‹ La France libreChapitre 2 sur 3 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Argument.

Abolition de la Noblesse et des droits féodaux. — « Droits de l’homme. — Décret sur le Clergé ; ses biens reconnus appartenir à la Nation. — Extinction des Fermiers-généraux , des Intendans , de tous les Financiers et des sang-sues de la Cour. — Anéantissement des Parlemens , établissement des Bureaux de paix , et amélioration du Code.

L E brave Arthus si fier de sa noblesse , Qu’un roturier par sa présence blesse , Qui se fit comte , à ce rang parvenu Par un brévet de sa grâce obtenu ,

Et sans qu aussi 1 on ne lui connût guère D’autres aïeux que feu Monsieur son père , Bourgeois honnête , et qui , de son vivant , De ses grands airs se moqua si souvent , Ayant paîtri cet orgueilleux atôme ,

Sans se douter qu’il fit un gentilhomme;

Ce comte Arthus , qui , de geai déplumé ,

En paon superbe enhn s’est transformé, Pressé de rendre à la noble milice Qui l^adoptoit un signalé service ,

Dans son cahier au corps législatif Fit demander un signe distinctif,

Plaque d'honneur , qui , sur l’habit brodée En bel or trait , fût au noble accordée ,

Qui Fadichât , et qui pour lui devînt La fleur-de-lys que porte un quinze- vingt ,

Si qu’on pût voir de combien dans sa sphère Du tiers-état le hobereau diffère ,

Sans qu’il fallût recourir au vélin Pour discerner le noble du vilain.

Si l’assemblée au projet eût pu mordre ,

Tu devenois le chef du nouvel ordre; L’ingénieux médaillon inventé,

T’eût fait passer à la postérité.

Mais vois un peu par toi-même, cher comte , Comme ici bas est fou celui qui compte Sur un projet encor que bien conçu *

Dans ton espoir te voilà bien déçu.

Tous nos Solon d’accord ont fait main-basse

Sur la noblesse , et proscrit cette classe De mortels vains , petits dieux prétendus ,

Et qui d’Adam se niant descendus ,

Du seul rayon de la divine essence Pensent tenir leur splendide naissance,

Et de leur haut, bardés de parchemins,

Vont regardant le reste des humains.

Mais notre roi , ce prince populaire ,

A de Chéfin rayant le cartulaire,

Par là proscrit ces chartes , ces contrats ,

Vélins poudreux, et rongés par les rats;

Adieu donc xitre , adieu belle armoirie ,

Adieu galons travaillés en soierie ,

Montrant au doigt que le lâche mortel Qui s’en souilloit étoit ce Monsieur tel.

Nos Zaleucus , de leurs mains sacrilèges ,

Ont de ces dieux biffé les privilèges ,

Eteint l’encens qu’avec Dieu partagé ,

Brûloit pour eux leur pasteur protégé ;

Et les voilà tous redevenus hommes,

Égaux en tout à tous tant que nous sommes. Orgueil en gronde , amour-propre en gémit ; Même on prétend que ta femme frémit De n’être plus madame la comtesse :

Mais quand leur code abaisse aussi l’altesse, Sied-il aux comtes , aux marquis , aux barons , De regretter- lèurs signaux fanfarons l Quand, d’une voix, l’assemblée en décrète ,

Et quand surtout la motion est faite

As

Par les grands noms délibérant ici ,

Par un Noaille et par Montmorenci.

Ils ont senti combien est ridicule De transférer à des enfans d’Hercule Faits tout au plus pour tourner son fuseau,

Et sa massue et sa terrible peau.

Bénissons tous nos pères patriotes.

Qui d’esclavage ont tiré nos Ilotes;

Qui , comme Alcide , et d’un courage égal s Ont étouffé le monstre féodal ;

Dans tous ses droits ont sçu récréer l’homme, Et l’ont rendu plus citoyen que Rome.

O d’Aiguilîon ! vous fûtes des premier»

A rejetter vos honneurs coutumiers ,

Vos dignités : au bien de la patrie Sacrifiant votre duché-pairie ,

De citoyen vous jugeâtes le rang,

Bien au-dessus des préjugés du sang;

Noblesse creuse , et dont on fut avide ,

N’est plus qu’un mot de sens tout-à-fait vide; Et ce décret du régime nouveau Qui l’abolit , et met tout de niveau ,

A réparé la trop stupide injure Qu’un sot orgueil faisoit à la nature.

Si nos Solon se fussent vus bornés A décoëffer tant de fronts couronnés t C’étoit déjà beaucoup; mais nos Moïse,

Mieux qu’un concile ont réformé l’église,

Quand par le ciel à Solime envoyé ,

Pour rappeller le mortel fourvoyé ,

Le fils de Dieu, sorti du sein du père.

Eût publié le salut qu’il opère En répandant les dons de son esprit ,

Sur le fidèle en ses décrets inscrit,

Ce ne fut pas au Sanhédrin superbe ,

Aux fiers docteurs que s’adressa le verbe Pour faire un choix , et de leur sein tirer Ceux que pour nous il devoit inspirer,

Et qui bientôt se partageant le monde,

Y semeroient sa doctrine féconde.

Des ignorans , simples , de bas alloi , Furent choisis pour annoncer sa loi,

Et promulguer le tonnante nouvelle- Que de la croix le mystère révèle.

L’église alors, dans sa fécondité,

Formoit des chefs brûlans de charité ,

Qui dans la suite en enfantèrent d’autres , Tous modelés sur les premiers apôtres.

Mais dans ces tems ils ne possédoient rien; La sainteté fut leur unique bien;

Leurs champs étoient ceux de la pénitence Les cieux futurs leur seule jouissance.

Mais comme tout dégénéré ici bas,

Leurs successeurs à mitres , à rabats ,

En dépouillant l’esprit de l’évangile , Changèrent bien et de ton et de style. L’esprit divin ne souillant plus sur eux ,

é LA FRANGE LIBRE,

On fascina nos crédules aïeux.

Leurs confesseurs , dom Bernard à leur tête , De nos guérets tentèrent la conquête ,

Et s’emparant de leur foible cerveau,

Leur champ devint le prix d’un abfolvo.

En surprenant la bonne foi gauloise ,

On leur vendit le ciel à tant la toise.

Et deux arpens sur la terre accordés.

En valoient mille au firmament cédés.

Ces beaux marchés , damnable simonie ,

Des saints du tems ont été la manie.

Par saint Eloi , voyez le ciel offert En bel échange au bon roi Dagobert.

Ils faisoient mieux ; leur féodal système, Mettoit des droits jusques sur l’hymen même. Et ses plaisirs aux prélats effrontés A prix d’argent dévoient être acquittés.

Heureux encor sur gente créature S’ils ne levoient ce beau droit en nature.

Eh ! qui pourroit déduire les moyens D’expolier nos idiots chrétiens Qu’en jeu mettoit l’église triomphante ,

Par le canal d’un moine sycophante.

Faux testament aux morts même dicté !

D’assaut aux fils héritage emporté;

Fondation où l’imbécille prince Se défaisoit des fruits d’une province Pour en nourrir un scandaleux prélat ,

Vivant en roi dans la pompe et l’éclat.

CHANT L JT

Fol exorcisme où , pour belle monnoie ,

Satan gaîment abandonnoit sa proie.

Saints tribunaux devenus des marchés ,

Où nos cafFards trafiquoient des péchés.

Trésor sacré des lâches indulgences Que débitoient ces avares engeances.

Châteaux conquis , dévorant chartrier Qu’enrichissoit un père titrier;

Immunités absurdes, ridicules ,

Dont nos bons rois appaisoient tous scrupules : Bref: tous ces tours que, selon Cérutti,

Moines jouoient au pécheur abruti.

Conclusion : grâces à leur démence ,

On envahit un bon tiers de la France.

En bonne foi , doit-on être surpris ,

Si les décrets de nos pères conscrits En confisquant les biens de ces apôtres ,

Nous ont rendu si justement les nôtres !

Quel avantage il en va résulter!

Plus ne verrons nqs prélats insulter ,

Par luxe et faste aux misères publiques,

Des gras abbés, ces maîtresses lubriques , Qu’entretenoient ces fortunés mortels ,

Ne vivront plus aux dépens des autels.

Ils n’iront plus , pour parer leurs idoles ,

Changer notre or en ornemens frivoles ,

Ni les roulant , dans leurs superbes chars ,

D’un tel scandale égayer nos remparts.

Des jeunes clercs, espoir de notre église,

La troupe instruite, à la règle soumise , Prendra des mœurs : tous de mille vertus , Au sanctuaire entreront revêtus ;

Ce ne sera désormais qu’à ce titre,

Qu’ils passeront de la cure à la mitre;

Eh ! qui de nous ne fut pas révolté De voir qu’un nom de haute qualité Fut jusqu’ici la vertu principale Qui méritât la chaire épiscopale ?

De nos deniers le modeste clergé Subsistera sobrement hébergé.

Sans afficher le luxe et l’opulence ,

Tous se verront dans une honnête aisance; Et par le fait, mieux que dans un sermon, Feront valoir le vœu de Salomon De peu content, et qui , dans sa sagesse, Ne demandoit pauvreté , ni richesse.

Le travail mis désormais en honneur,

Pour cultiver la vigne du seigneur,

On choisira des ouvriers habile,

A la tailler, à la rendre fertile.

Par-là de droit seront mis à néant, Chanoine oisif, et moine fainéant.

Race inutile, et plantes parasites

Que nos Lycurgue ont sagement proscrites.

Oh ! qui jamais auroit pu le penser ,

Que ces frélons faits pour dévaliser Et miel et cire aux ruches de l’église Disparoîtr oient comme au tems de Moïse ,

Furent détruits ces insectes nombreux Qu’il appella pour venger les Hébreux.

Voilà pourtant , 6 Numa , votre ouvrage.

Poursuivez donc ; et , d’un mâle courage ,

De nos traitans dévorans nos tributs ,

Déracinez les coupables abus.

Vous à nos vœux prêtant vos cœurs sensibles 3 Qu’à moins de frais les impôts perceptibles N’arrivent plus au trésor échancrés Par tant de mains quand ils y sont rentrés ,

Si que messieurs des fermes générales,

Bien emplumés par nos mains libérales,

Avec l’état qu’ils rongent sans pitié,

Des revenus partagent la moitié.

Elle doit voir notre assemblée auguste, Combien encore il est pressant et juste De supprimer tous ces hommes du roi ,

Fléau des champs, et des vignes l’effroi.

Ces intendans qui savoient en extraire La mère goutte, et toujours se soustraire Au châtiment tant de fois mérité ,

Cachant au roi la triste vérité.

Toujours pesans sur les colons débiles ,

A les sucer vampires très-habiles ,

Par qui l’impôt se voyoit arbitré ,

Ne ménageant que le noble titré,

De leur dégât laissant par-tout la trace:

Faites enfin justice de leur race*

%p LA FRANCE LIBRE,

Dans tous les points nos vœux sont exaucés ; Ces régisseurs, à nous nuire empressés ,

Ont fait retraite ; et des districts habiles ,

A mieux gérer donnent leurs soins utiles.

Et le ministre avec les intendans

Four nous broyer n’aiguisent plus leurs dents.

Chaque district a sa caisse diverse

Bien dirigée , où l’impôt qui s’y verse ,

Directement , sans cascade et sans frais ,

Ira couler au trésor des Français.

Bref: rappellant l’ordre dans la finance,

Dans sa splendeur vous remettrez la France. Mais écartez du trône des Capet La tourbe noble , et qui ne s’occupoit Qu’à soutirer, en adulant le prince.

Des monceaux d’or, prix d’un service mince . O livre rouge ! ô honte de tout grand !

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