l'auditoire.

Ces applaudissements ont retenti de nouveau quand un jeune professeur de l'Institution Notre-Dame, M. l'abbé Verret, est venu lire sur l’estrade la belle pièce de vers suivante en l'honneur des Canadiens français restés fidèles à leur Dieu et à leur mère patrie.

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