‹ La France libreChapitre 3 sur 3 · Livre tracé de notre propre sang · texte numérisé non relu

Livre tracé de notre propre sang

Vous révélez , par leurs bontés déçues , Comment nos rois , nourrissant ces sang-sues , Coloient leur pompe à notre aride peau;

En vins exquis pour eux changeoient cette eau Qui distiiloit du front mis à la nage Du laboureur haletant à l’ouvrage.

L’œuvre chemine : à leurs décrets soumis Sont et balance et glaive de Thémis.

Législateurs à nos peuples propices ,

Des tribunaux ils jugent les justices.

Ces fiers sénats par-tout distribués,

A qui jadis étoient attribués

De si beaux droits , palpant pour les réformes

Des jugemens des épices énormes;

Dont les arrêts si fort dispendieux,

A nos plaideurs les rendoient odieux;

Qui, rengorgés sous le mortier superbe,

Se pavanoient , haussoient si fort le verbe ;

Et s’opposant aux volontés du roi ,

Quand l’intérêt leur en faisoit la loi ;

Qui figuroient les états par leurs titres ,

Et des impôts se croyoient les arbitres :

De leur grandeur les voilà bien déchus.

L’oracle parle ; ils ne sont déjà plus.

Descendez donc de la voûte éthérée,

Juges de paix, comme au siècle de Rhée, Heureux mortels , dont les titres flatteurs Vous ont rendu nos conciliateurs.

L’olive en main , faites que la concorde Gagne l’esprit des plaideurs qu’elle accorde.

Que de procès par vous examinés En un clin d’œil vont être terminés!

Qu’au genre humain vous épargnez de sommes ! Vous n’aspirez qu’à réunir les hommes.

Triomphez donc du plus cher intérêt;

Votre arbitrage aura force d’arrêt.

Que les plaideurs abjurant leur folie ,

Baisent la main qui les réconcilie !

Mais la chicane au tribunal réglé

Bientôt entraîne un plaideur aveuglé,

Qui, toujours plein du bon droit qu’il suppose A 1 orateur veut remettre sa cause ;

Et qu un arrêt, dans les formes rendu,

Fixe à la fin son destin suspendu.

Une justice active et rapprochée Du citoyen qui l’aura recherchée ,

S établit donc; des juges bien famés,

Par la commune et le peuple nommés ,

Y siégeront: un code simple et juste, Sanctionné par le monarque auguste,

Et dégagé du dédale de loix Où 1 orateur s’égara tant de fois ,

Bien digéré dans des têtes mûries f Prononcera le sort des centuries.

Gratuitement jugés par leurs élus,

Les contendans n’appréhenderont plus Que le crédit , ni l’or , ni la finance ,

Fassent pencher la vénale balance.

Le procureur ; ce sacristain commis Pour préparer les autels de Thémis,

Qui , convoitant le bien qu’il se destine ,

De son client grossoya la ruine,

Et qui finit, grâce aux frais qu’il produit,

Par s’emparer du champ qu’il défendit ,

Va voir limer sa dent anthropophage ,

Et rétrécir son vorace ésophage.

Reposez-vous , messieurs nos avocats ,

Qui déduisiez si sçavamment nos cas ;

Classe célèbre en ressource féconde ,

A la science alliant la faconde,

Et qu’avoûroient les Cochin, les Normand,

Du suc desquels vous fûtes vous formant ,

Eux qui valoient tout ce que Rome, Athène , Eut de plus grand , Tullius , Démosthène } Nous n’aurons plus besoin d’avoir recours A vos talens , à vos doctes secours.

A notre cause uniment expliquée,

La loi sera par le juge appliquée ;

Nos droits connus, bientôt nous nous rendrons Nos défenseurs et nos propres patrons.

Argümént.

Mouvemens et inquiétudes des Puissances voisines. — Louis XVI reconnoît son peuple libre. — L’assemblee décrète ne vouloir faire de conquêtes , mais . conserver ses possessions. — Tableau de Ta France sous Louis XIV , le Régent et Louis XV. — Portraits de Calonne et du Cardinal de Sens. — Convocation des Etats-Généraux. — Responsabilité des Ministres , qui conseillent au Roi de dissoudre les Etats.

Qu E L bruit saisit mon oreille allarmée ? Hâtez-vous vite , organisez l’armée ,

Pères conscrits: du Midi jusqu’au Nord, Tout retentit de ce sublime essor Qui , nous valant la liberté conquise,

A nos Français l’a pour jamais acquise.

Des nations les rois sont intrigués,

Et contre nous plusieurs se sont ligués Pour relever l’empire despotique Dont nous brisons le sceptre tyrannique, Et de nouveau nous river dans ces fers Par nos aïeux si lâchement soufferts.

On s’inquiète , on arme , on délibère ;

Le Sarde ému va se joindre à libère,

Et Léopold qui pardonne au croissant ,

Lâche déjà son aigle menaçant.

Cette Albion qui nous hait , nous estime,

Mais qui pourtant roudroit nous faire un crime D’avoir fait libre un peuple de césars ,

Et revendique un de ses léopards.

Déjà du poids de ses flottes tonnantes Fait soulever les ondes blanchissantes;

Et contre nous , brûlant de se venger,

Au roi Batave est prêt à s’engager.

Qui sçait encor si le prince Vandale ,

Pour arrêter ce dangereux scandale,

Ne viendra pas de ses fiers bataillons ,

Toujours vainqueurs, inonder nos sillons?

On craint l’exemple , et du Danube au Tibre , Que chaque peuple ose se fendre libre.

Que le despote , arbitre de la loi ,

Ne redevienne enfin qu’un simple roi.

Quoi ! potentats , quoi ! maîtres de la terre ,

Qui, disposant de la paix, de la guerre,

Nous regardez comme fait le berger,

Un vil troupeau que l’on peut égorger.

Vous qui croyez d’une foi pleine et ferme.

Que vos états ne sont que votre ferme ,

Vos bons sujets une troupe d’oisons,

Et notre peau vos plus riches toisons.

Vous qui pensez que c’est l’être suprême ,

iO

Qui de sa main vous mit le diadème , Quand les pouvoirs qui vous furent donnés Evidemment sont du peuple émanés ;

Dites quand donc de l’erreur qui vous flatte Et dont vous berce un lâche aristocrate , Reviendrez-vous l Sacrés pour nous juger, Votre devoir est de nous protéger.

Vivifiez la nation régie ,

Des saintes Ipix appuyez l’énergie ;

Que le bonheur au peuple dispensé Soit le seul vœu de votre cœur sensé.

Qu’un pur ministre épanche avec prudence Sur vos enfans la corne d’abondance.

Laissez en paix , contents de vos états ,

Du globe uni régner les potentats ;

Qu’enfin chez vous principalement brille Chaque attribut du père de famille.

Qu’a de si grand qui vous ait éblouis Le despotisme ? Imitez ce Louis Des deux pouvoirs ménageant l’équilibre , Qui se dit père et roi d’un peuple libre. Tous affranchis, aux pieds de l’éternel, N’avons-nous pas fait le vœu solemnel ,

De conserver pour prix de notre hommage La liberté , ce trait de son image ,

Que du tableau s’efforçoient d’effacer De fiers sultans prêts à nous écraser l De nos Solon , ô sagesse profonde ,

Qui sur les droits des nations se fonde !

Nous jurons tous , par nos représentai ,

Que de l’enq ire où nous régnons contens , Jamais armé d’un injuste tonnerre,

Le peuple franc ne portera la guerre Chez s:s voisins; que leurs champs respectés Ne seront plus de leur sang humectés.

En abjurant l’ambition cruelle ,

Nous évoquons la paix perpétuelle.

Mais dans nos droits s’ils osent nous troubler On nous verra de valeur redoubler,

Des millions de bras fiers et robustes , Repousseront leurs attaques injustes.

Si par Louis vous fûtes tous vaincus,

Quand nous n’étions que de vrais Spartacus : Si ce despote , en son audace altière ,

S’est essayé contre l’Europe entière, Pensez-vous donc de fers charger nos mains , Nous aujourd’hui , nous devenus Romains ;

Qui maintenant avons une patrie Que nous aimons avec idolâtrie ,

Et sous un roi digne de notre autel,

Qui sçait enfin ce que vaut un mortel l Il l’ignoroit ; son impudent minisire,

Quand il lâcha l’ordonnance sinistre ,

Qui du service, à tout brave Français, Honteusement interdisoit l’accès ;

Si le Chérin n’eût , par preuve authentique , Bien démontré qu’il est de race antique 3 Et que jamais goutte de sang bourgeois

N’a de sa veine avili les parois:

Put-il clouter , par sa patente itère.

Qu’il n’insultât la nation entière,

Et que , brisant le moule où les Fabert Furent jettes , ainsi que les Chevert ,

Des hauts faits d’arme il tarissoit la source , Et des Talens supprimoit la ressource l ïl alloit bien à ce vaillant guerrier ,

De déprimer notre sang roturier,

Lui qui , par femme , en son espèce unique , Tire le sien d’une tige comique,

Dont nous aimons , en le lui rappellant ,

A célébrer le précieux talent.

De nos Numa la sagesse suprême ,

Se garde bien de prononcer de même.

Quand, déclarant tout Français citoyen ,

Ils ont à tous accordé le moyen De transférer au-delà de sa sphère A l’héroïsme un mortel ordinaire.

Abandonnons, s’il se peut, le sifflet Du satyre aigre , et son ton qui déplaît ;

Du champ de Mars ouvrons-nous la barrière ; Puis, entonnant la trompette guerrière,

Disons comment l’empire des Gaulois Vient de passer sous de meilleures loix; Comment de Dieu la droite protectrice L’a retiré des bords du précipice,

Et de nos lys , Vers la terre penchés ,

A ranimé les fleurons desséchés.

Sous ce Louis dont la gloire prodigue ,

Pour ce fantôme a rompu toute digue ,

Un luxe affreux , des guerres sans objets , Epuisant l’or et le sang des sujets,

L’état maigrit ; ce prince asiatique Mourut , laissant ce beau royaume étique.

Le bon régent qui , sous le potentat ,

Son successeur, a gouverné l’état ,

Ne lui donnant plus saine nourriture A la maigreur joignit la bouffissure.

On se crut riche , et , le peuple assoupi Lâcha son or pour le Mississipi.

Fleury paroît ; son règne économique Rend le ressort à la chose publique ; Chacun respire, et nos malheurs passés De nos cerveaux semblent presque effacés.

Il fut alors notre ange tutélaire,

Comme Valpol l’étoit de l’Angleterre ;

S’il eût vécu, quoique d’ans accablé.

Le déficit ailoit être comblé :

Mais il vécut trop peu pour cet empire. Après sa mort , le m^l encore empire ;

La dette énorme ayant encor grossi Des intérêts qui l’accroissoient aussi.

Mais de nos maux, comme le plus sinistre

m LA FRANCE LIBRE,

L’enfer vomit l’Artésien ministre ,

Que harceloit l’odieux créancier;

Homme sans frein , et dont le cœur d’acier De Ghalotais auroit fait sa victime ,

Si Choiseul n’eût fait avorter son crime. Mis pour veiller sur le royal trésor ,

Sur tout venant il éparpilla l’or ;

Des grands par lui forcés de nourriture, De notre chair il eût fait la pâture ,

Bien entendu qu’en ces affreux dégâts De la finance , il ne s’oublia pas ;

Que sur les fonds de la bourse commune , Il éleva l’insolente fortune Qu’on eût bien dû lui faire regorger, Mais qu’ Albion a sçu lui ménager.

Jusques au sec la finance épongée,

La nation dans le vide plongée ,

Il fallut bien que Calonne aux abois ,

Pour s’en tirer d’un grand moyen fît choix. Ce beau génie assembla les notables Qu’il auroit dû juger si redoutables,

Mais qu’il pensoit manier comme il fit Les louis neuf» frappés à son profit.

Il se trompa ; des lumières nombreuses Mirent au -jour ses œuvres ténébreuses ,

Ses faux calculs , et ses comptes tronqués Avec vigueur se virent attaqués:

De son régime on reconnut les vices;

Il fut chassé pour ses loyaux services*

Ne parlons pas du fameux cardinal ,

Qui s’estimant génie original r Nous fit tant rire, en lisant la manière Dont il rangea sa belle cour plénière..

Et qui , tranchant du petit Richelieu ,

A Louis Seize en voulut tenir lieu.

Moderne Atlas , sur sa débile épaule ,

Voulant porter la sphère de la Gaule,

Dont on paya les projets hors de sens,

Du chapeau rouge et du siège de .Sens.

Pour remplacer son absurde éminence,

Il fallut bien remettre la finance A ce grand homme, au ministre zélé Couvert de gloire au timon rappellé.

Comme à l’aspect d’une mortelle plaie,.

D’un Machaon l’habileté s’effraie ,

A ses talens n’ose s’en rapporter,

Evoque l’art, demande à consulter,

Tel de Necker hésita le génie,

Quand il eut vu la France à l’agonie ,

Ses assassins bien largement payés Et regorgeant de butin renvoyés ;

A tant de manx , quel assez prompt remède Peut s’appliquer l Et par quel Archimède Le grand ressort de l’état démonté Reprendra- t-il son élasticité ?

A son secours *il appelle , il invoque ,

Ces Francs choisis qu’il veut que l’on convoque ,

Qui, sous le nom des états-généraux , Régloient nos biens physiques et moraux. Mais dont jadis disposoit le monarque , Comme la mort des ciseaux de la parque. Sur tant d’abus à la fois découverts,

Mille et mille yeux déjà se sont ouverts ; Chacun frémit, murmure, éclate, tremble , Quand il en voit l’épouvantable ensemble.

Ce vaste empire est à régénérer;

Mais pas un d’eux n’ose en désespérer.

Ainsi quand Dieu qui créa la lumière ,

Eut fait sortir du sein de la matière Ces élémens pêle-mêle étendus ,

Dans le cahos sans règle confondus ,

Il parle en maître ; et , du confus mélange , L’ordre jaillit, et l’uni vers s’arrange.

Tels nous voyons nos grands modérateurs Faire briller leurs talens créateurs.

Embrassant tout de ce coup-d’œil sublime Qui par-tout voit où pèche le régime , Refond, réforme, et sur un plan plus sur Fait reposer notre bonheur futur ;

Et digérant de sages loix données ,

.Nous garantit nos hautes destinées.

Ils ont déjà de nos demi-visirs ,

Ordonnant tout au gré de leurs désirs.

Forgé le frein. Le ministre coupable

De sa conduite est rendu responsable Au tribunal à jamais subsistant Dont la justice implacable l'attend.

Qu 'avez-vous fait , pères de la patrie ?

Ces grands fauteurs de l’aristocratie ,

Qui vont formant le conseil de nos rois ,

Que ce décret a mis en désarois ,

Tremblant de voir leur trame découverte ,

Tout d’une voix ont juré votre perte :

A quoi, dit-on au monarque séduit,

A quoi, seigneur, va-t-on vous .voir réduit? Vous, commandé par ces orgueilleux êtres >

Qui de sujets vont devenir vos maîtres î Vous, descendu d’une tige de rois,

Accoutumée à nous donner des loix,

Qui, soumettant tout à leur diadème.

Nous intîmoient leur volonté suprême ; Souffrirez-vous que leur ambition Passe le sceptre à votre nation,

Que ce soit eux qui pour jamais régissent ;

Que sous leurs loix vos ministres fléchissent;

Que de leur code , ambitieux auteurs ,

Nous n’en soyons que les exécuteurs ;

Que leurs décrets emportent tout d’emblée t Ah ! que plutôt périsse* rassemblée !

N’avez-vous pas vos gardes affidés !

Que ces Nuina par eux intimidés Soient dispersés à l’aspect de leur foudre ! ïl en est tems , songeons à les dissoudré 7 Et vengeons-nous de pareils attentats :

Nous sçaurons bien sans ces vains potentats , En rappellant ce royaume à la vie ,

Bientôt le rendre à sa gloire ravie.

Que ce beau trône , au sang de vous issu.

Soit transmis tel que vous l’avez reçu ? Qu’importe tant aux rois pourvu qu’ils régnent. Que leurs sujets les aiment ou les craignent?

Ainsi parloit, à tromper assidu.

Au souverain un ministre vendu.

De ce conseil l’infernale malice Au cœur àu roi subtilement se glisse.

De ce poison il a senti l’effet ;

Il se repent du grand bien qu’il a fait. L’autorité despotique , absolue.

Qu’à sa couronne on lui dit dévolue ,

Le frappe encor; le roi de ses aïeux Le plus despote est seul grand à ses yeux. Plaignons les rois qu'entoure l’artifice ,

Du despotisme il fit le sacrifice;

Mais ees Séjan ne sentant que trop bien , Que le leur cesse et tombe avec le sien ,

De toutes parts l’imposture l’assiège ;

C’est à qui d’eux lui tendra mieux le piège, Qui l’écartant de son nouveau sentier , Conservera leur pouvoir en entier.

Non , que jamais ma lyre vengeresse Ne lui reproche un moment de foiblesse,

Que la vertu dont son cœur est paré Dans ce bon prince a si bien réparé.

Argument.

Discours du Roi aux 'Etats-généraux assembles ; ott tente de les disperser. — Résistance de M. J3ail!y &: du Tiers-état. — Danger terrible qui menace Paris, la nuit du 14 au 15 Juillet.

D A N S ce salon où sembloient les désordres De l’intérêt diviser les trois ordres ,

Le monarque entre; et sur son trône assis,

Il les harangue en ces termes concis :

J’ai cru, Messieurs, quand j’assemblai l’élite De mes François connus par leur mérite ,

Que, pour remplir les voeux du potentat,

Vous hâteriez le salut de letat.

Qu’avez- vous fait? Vos longs débats me blessent, Et mon devoir est d’ordonner qu’ils cessent.

O vous ici tenant le second rang ,

Noblesse apprise à verser votre sang,

Et vous > clergé , dont la prière attire Des cieux fléchis les faveurs sur l’empire , J’attends de vous que , me gardant la foi ,

Et secondant l'œuvre de votre roi ,

Par vos conseils la réforme entreprise De nos malheurs terminera la crise.

Je veux le bien; mon. vœu manifesté ,

Par mes sujets ne m’est pas contesté.

Si cependant ( ce que je n’ose croire )

Vous renonciez à la touchante gloire De rendre heureux mon peuple consolé ,

De raffermir cet empire ébranlé ,

Seul dans mon sein , de vos rois le modèle , Je porterai la nation fidèle :

Seul devenu son vrai représentant ,

Je marcherai d’un pas ferme et constant Vers ce grand but auquel mon cœur aspire De relever l’éclat de cet empire.

Réfléchissez que vos projets , sans moi ,

Ne peuvent point avoir force de loi,

Qu’il faut de droit que je les sanctionne: Sortez, messieurs, votre roi vous l’ordonne. Que, dès demain, les ordres retirés Dans les salons qui leur sont préparés , Chacun à part commence la séance D’où doit sortir le bonheur de la France.

Les fronts mîtrés , les chapeaux à plumet Lèvent le siège , et chacun se soumet ;

Tant à la cour, dont ils tiroient salaire,

Ces foibles grands redoutoient de déplaire,. Tout s'écroulait, et tout étoit perdu,

Si pour le peuple anathème rendu ,

Le tiers-état redoublant de courage.

C H A N T I I I fei

Seul contre tous n’eût fait tête à l’orage;

Seul il résiste; et le roi mécontent De n’être pas obéi dans l’instant ,

Par son hérauît de sa part les en somme.

Que nous veut- on, répliqué le grand homm«

Qui les préside, et ne sçait s’étonner ?

Personne ici n’a d’ordre à nous donner,

11 falloit bien que la troupe d’élite Que menaçoit l’arme du satellite Cédât enfin; mais, sans se séparer,

Cherchât un lieu propre à délibérer.

Qui l’eût pensé que, dans un jeu de paulme ,

A s’assembler ces sauveurs du royaume Fussent réduits? Ce fut-là cependant Que , concertés avec leur président ,

On éteignit les trois différens ordres ,

Source de trouble et de tant de désordres.

Et que la loi, par leur réunion,

Ne fit qu’un corps de notre nation.

Du tiers-état , célébrons la victoire ;

Ce lieu profane est un temple à sa gloire;

Que pour jamais, par le profond burin, L’événement s’y grave sur l’airain.

Tandis qu’en paix ma cassolette allume Pour mes héros l’encens dont elle fume ,

Que par le dieu dont je suis agité.

Mon chant les porte à l’immortalité.

Que je me livre à ma verve brûlante ,

J’entends par-tout la trompette sonnante.

Pourquoi ces corps aux combats aguerris Ont-ils cerclé l’enceinte de Paris?

Que font ici cette troupe helvétique ,

Et ces Germains que notre politique A soudoyés pour garder nos états ?

Nos champs flétris sont semés de soldats.

Quel grand péril menace cet empire ?

Quels bruits affreux ? Quel noir soupçon transpire La pâle crainte et le subit effroi Glace les cœurs ; on sonne le béfroi.

Pourquoi des rois l’antique sépulture,

Où leur grandeur des vers est la pâture ,

En arsenal vient-elle se changer ?

Veut-on nous perdre, ou bien nous protéger!

Où mène-t-on ce train d’artillerie ,

Au sein de qui la mort se multiplie?

Pourquoi ces grils à chauffer des boulets ,

Faits pour brûler nos chaumes, nos. palais?

Et ces mortiers où la bombe enfermée Dilatant l’air, quand elle est enflammée ,

Cède en éclats à son terrible effort ,

Et va fournir mille traits à la mort ?

Auprès du roi la garde est redoublée.

Quels rets tendus menacent l’assemblée ?

Quel appareil ! quoi ! nos pères conscrits Dans un cordon de soldats circonscrits ,

Qu’a projetté le lâche ministère!

Qui n’en frémit , et qui pourroit s’en taire l bien public l’édiffce élevé ,

C H A N T I î I On se repent de le voir achevé !

Neckre est parti: Necker, ce beau génie, Qui seul pouvoit ramener l’harmonie.

Veut-on livrer à nos déprédateurs Ces fonds sacrés que nos législateurs Ont garanti ? Où va ce chef barbare ,

Ce B*** ? Quelle nuit il prépare?

A-t-il juré cet assassin guerrier Dans notre sang de flétrir son laurier ?

L’heure s’avance , et dès que la nuit sombre Aura couvert ces projets de son ombre ,

Il va sur nous lâcher ses légions,

Puis au carnage animant ses lions,

Nous l’allons voir de cette ville entière Faire un bûcher, un vaste cimetière.

Vous en doutez , braves Parisiens ,

Qui , les premiers , rompîtes nos liens ; Entendez-vous ce son terrible et grave,

Dont de ces tours d’où l’ennemi nous brave 5 La bouche à feu qui lance avec l’éclair La mort roulante a fait retentir l’air ?

Voyez frémir ce peuple qui l’élude ;

C’est de la nuit le funeste prélude.

Armons-nous vite , et par un coup d’éclat , Concitoyens , prévenons l’attentat.

Ma voix les frappe ; on s’amasse , on députe Vers ce Launay dont la prochaine chute Fera trembler. On veut ravoir ces forts Où Ccndé vit échouer ses efforts ;

Le monstre il ouvre ; il arbore ce signe De la concorde ; 6 trahison indigne !

Le pont se lève , et tous nos envoyés,

Sont par l’airain à l’instant foudroyés.

Le bruit en vole au palais où s’assemble Pour consulter , délibérer ensemble ,

Le nouveau corps de nos municipaux.

L’ordre est donné; déjà tous nos drapeaux Sont déployés ; et cette ville immense Ne respirant que liberté , vengeance ,

Pour en saisir le glorieux moyen ,

Fait des soldats de chaque citoyen.

Tout est en arme , et la vertu guerrière N’a fait qu’un camp de notre Gaule entière.

Argument.

Description de ïa Bastille et de ses horreurs ; le peuple s’apprête à en faire brusquement le siège.

T O I , qui chantas ce siège renommé ,

Où dans ses murs le Troyen renfermé ,

Grâce à ' Pallas qui pour lui s’intéresse , Soutint dix ans les assauts de la Grèce ,

Et sur ces tours de ses héros munis Eût repoussé tous ces rois réunis ,

Si, pour finir une guerre aussi chaude ,

Le rusé Grec n’eût employé la fraude ; Divin Homère, à mes civiques chants , Daigne prêter tes accords si touchants !

Que ma fière ame , à la tienne attisée ,

De tous tes feux se sente électrisée.

Appesanti par quinze lustres pleins ,

Viens dissiper le froid dont je me plains !

Sur l’Hélicon rends-moi mon premier grade! Vers mon été fais que je rétrograde !

Que je transmette à nos derniers neveux, Un siège court autant que glorieux ;

Siège qui fut l’efficace caustique Qui consuma le monstre despotique.

Tous mes héros ne sont pas de grand nom ; On n’y voit pas Ulysse, Agamemnon , L’impie Ajax, ni le colère Achille, , .

Qui suspendit les destins de la ville.

Ce ne seront que des bourgeois soldats Qui des tyrans qui nous gouvernaient las ,

Et dévorés du pur patriotisme ,

Ont sçu contre eux élever ce grand schisme, Que des enfans de leurs frondes armés , Comme David en héros transformés ,

Et des fauxbout'gs ces athlètes sublimes,.

Qui de leur nom ennoblieront mes rimes.

Prés de la forge où nos rois par Vulcain Font excaver leurs longs tubes d’airain ,

Et de charbon, de soufre et de salpêtre, Font composer leur foudre prête à naître , Quand les traités n’étant plus de saison,

Ils puisent là leur dernière raison.

S’élève un fort dont les tours fulminantes , Offrent de loin leurs crêtes dominantes,

De leur mortier sur les remparts placé, L’heureux Paris sans cesse est menacé ; C’est-là le glaive appendant sur la tête De Damoclès , qu’un roi le tyran fête.

Autant aux deux ses murs sont exhaussés ,

Amant

Autant aussi sont profonds ses fossés.

Le despotisme est assis sur la cime ,

Attendant là sa nouvelle victime.

Autour de lui sont des carcans , des fers ,

Des coins f de mort des instrumens divers.

Le désespoir, la rage qui transporte Les malheureux , sont sa fidelle escorte.

Ces antres noirs , ces gouffres renforcés ,

C’est la Bastille ; à ce nom frémissez.

Vers ces cachots creusés sous chaque voûte . Jamais le jour n’a dirigé sa route ;

L’air trop fétide y détend son ressort.

De tous côtés, l’affreux miasme en sort.

Là, sont plongés ces mortels dont la faute Fut de déplaire à la puissance haute D’un plat gredin par l’intrigue venu Au ministère autrefois inconnu.

Ici s’éteint un martyr de Sartine,

Qu’au prompt trépas sa vengeance destine.

Il prononça contre ce criminel ,

Ce mot terrible et ministériel :

Soit oublié ; mot qui , pour l’ordinaire ,

Du réprouvé vaut l’extrait mortuaire.

A ce coupable, exempt de tout remôrd,

Là , goutte à goutte , on distille la mort»

On lui servit d’un chymique breuvage,

Qui , dans le corps , graduant son ravage , Sourdement mine > et qui , le consumant ,

A jour nommé le couche au monument.

Près de ces lieux est la niche secrète.

Où l’œil , debout , découvre le squelette D’un malheureux tout vivant condamné Entre deux murs à se voir maçonné,

Qui, de ses pieds, foule sa propre cendre;

Mort recherchée ! horrible trait à rendre i

Voyez cet homme en cet étroit manoir;

Il osa mal parler de ce Lerioir ,

Du vice , ami , que la vertu consterne ,

Qui, par la fuite, échappe à la lanterne.

Pauvre Latude , effroi de Pompadour ,

Que tu payas bien chèrement ce tour De Rabelais , nous rappellant la scène ,

Et ces poisons pour le roi , pour la reine ,

Qui te valut ( tant le siècle est changé )

Pendant trente ans de te voir encagé ;

Quand quelques jours eussent , en bonne règle f Trop expié ce petit tour d’espiègle.

Il eût de-là , dans l’éternel repos,

Passé sans vous , héroïne Legros ,

Si vous n’eussiez de Thorrible tartare Bien appâté le cerbère barbare ,

Et si, perçant jusques au souverain,

De son ministre à cœur à triple airain ,

Sachant en noir teindre jusqu’à la neige,

Vous n’eussiez pas démasqué le manège.

Dans ce lieu sombre , enfer prématuré ,

Quel innocent ne fut pas torturé l Qui comptera les victimes nombreuses Qu’ont vu périr ces voûtes ténébreuses ?

Tu les connus, lâche Saint-Florentin, Ordonnateur de leur cruel destin.

Toi qui passas tes longs jours exécrables A t’abreuver des pleurs des misérables.

Usant les nerfs d’un atroce poignet A décocher tes lettres de cachet.

Oh I qui pourra pardonner à la ville Ces millions que, pour. cette ame vile,

Nos échevins, ses très-humbles valets ,

Ont prodigué pour bâtir son palais;

Ni la harangue où se trouvoit en somme Tant exaltés les faits de ce grand homme l

Tout a son terme; et quand l’iniquité De Babylone à son comble a monté ,

Sous le décret il faut quelle succombe,

Que son orgueil avec son trône tombe.

Ils sont enfin arrivés ces momens De te raser jusques aux fondemens,

Comme jadis , mais pour un plus grand crime Le fut ce temple admiré dans Solime; Château coupable où Br et de mes amis,

Le plus honnête , innocemment fut mis;

Où son courage atterra la malice ,

Et confondit le juge de police.

En Fils de Dieu descendant aux enfers ,

Tu fus témoin de leurs tourmens soufferts, Divin Maîsherbe , et ton ame attendrie , Pleure sur eux , les rend à la patrie ;

Quand fait ministre , appelié par ton roi A ce haut rang si peu digne de toi,

T u visitas ces prisons criminelles ,

Tableau vivant des chaînes éternelles.

Tu ne vis là que les forfaits commis

Par les bourreaux qu’en place on avoit mil.

Tu dédaignas l’envié ministère,

Où tu trouvois si peu de bien à faire.

Tu préféras dans tes champs retiré ,

En philosophe à rester ignoré ,

A méditer ; et de tes mains savantes ,

Dans tes jardins à cultiver tes plantes;

A rendre heureux, en allégeant leurs maux, Les habitans qui peuplent tes hameaux ;

A convertir en abondante aumône Le superflu que la très-haut te donne.

Si ce portrait fait par la vérité ;

Peut s’élever à la postérité,

Tu goûteras la gloire qu’elle attache Au magistrat vertueux et sans tache.

C H À N T V. it

Argument.

Description du siège et prise de la Bastille. — Exploits de Hulin, Vargnier , Labarthe , Elie , Gor* get , Maillard, Darney, Rouillard , &c. &c. — Prise du Commandant de Launay. — Encouragement des femmes. — Le jeune Canivet enlève le

drapeau de la tour. — Dévouement du jeune Mau-

dard au champ de Mars , & réponse de M. de Bezenval.

T j’ ASTRE du jour , aux champs aériens Ayant lancé ses feux méridiens,

Rapidement sur le char qui le roule Vers le couchant poussoit l’heure qui coule , Quand sur le port où le poids de nos bleds N’afFaissoit pas nos pavés accablés ;

Car dans ces jours la famine intraitable S’y promenoit en spectre redoutable :

Le brave Hulin , de la Briche venu ,

Dans tous les points patriote connu,

En son chemin fait la rencontre heureuse De grenadiers , cohorte valeureuse ,

Prétoriens dont on avoit fait choix Pour le service et la garde des rois.

Il les aborde, et leur tient ce langage.

Vaillans guerriers, vous que l’honneur engage, N’ êtes-vous pas citoyens comme nous ?

Souffrira-t-on sous de barbares coups Que citadins et que soldats succombent ?

De plomb sanglant des grêles sur eux tombent; On les égorge ; en l’horrible fossé ,

Le sang françois coule à grands flots versé;

A les venger , que votre valeur brille ;

Mes compagnons , marchons à la Bastille.

C’est mon dessein , dit le vaillant Vargniers Qui commandoit des hardis grenadiers Le bataillon , aussi-bien que Labarthe ,

Dignes tous deux de l’ancienne Sparte ,

Et qui tous deux, comme Léonidas ,

Sacrifiés avec tous leurs soldats ,

Auroient péri sans songer à se rendre,

6’ils avoient eu son passage à défendre.

Si les destins secondent nos grands cœurs Dans ce château nous entrerons vainqueurs , Dirent-ils tous: oui, pour cette conquête, Chacun de nous exposera sa tête.

D’un même esprit tout un peuple est saisi; Hulin , pour chef, d’une voix est choisi.

De sentimens d’amour pour la patrie ,

De ce héros la grande ame est paîtrie.

Sa taille haute atteint celle de Mars ,

Sa tête est froide au milieu des hasards.

Mais tout son sang qui dans son cœur bouillonne, II le croit mal versé s’il ne le donne Pour son pays , et pour la passion D’en cimenter la révolution.

L’ardeur de vaincre, et l’exemplaire zèle ,

Les fait marcher vers cette citadelle ,

Où , pour les battre , et les servir de près ,

Le gouverneur avoit fait ses apprêts.

Sur leur affût , vingt instrumens de guerre ,

Qui , dans leur sein , recèlent le tonnerre ,

Sont disposés. De l’horrible prison ,

On a doublé la forte garnison.

Des fiers cantons , une troupe sujette ,

Qui, sur sa proie, en léopard se jette,

Et qui se fait un vrai jeu des combats ,

A renforcé ses barbares soldats.

L’ordre à Launay portoit de se défendre Jusqu’au moment où , pressé de se rendre Sous l’horison , cet astre qui nous luit Auroit cédé son empire à la nuit.

C’étoit pendant les horreurs des ténèbres.

Qu’armés du glaive et de torches funèbres,

De Broglio les soldats destructeurs D un plan de mort dévoient , exécuteurs , Exterminer ceux qui d’entre nos braves Refuseroient leurs nouvelles entraves ,

Et conservant une noble fierté

Prononceroient le nom de liberté.

Pendant ce tems , dans leur complot inique , De nos Numa le corps écuménique Par leurs Hussards eût été dispersé ,

Et leur grand plan pour jamais renversé.

Mais en bon ordre on chemine , on s’avance Vers la Bastille , et le siège commence.

On se battit d’abord dans les deux cours Qui conduisoient aux redoutables tours.

De leurs boulets une décharge horrible Que protégeoit encor le feu terrible Du fusilier sur leur rempart posé,

A nos bourgeois n’en a pas imposé.

Pour leur répondre, on fait parler la bouche De nos canons qui tiroient à cartouche,

Et dont les feux justement assassins ,

Furent fatals à tant de fantassins.

De son côté , Vargnier avec Labarthe D’un plomb vengeur les sert et les écarte ,

Et leurs soldats tirant sur les glacis,

Les parapets sont bientôt éclaircis;

Mais il falloir que la Vaillante escorte Du fort maudit gagnât l’horrible porte.

De ce fumier sur des chariots chargé ,

Et qui tenoit le passage engorgé ,

Le froid Elie affrontant la tempête

De mille feux dirigés sur sa tête ,

Au risque d’être à tout moment tué ,

A dégagé le détroit obstrué :

Il a fait mieux ; en homme de génie ,

De ces fumiers ordonnant l’incendie ,

De leur vapeur il fait un voile épais Qui les dérobe aux yeux des parapets,

Qui , des soldats masquant chaque entreprise ,

De ce château facilite la prise.

Mais la valeur qui dans leuB veine bout,

Mettra bientôt leurs ennemis à bout. 9

Tel sous un arbre un braconnier habile Sçait enfumer le faisan imbécille,

Et, par son souffle en l’air évaporé,

A fait tomber l’oiseau désespéré*

Dans tous les cœurs qu’anime le carnage ,

Le digne Hulin a versé son courage.

On suit son chef ; on parvient vis-à-vis Du fossé double et des deux ponts-levis.

Le gouverneur qui porte là «son monde,

Fait tête à tout, de ses feux nous inonde.

Que de soldats, de citoyens guerriers,

A prix de vie ont acquis leurs lauriers !

Que de hauts faits , de traits dignes d’éloge , Sont à fournir au pompeux nécrolcge !

Là, se moquant du feu des arsenaux,

Le bourgeois tombe en tenant les ci%aux ;

Et bénit Dieu des nobles funérailles

Que lui -vaudra sa chûte des murailles.

Marin Gorget , intrépide artilleur ,

Ces vers tiendront leur prix de ta valeur >

Ce fut par toi, par ton heureuse adresse. Qu’une des tours de cette forteresse.

Vit imprimer sur son orgueilleux front Du coup reçu l’inévitable affront.

Tu dédaignas la balle dont un Suisse Près du fémur te traversa la cuisse.

Ton sang qui coule est la libation Que ton grand cœur fait à la nation ;

Et tu poursuis avec la même audace A foudroyer cette coupable place.

Chacun tient ferme, et remplit son devoir.

Hulin pourtant impatient de voir

Que rien n’avance , et que le siège traîne ,

Du pont-levis a fait couper la chaîne.

Launay qui craint que son pont enfoncé,

D’ un pont factice aille être remplacé ,

Qu’en sa Bastille on entre à force vive,

Ose encor faire une autre tentative.

Ce commandant en sa stupide erreur Dans les esprits croit jetter la terreur.

Une pancarte aux créneaux suspendue Porte à chacun la menace entendue :

Vous allez tous vous voir exterminés,

Braves François , à ce siège obstinés.

Dans nos fourneaux , trente milliers de poudr©

Sont attendant l’ordre de vous dissoudre ; Et dans les airs vont sauter en entier > Vous , la Bastille , avec tout le quartier. Mais ce n’est pas cette main vengeresse, Dont sur le mur Balthazar dans l’ivresse , En ces trois mots : Mane , Thecel , Phares , Vit Dieu tracer ses foudroyans arrêts.

En redoublant la vive canonnade,

On se moqua de la fanfaronade,

Qui n’étoit plus que l’expirante voix Du désespoir qu’on a mis aux abois.

L ecouta-t-on , quand , sur la Bassinière , Launay planta sa trompeuse bannière,

Signe annonçant qu’il veut capituler;

Mais qui d’un pas ne nous fit reculer l

Des assiégés le feu cependant cesse ;

Sur son appui le petit pont s’abaisse;

Elie , Hulin., l’intrépide Maillard ,

Que protegeoit le canonnier Rouillard , Sautent dessus , criant d’une voix forte , Qu’on leur ouvrit la redoutable porte.

Ce pouvoit être un piège adroit tendu A leur valeur; mais Launay s’est rendu.

Plus de défense et plus de stratagème ; Maillard saisit ce geôlier pâle et blême , Qui, sur ce fer qu’on le force à quitter, Comme Néron veut se précipiter.

Las! qu’envers lui ta pitié fut cruelle,

Humain d’Arney , dont lame noble et belle Veut l’arracher au trépas inhumain,

Ressource unique, et qu’il a dans la main.

Mais c’est du ciel , c’est d’en haut qu’est partie Une sentence à son crime assc/rtie ;

Il va payer pour ses prédécesseurs.

Qui si long-tems furent nos oppresseurs.

Le peuple én jure , et le peuple en colère Veut de son sang sa tête pour salaire.

Si de Launay le légitime effort ,

Se fût borné à défendre son fort ,

A repousser l’assiégeant qui l’attaque ,

C’étoit son droit ; mais des tours où se braque Son airain creux , le désolant boulet ,

Dans sa fureur , sur le peuple rouloit ;

Et mille feux étendus sur la ville Alloient frapper le citoyen tranquille.

Vous oublîrai-je , arquebusiers adroits1,

Vous qui, postés fièrement sur les toits,

Visiez si juste, au moment redoutable ,

Où, mèche en main, un artilleur coupable Alloit lancer sur les passans voisins ,

Ces plombs rangés en grappe de raisins ?

On le voyoit atteint de votre foudre,

Etendu mort , prêt d’embraser sa poudre.

Que ce grand jour pour vous fut glorieux,

Du genre humain , sexe victorieux 1

CHANT V. 4s

Quels sentimens ! ç t quel mâle courage De vos appas relevoient l’avantage !

Dans cette rue , où les plombs ennemis Allouent cribler vos époux raffermis,

Vous leur criez: Marche à la boucherie:

C’est pour ton roi , pour nous , pour la patrie; Et si d’entre eux des trembleurs reculoient,

A leur devoir leurs voix les rappelloient.

Vous eussiez cru voir ces mères Persannes,.

Qui , quand leurs dis fuyoient vers Ecbatanes , Leur montrant nuds leurs flancs si généreux ,

Font des héros de ces soldats peureux ,

En leur criant ; mais d’une voix amère :

Rentre donc , lâche , au ventre de ta mère»

Aimable enfant , au cœur si résolu ,

Qu’un double lustre à peine révolu ,

N’empêcha pas d’endosser la cuirasse ,

Et de marcher au siège de la place ;

Qui , détachant le drapeau de la tour ,

Des remparts’ pris en vainqueur fit le tour.

Oui , de ma main tremblante et poétique ,

Je tresserai ta couronne civique :

O Canivet, ton jeune nom cité Suivra le mien à l’immortalité.

Tu deviens homme , et ton règne commence^ Moi je retourne à grands pas vers l’enfance,

A la valeur, toi qui joins la vertu >

A mon encens te refuserois-tu ,

Toi dont le front des mains de la victoire , Ceignit le chêne , ornement de ta gloire , Modeste Elie , en triomphe porté Jusqu’au palais de l’auguste cité ?

Tu ne veux point que l’intérêt te souille;

Tu refusas l’honorable dépouille Du commandant à se rendre forcé :

Mais si ton cœur fut désintéressé,

Combien fut-il accessible à la joie D ‘avoir au peuple arraché de sa proye ,

En obtenant les jours des ennemis A ta prière entre tes mains remis,

Et qui , le prix de ton glorieux rôle , Suivoient ton char volant au capitole l

Tu n’étois pas rangé sous l’étendard

De nos vainqueurs, jeune et vaillant Maudard

Toi maniant et l’épée et la plume.

Pour ton pays l’ardeur qui te consume,

De Régulus te rendant le rival,

Te ht courir au camp de BezenvaL Mais du succès ton audace suivie Eût pu te perdre et te coûter la vie ;

Tu risquas tout , dans ton sublime élan ,

Seul tu conçus le salutaire plan De dissiper cette helvétique armée Par Bezenzal au champ de Mars formée.

Je viens , dis-tu , pour vous faire sçavoir ,

Que la Bastille est en notre pouvoir.

Partez, Monsieur, où tous tant que nous sommes, . Fondons sur vous, forts de trente mille hommes.

Le tems est cher ; ils marchent sur mes pas.

Tout est perdu, si vous ne fuyez pas.

Le général a d’abord peine à croire Ce prompt exploit qui nous comble de gloire. Sur ma nouvelle on peut bien faire fond , Reprend Maudard , et ma tête en répond.

Du citoyen la démarche en impose Au général , admirant ce qu’il ose.

Allez , mon fils , dire aux Parisiens

Que ce n’est pas à vos concitoyens

Que l’on en veut ; les objets de nos armes ,

Sont les brigands qui causent vos allarmes.

Du camp Maudard est à peine parti ^

Que , par le son du tambour averti ,

Le camp se lève ; et contre toute attente 7 On abandonne armes , bagage , tente.

Argument.

Consternation de la Cour à la nouvelle de la prise de la Bastille. — M. de la Fayette est choisi pour commandant de la Garde Nationale. — Émigration d’aristocrates titrés. — Portraits de MM. Barnave , * Mirabeau , l’abbé Maury, l’évêque d’Autun , Lameth , Camus, &c. Src. — Le Roi vient à Paris. — ** Proclamation de la cocarde nationale. — Tableau des travaux bienfaisans de l’AfTemblée Nationale.

Du fort fameux , et d’assaut emporté Par la commune, aussi-tôt que tenté.

Le bruit circule avec la renommée.

De ce grand coup la cour est assommée; On leur rendit au centuple la peur Qui nous frappa. Quelle fut sa stupeur, Quand elle apprend qu’enfin régénérée ,

La nation dans ses droits est rentrée ; Quelle a sa garde à l’exemple des rois; Que la Fayette est le superbe choix Qu’ont fait Paris , la ville et la commune ,

Pour

Pour protéger la publique fortune.

Que ce héros par la gloire avoué ,

Vrai Curtius , et qui s’est dévoué Pour le salut de la libre Amérique ,

Modèle sûr du saint zèle civique ,

Va commander nos bataillons brillans ,

Tous composés de citoyens vaillans;

Que nos soldats prêts à' gagner Versailles,

Vont des tyrans entourer les murailles,

Et que bientôt cent mille combattans Dans leurs filets vont prendre ces Titans.

Aucuns d’entr’eux ne se comporta comme Ces sénateurs qui , quand Brennus prit Rome , Quand nos aïeux, ces triomphans Gaulois,

À la superbe imposèrent des loix ,

Sacrifiés au zèle qui les brûle Pour la patrie , en leur chaise curule ,

Aimèrent mieux se laisser égorger,

Que se sauver en pays étranger.

Le courtisan , semblable à l’hirondelle ,

Qu’en pays chaud l’hiver prochain rappelle ,

Où tel qu’un cerf poussé dans la forêt ,

De son coursier déployant le jarret ,

Pique des deux l’animal fier qu’il mont®

Chez nos voisins court étaler sa honte;

Ces mendians, dont le trésor royal Étoit le tronc; qui, d’un peuple loyal Qui le nourrit de sa propre substance,

En l’insultant méprisoien.t l’existence,

Au rabicot se croyant attendus ,

Craignent enfin ses carreaux suspendus.

Ces P. . .‘.si riches du domaine Par eux conquis , tremblent à Melpomène D’aller fournir un sujet assez neuf Que traiteroit l’auteur de Charles Neuf.

Comme le vent disperse la poussière ,

Tel disparut avec l’armée entière

Qui nous enceint , ce troupeau de flatteurs ,

De tous nos maux, cruels instigateurs.

L’un, en fuyant, jusqu’au Danube arrive; L’autre du Pô suit la riante rive.

On les rencontre à l’envi se sauvant

Par tous les points de nos trente-deux vents,

Le Maillebois vole chez le Batave.

Pourrai-je rendre , en un sujet si grave , Frère Breteuil, en froc Bénédictin,

Se dérobant aux arrêts du destin l

Qui , s’il n’eût ceint la monastique sangle ,

Du réverbère auroit décoré l’angle ;

Sort dont il crut qu’il étoit assuré ,

S’il n’eût mis bas son cordon azuré.

Dieu les ramène au sein patriotique ,

Du moins avec l’attrition civique !

Louis , frappé de leur lâche départ,

De leur conseil en bon roi se départ#

Avec son peuple il a fait alliance,

Et lui rendant toute sa confiance,

Vient dans les bras de ses représentons,

Des intérêts de son peuple traitans.

La nation, pour qui se sacrifie Ce prince sage , il se l’identifie.

Il raccourcit le sceptre oriental De ses aïeux , qui nous fut si fatal.

Sa sanction , elle seule conspire Aux saintes ioix qui régiront l’empire.

Persuadé que chaque nation Doit se tracer sa constitution.

Pour mieux rouler, il veut que la machine Se simplifie à l’instar de la Chine,

Que nos états de cent peuples formés ,

Du même esprit se trouvent animés,;

Qu’ils vivent tous sous la même coutume.

De nos agens , il seconde la plume ,

Et les travaux des divers comités Par l’honneur seul à bien faire excités.

Il est frappé des faisceaux de lumière Si variés que la cause * première Fait rejaillir de nos representans ,

De ces traits doux, et tantôt éclatans ,

Des orateurs dont la sublime bouche

Nous plaît toujours , nous étonne, ou nous touche.

Dans l’univers , où trouver un sénat .

Dont, ainsi queux, l’éloquence entraînât*

Par des raisons dont la force énergique Toujours pour base a la saine logique.

Là, sont à fond traités nos intérêts.

Quelle sagesse a dicté leurs décrets !

Soyez béni, jeune et savant Barnave,

t)ans vos conseils , toujours d’un poids si grave -,

Dont le printems parmi nous si vanté ,

Offre déjà tous les fruits de l’été.

De votre lèvre , où Minerve repose ,

Coule , élégante et concise , une prose Qui persuade, et chacun applaudit >

Quand vous parlez , à tout ce qu’elle dit.

De Mirabeau , qui rendra la grande ame !

Sur son front brille et s’élève la flamme Qu’on supposoit au sublime Platon.

Son éloquence est sur le plus haut ton.

Par son grand sens sa pensée accueillie,

Sort du cerveau de son style embellie.

Il est serré , rapide , audacieux ;

C’est Jupiter tonnant du haut des cieux.

On croit ouïr le pressant Démosthènes,

Quand, occupé des intérêts d’Athènes ,

Contre Philippe, à ses avis sensés,

Il entraînoit ses auditeurs forcés.

Lorsqu’au démon qui me saisit fidèle ,

Je cède enfin , je le prends pour modèle.

Je dis par fois : Ce trait me paroît beau ;

Qu’en pensera notre grand Mirabeau !

De la tribu de Lévi patriote ,

Maury pensant en bon Iscariote ,

Laissant aller les biens spirituels ,

Comme à Dieu plaît , tient pour les temporels. De la nature il reçut un génie Vaste, fécond; sa science infinie,

Sur tout sujet le fait improviser,

Et le parti qu’il veut favoriser ,

Trouve dans lui son cheval de bataille,

Son champion qui , d estoc et de taille ,

Va féraillant, et qui, dans l’oraison,

De son côté met souvent la raison.

Fasse le ciel, quen ses princiqes ferme *

Le bien public soit' son unique terme !

A cet abbé de nos- prélats aucun Ne fait contraste à legal de d’Autun,

Ce prêtre , orné de la croix pectorale ,

Du fils de Dieu connoît trop la morale ,

Pour ignorer que les terrestres biens Ne sont le lot des lévites chrétiens.

De notre église il sçait trop bien ITiîstoire , Pour ne pas mettre , en évêque , sa gloire A convenir que leurs biens usurpés ,

Sont d’anathême aux yeux de Dieu frappés; Et son avis est qu’on les restitue ,

Pour en solder la dette qui nous tue.

Que , par ce trait si désintéressé ,

L epi&copat a dû se voir blessé 1

Et de quel œil le rerra le saint homme , S’il croit, pour ce, du pontife de Rome, Devoir coëffer l’écarlate chapeau l II. aura tort. Mais son humble troupeau , Sur qui du ciel il attire la grâce ,

Dans la légende assignera sa place.

Qui dignement , ô Lameth , vous louera, Vous qu’en tout point la raison avoûra l Coulant et doux, tantôt il persuade, Comme Isocrate et tantôt Carnéade;

Par argumens l’un sur l’autre pressés ,

Ses ennemis sont vaincus , terrassés;

Plein , abondant , il n’est point de matière Que n’éclairât son reflet de lumière.

Patron du peuple, il en est aujourd’hui Le plus solide et le plus digne appui.

Caton moderne , autant que lui sévère , Censeur intact , Camus , je vous révère ; Vous n’épanchez votre mauvaise humeur , Que sur ce grand , des peuples écumeur , hypothéquant sa pension oiseuse Sur nos fermiers, race, laborieuse.

On vous a fait l’ange exterminateur De tout vampire , auprès des rois flatteur Donnez dessus; et, sans miséricorde, Ecourtez~moi ces brevets qu’on accorde A ces visirs bien que congédiés ,

Comme présens presque toujours pa}rés.

Rendez au fisc la somme exorbitante A quoi montoit l’abusive patente.

Je voudrois bien ne vous pas dérober A mon hommage, et tous vous englobea,

Pères conscrits f dans l’hymne que je chante A votre gloire , et que ma voix touchante Comme le cygne , au moment d’expirer ,

Par le détail pût tous vous célébrer;

Que mon esprit que la tâche intimide,

Pût de mes vers orner la pyramide Que doit dresser aux auteurs de nos loix , L’heureux colon du peuple Sénonois.

Mais le terns presse, et je vois le monarque Dont la franchise à ce grand trait se marque , Qui lentement s’avance dans Paris ,

Se faisant voir à ses peuples chéris ,

Et confirmant, par un acte authentique ,

A nos François la liberté civique.

De cris de joie, en passant, accueilli,

Il a, des mains de l’illustre Bailly,

Pris la cocarde où sur nos casques régnent Les trois couleurs dont nos drapeaux se teignent Et de son trône avec la nation ,

Il a , par-là , cimenté l’union.

Comme elle a dû lui paroître puissante ,

Au fier aspect de la haie imposante

Que composoient deux cent mille soldats , Qui, défenseurs de nos vastes états,

Pour soutenir notre nouveau régime ,

De nos héros sont à peine la dîme !

Et vous pensez troubler notre repos ,

Du despotisme , imbécilles suppôts l Et vous croyez que , de terreur frappées , Dans leurs fourreaux vont rentrer nos épées Si vous voulez du vrai vous rapprocher , Ah ! voyez-nous plutôt comme un rocher , Contre lequel tous les rois de la terre Iroient unis se briser comme un verre.

Non, à vos fins vous n’en viendrez jamais, Bas courtisans , qui prétendiez de Metz Faire du roi l'inexpugnable asyle ,

Et le noyau d’une guerre civile.

Ainsi qu’Argus, la Fayette aux cent yeux, Va surveillant vos projets odieux ;

C’est ce héros, à qui la providence A confié le salut de la France.

Quel impudent suspecteroit sa foi?

Sous son égide est l’empire et son roi.

Parisiens , vous dont l’amour si tendre Pour votre prince en obtient de se rendre Dans ce palais si long-tems dédaigné Des deux sultans qui devant ont régné,

Et de fixer au centre de la France Dans vos foyers son auguste présence :

N’êtes-vous pas au comble de vos vœux ?

Il est à vous , ce prince généreux ;

Sa sûreté maintenant vous regarde :

C’est Louis Douze , et son peuple est sa garde. Autour de lui sont nos Amphyctions ,

Craints, révérés des autres nations,

Aux mains desquels un plan se développe Qui deviendra le code de l’Europe,

Et dont déjà les sublimes travaux Sont enviés des Anglois nos rivaux.

De ce bonheur qui doit couvrir le globe,

Sur l’horison va bientôt pointer l’aube ;

Bientôt se vont effectuer les vœux Que nous formons pour nous, pour nos neveux. Ce grand état qui de peuples fourmille,

Ne sera plus qu’une même famille Que doit régir et son père et son roi,

Qui ne connoît de maître que la loi ,

Et qui se rend l’exécuteur suprême Des volontés de son peuple qui l’aime.

Ils sont passés ces siècles féodaux ,

Qui, sous le joug, ont vu courber nos dos.

Ces grands seigneurs, vrais singes de nos princes, Qui nous prenant pour des êtres si minces ,

De leur château nous rendoient au retour,

Tout le mépris dont les chargeoit la cour, Entr’eux et nous^ comblant un vide énorme ,

Se sont doutés que le sang qui les forme ,

5s LA FRANC E LIBRE,

Pourroit fort bien , quoique noble et titré , Comme le nôtre être d’Eve tiré.

Leur gloriole enfin logicienne En a conclu notre égalité pleine ,

Et des tyrans ces antiques suppôts

Se sont soumis , comme nous , aux impôts.

Prélats si vains , que le ciel vous maintienne Dans cet état d’humilité chrétienne,

Ou vous ont mis nos chefs autorisés î Vous voilà donc démonseigneurisés ;

De Molina la grâce suffisante A vos désirs sur vos cœurs agissante ,

N eût opéré plus efficacement

Que l’assemblée , et son saint réglement.

Réformez-moi ces lâches militaires ,

Qui, décorés, étoient vos caudataires;

Et rasez-moi jusques à vos talons ,

Vos vêtemens épiscopaux trop longs.

Vit-on jadis Mathieu , Jacques et Pierre , Montant ensemble au temple à la prière , Paroître avec ce faste scandaleux l Mais en revanche, ils disoient au boiteux: Marche; il marchcit : des malades sans nombre, Se levoient sains en tombant sous leur ombre. Qu’on vous amène un boiteux à guérir,

Comme à votre ordre on le verra courir l Cessez, malgré l’orgueil de votre crosse, D’humilier l’auguste sacerdoce ;

Ne mettez plus au nombre de vos gens ,

Vos aumôniers, vos prêtres indigens.

Aux simples clercs montrez-vous plus affables ; Recueillez-les quelquefois à vos tables.

Vous croiriez-vous plus grands que saint Martin? Par l’empereur admis dans un festin ,

11 présentoit à son diacre la coupe Avant le prince et sa brillante troupe. Abandonnez vos honneurs variés;

Vous n’êtes plus que nos salariés;

Et vous voilà véritables apôtres,

Comme de droit , les serviteurs des autres.

Que ce saint rôle est pour vous précieux !

On vous remet sur la route des cieux ,

Et l’assemblée au siècle apostolique A reporté son clergé catholique.

Pensant à tout, nos sénateurs encor Près du saint-siège ont ménagé notre or.

Roi des François , vous , successeur de Pierre 5 De quel scandale ils ont levé la pierre !

Depuis le pacte par Léon arraché ,

Au bon François, l’originel péché

Pour vous doubloit ; et les eaux du baptême

N’effaçoient pas ce second anathème.

Tous deux naissiez, à votre éternel dam,

Enfans proscrits de Simon, et d’Adam.

Mais aujourd’hui notre sénat intègre,

Dans tous vos droits tous deux vous réintègre.

4o LA FRANCE LIBRE,

31 a cassé ce concordat honteux

Avec lequel vous vous damniez tous deux 9

Et notre argent , qui voyageoit à Rome ,

Ne nuira plus au salut du saint homme.

Pie ainsi donc , dans le céleste sein Des bienheureux, peut accroître l’essain ;

Et nous pourrons ( qu a Dieu si-tôt ne plaise l } A Louis Neuf accoller Louis Seize.

Concitoyens , que de si grands bienfaits De l’assemblée ont rendu satisfaits,

Mettez un frein à votre effervescence ;

La liberté ne fut jamais licence;

De leurs décrets montrons-nous donc ami*.

Et jurons tous de leur être soumis.

Ah ! relevons cette chère patrie ,

Que les suppôts de Plutus ont flétrie !

Quand ils avoient nos fonds à manier,

Et que la veuve apportant son denier.

Donne l’exemple au patriote riche:

Bref, qu’aucun champ ne soit pour elle en friche. En tendre mère , elle vient accueillir Vos dons sacrés. Semez pour recueillir;

Un tems viendra qui n’est pas loin peut-être.

Où nous verrons notre bonheur renaître;

Où , par l’impôt exactement payé ,

Le déficit dont on est effrayé ,

Disparoissant , nous rendra la balance De la recette égale à la dépense.

CHANT VI, 6i

Et vous, guerriers formant nos légions,

Qui protégez nos riches régions,

Et de vos corps nous faites des barrières ,

En sûreté tenant mieux nos frontières ,

Que tous les forts qu’éléveroit Vauban ,

Qu’aucun de vous , rebelle au nouveau plan ,

Ne se refuse à la sage méthode Que dictera le militaire code î Unis de cœur à nos nationaux,

Quels ennemis soutiendroient nos assauts !

Quel univers oseroit nous attendre,

Si nous avions les projets d’Alexandre ;

Nous qui , nombreux comme étoient les Persans , Sommes des Grecs libres et renaissans !

Du champ de Mars la pompe solemnelle Nous vit jurer l’union fraternelle t De la patrie associés amans ,

Que chacun soit fidèle à ses sermens !

Dans son palais , si Thémis solitaire Semble ordonner à nos loix de se taire ;

Si de sa voix les organes sacrés Sont aujourd’hui muets et retirés,

C’est qu’en secret elle occupe ses heures,

A vous tracer des loix qui soient meilleures. Peuple sensé , que leur suspension N’attire pas votre insurrection.

Obéissez à nos loix anciennes,

Telles jadis les églises chrétiennes,

Pour enterrer Moïse avec honneur,

Aux loix du Christ , qui fai soient leur bonheur , Mêjoient encor celles du pédagogue ,

Et révéroient l’antique synagogue.

Ne donnez plus de spectacle sanglant ,

Qui se refuse à mon crayon tremblant !

D’un peuple doux , par vos fréquens ravages ,

Ne faites pas des hordes de sauvages.

Vindicatifs et furieux vassaux,

Ne donnez plus de si rudes assauts ,

Aux suzerains avec tant d’indécence ,

Vous accablant du poids de leur naissance.

Ne brûlez plus leurs vains titres rentrés Dans le néant dont ils étoient tirés,

N’abattez plus leurs antiques tourelles ,

Par le mépris que vous avez pour elles.

A nos licteurs , laissez l’affreux métier De supprimer les têtes des Bertier;

En même tems , bourreau, juge et partie,

Aux oppresseurs n'arrachez plus la vie;

Et renonçant à de tristes excès,

En patience attendons nos succès.

Du créateur la puissance féconde A mis six jours pour ordonner le monde;

Et du cahos ou l’on étoit plongé ,

On se voudrait tout-à-coup dégagé.

Songes aux biens que la législature

Tient en réserve à la race future.

Un plan d’étude et d’éducation,

Fera de mœurs changer la nation :

Ses élémens , de plus sûre pratique , Corrigeront l’instruction gothique;

Les citoyens, dans leur ordre classés,

Y trouveront leurs devoirs tous tracés ; Et des François le nouveau catéchisme.

Sera celui du saint patriotisme.

Vous commencez à jouir de ces fruits.

Que du sénat les travaux ont produits.

Voyez déjà la sage économie De nos trésors , si vigilante amie ;

Qui, des impôts dont ils étoient foulés. Ont allégé les peuples accablés.

Ces champs marnés, ces terres inondées Des pleurs de ceux qui les ont fécondées . Ne verront plus les traitans destructeurs Ravir le pain à leurs cultivateurs :

Les vignerons, à leur gorge altérée, Pourront offrir la grappe pressurée.

Sur l’élément protecteur de la mer, L’impôt terrible, au peuple trop amer, Est supprimé. Tout vers le but s’avance. Et le bonheur va luire sur la France.

Dans son tiroir déposant mon pinceau,

A tous mes chants, j’allois mettre le sceau Remercier l’auteur des destinées,

Qui si long-tems prolongeant mes anrfées M’a procuré le plaisir ravissant De contempler mon pays renaissant *

Et qui , rentrant dans Tordre et dans la règle * Va revêtir la jeunesse de l’aigle :

Mais poursuivant le cours de ses complots,

L ‘aristocrate a soulevé les flots De ma colère ; il faut tonner encore :

Un nouveau chant est sur le point d’éclore. Les quarts de rois , tous ces grands prétendus ? A la raison ne se sont point rendus.

O la Fayette ! à qui la providence A confié l’œil de sa vigilance.

A tes travaux daigne m’associer ,

Et viens m’aider à lefc humilier.

Fais que ma plume à les peindre occupée, Brille contre eux, ainsi que ton épée 1

CHANT

) ' yk .t> . . ’ ' . • i ■ .• ■ J,

Argument.

Disette du pain. — Appel du Régiment de Flandres & de Dragons à Versailles. — Projet des aristocrates pour enlever le Roi. — Orgie des Gardes-du™ Corps, et Cocarde Nationale foulée aux pieds. •— Les femmes s’emparent des armes qui sont à la Municipalité. — Départ de l’armée patriote pour Versailles. Massacre des Gardes du Corps. — La Reine se sauve chez le Roi. — Louis XVI se pré* sente au balcon , et fait renaître le calme. — Annonce par M. de la Fayette à la garde nationale que le Roi l’admet à Thonneur de sa garde , et qu’il fixe son séjour à Paris.

t ... ; o i crr -jr". i : vj z eiïfîoD*

TTâNDIS, hélas 1 que la législature,

Va réformant notre magistrature*

Qu’elle refond, par décret solemnel,

Code civil et code criminel,

Et que des loix, par leur équité rares,

Vont succédant aux vieilles loix barbares,

Qu’à nous servir nos agens occupés ,

Nous ont rendu tous nos droits usurpés;

Qu’ils vont à bien amener leur grand œuvre , L’aristocrate et sa sourde manœuvre,

En frémissant , prêt à la traverser ,

Ne tend rien moins qu’à la bouleverser.

Pour cimenter à coup sûr sa ruine ,

Les scélérats évoquent la famine;

Le pain nous manque ; à la triste Cérès,

On -a ravi le fruit de nos guerêts.

Le bruit s’épand que la coupable armée , ,

Par pelotons autour de nous semée ,

Par nos exploits forcée à reculer ,

Pour nous soumettre , on va la rappeller.

Au dépourvu, l’on tend à nous surprendre;

On a mandé la légion de Flandre;

Les* deux quartiers de la garde des rois ,

Sont retenus tous les deux à la fois.

A nos guerriers prodiguant des sémestres ,

On veut les joindre iTcêS 'troupes équestres;

Contre son vœu , le roi même forcé .

5 5 ^ D’enlèvement est encor menacé.

, or-' - lV

Dans un festin , par la royale ^arde ,

Se foule aux pieds la françoise cocarde ;

Le peuple croit , contre la liberté ,

Ce brutal acte- un forfait concerté.

Paris se voit dans un péril extrême ,

Et tout s’émeut jusqu’au beau sexe même.

On veut aller à la source du mal ,

Et vers la cour le voyage fatal ,

Est résolu, d’une voix unanime.

Ces bataillons d’héroïnes qu’anime Plus que la faim , le désir de venger La nation que l’on vient d’ouîra'ger,

Ont enfoncé l’arsenal où la ville Tient son dépôt ; et le sexe débile En Amazone auiîi tôt transformé ,

Sort en courroux de toute pièce armé.

C’est des f^uxbourgs , c’est du sein de la halle , Qu’une valeur plus qu’humaine s’exhale;

Et l’on menace à grands cris d’attacher Au rabicot qui ne veut pas marcher.

On veut que tous courent même fortune.

Et l’on attend l’ordre de la commune.

Il est donné. Partez , braves guerriers :

Entrelassez aux féminins lauriers,

Ceux que déjà notre reconnoissance Tient préparés pour qui sauve la France.

Et son salut tient aux jours menacés Des députés qu’on voudroit dispersés.

Le grand Hulin, héros que îu réclames,

Sexe vengeur, est en tête des femmes,

Et des soldats qui tous ont combattu Devant ce fort par leurs mains 'abattu;

Ces protecteurs du foyer domestique,

Qui tous armés pour la cause publique ,

Se sont choisi la Fayette pour chef, Réparateurs de ce nouveau grief,

Brûlent de zèle, et, pour nous en convaincre, Tous ont juré de périr ou de vaincre.

Le tambour bat, prodigues de leur sang ,

Nos défenseurs marchent sur triple rang.

Du citoyen par- tout la joie éclatte ,

Et leur promet un succès qui les flatte.

Par deux chemins l’armée en .cotillons A devancé nos braves bataillons.

Et des deux corps l’irruption subite Dans la. cité que le monarque habite ,

A répandu la terreur et l’effroi ,

Et le cent -suisse, et le garde du roi,

Craignant déjà qu’on en fasse le siège,

Postés devant l’enceinte qui protège Le saint séjour du monarque adoré ,

De leur valeur ont le front décoré.

Flandre à la droite , et devant sa phalange Des fiers dragons la cohorte se range ,

Corps patriote en son retranchement.

Notre milice attend l’événement,

Quand l’un d’entr’eux du prince somme un garde.

De mettre bas l’odieufe cocarde.

Le sabre en main, le garde furieux Tomboit déjà sur cet audacieux;

Mais d’un des camps que se forma la gaule Un plomb parti lui fracasse l’épaule.

A cet aspect la rage monte au front Du guet royal qui veut venger l’affront.

Un brigadier à leur tête commande Qu’on attaquât la patriote bande.

Retirez-vous, leur dit, sans s’effrayer,

La sentinelle; ou pour vous balayer,

Sur notre airain la mèche toute prête,

Va décharger son horrible tempête.

L’aristocrate en parut démonté ,

Ce fait prouva qu’il avoit mal compté Sur ces soldats qu’avoit mis sous les armes La liberté dont ils goûtent les charmes.

Combien encor doubla -t- il de souci Quand il eut vu Flandre, Montmorenci,

Devant l’armée en busqués, en cornettes,

Faisant sonner aux fusils leurs baguettes ,

Leur dire assez que leurs tubes chargés Ne seroient pas contre nous dirigés,

Qu’ils sont à nous, et que leur héroïsme Etoit tourné vers le patriotisme l

Pendant ce temps le souverain chassoit ,

Sans se douter de ce qui se passoit.

Pour ébranler le monarque intrépide,

On lui détache un messager rapide ,

Qui faussement dit au prince averti,

Que son palais venait d’être investi.

Le courtisan dans le genre reptile,

Sans contredit l’espèce la plus vile ,

Veut dans son ame insinuant l’effroi,

De son retour dissuader le roi.

Sire, dit-il, affectant un grand zèle,

Sur votre front la couronne chancelle ;

Du trône antique où vous êtes placé Le fondement sous vos pieds affaissé Tombe en ruine; à vos mains souveraines De cet empire on arrache les rênes.

Et ces états par vous constitués A notre roi se sont substitués.

Croyez-nous, sire, il faut, comme Henri quatre. Reconquérir , et comme lui combattre ;

De votre aï,eul , vous le vivant portrait ,

A votre gloire ajoutez ce grand trait.

Metz vous attend, et vos troupes fidèles Feront rentrer aux devoirs ces rebelles.

Mais en réponse à ce discours altier ,

Le roi revient en poussant son coursier.

Vers l’assemblée où Mounier lors préside,

Un peloton de guerrières se guide.

Messieurs, leur dit l’orateur féminin,

On vient ici vous demander du pain ,

Et dérouter , en sauvant la patrie ,

Les noirs projets de l’aristocratie.

Nous le savons, vos jours sont en danger,

Mais notre chef saura les protéger.

Il suif nos pas; aux portes de la ville Sont nos guerriers au nombre de vingt millau Soient à jamais confondus ces tyrans Qui contre vous sont toujours conspirans.

Le président aux héros portant jupe,

Qu’il remercie, annonce qu’on s’occupe De leurs besoins , que les pères conscripts Vont ramener l’abondance à Paris ;

Que le décret qu’a rendu l’assistance,

Assurera leur prompte subsistance.

Il a fait mieux, au château retiré.

Le président, de . femmes entourré,

Présente au roi leurs braves députées.

Avec bonté par le prince écoutées ,

Leur orateur veut lui baiser la main ;

Le bon Louis , ce potentat humain ,

S’en attendrit , lui saute au cou , l’embrasse , Et sur la joue il lui laisse la trace De pleurs versés sur le sort désastreux D’un peuple cher qu’il voudroit rendre heureux. Allez , leur dit l’adorable monarque ,

Dont l’ame vraie à ce beau trait se marque , Dire à Paris que j’ai sanctionné L’heureux décret pour ses vivres donné.

y'i LA FRANGE L I B R F*

Lors satisfait, un peloton femelle ,

Vole en porter à Paris la nouvelle;

Quand , rencontré par un détachement De cavaliers, sous le commandement Du vaillant Guiche , un garde qui profane Son cimeterre , en frappe et fend le crâne D’une Amazone. A ce coup imprévu ,

De pistolets le bataillon pourvu ,

Fait feu sur eux ; l’atmosphère qu’agite Le son guerrier , le propage assez vite Pour avertir le généreux Hulin ,

De l’avenue occupant le terrein.

Il part , il vole , il fond avec sa troupe ,

Et dégageant notre féminin grouppe ,

Il vange avec ses fiers Bastilliens ,

Les coups portés par nos prétoriens,

Qu’il a bientôt réduits et mis en fuite.

Le roi l’apprend ; il blâme leur conduite ,

Et l’action de ce fameux guerrier A la quenouille opposant son acier.

Et Luxembourg, pour plus chaudes allarmes. Leur conseilla de réserver leurs armes.

L’astre éclatant à rouler assidu ,

Jusqu’au Nadir se voyant descendu , Recommençoit sa course accoutumée,

Quand la Fayette arrive avec Farinée.

Elle a fait halte ; et le héros vanté Par l’Amérique , au roi s’est présenté.

Sire , dit-il , la commune fidèle ,

Qui pour vous brûle et d’amour et de zèle , En sûreté ne jugeant pas vos jours,

M’ envoie ici vous offrir son secours.

De ce grand roi la réponse touchante,

Est rapportée aux troupes qu’elle enchante ; Et de leur chef les traits épanouis ,

Rendent déjà le discours de Louis.

Le roi, dit-il, pour ce qui vous regarde, Vous admet tous à l’honneur de sa garde.

Les droits si saints de l’homme rappeliés,

Du sceau royal viennent d’être scellés.

Sa sanction consacre et légitime Les hauts décrets du moderne régime ,

Avec son peuple il veut s’incorporer ;

Rien désormais ne l’en peut séparer.

Dans son dessein , il est inébranlable ;

Qui l’en détourne , à ses yeux est coupable : Et, par les soins que l’assemblée a pris,

Les vivres vont abonder dans Paris.

A la nouvelle , un sentiment de joie Dans tous les cœurs des guerriers se déploie. La haine cesse \ et la discorde aux fers ,

Fait oublier les maux qu’on a soufferts.

Le citoyen de Paris entrelasse

Ses bras à ceux du garde qu’il embrasse.

Du saint devoir de l’hospitalité ,

Versailles s’est envers nous acquitté.

Fille du ciel, douce paix que j’invoque.

Que ton retour ne soit point équivoque; Daigne habiter sous nos saints pavillons.

Et pénétrer lame des bataillons !

Las ! jusqu’aux cieux ma prière élancée ,

Est loin encor de se voir exaucée;

Et le démon qui forge nos malheurs,

S’en va rouvrir la source de nos pleurs.

Brillant flambeau, dont les flammes fécondes. Vont tour-à-tour éclairant les deux mondes ; Déjà nos champs de ténèbres couverts,

Ont vu briser tes rayons dans les airs;

Et pas à pas la magnifique aurore ,

A ramené le jour qui vient d’éclore.

A quelle scène horrible à raconter ,

Astre du jour , te vas-tu donc prêter l De tels forfaits, mon ame s’effarouche;

Et le récit expire dans ma bouche.

Il faut se vaincre : eh ! comment reculer ?

La vérité m’ordonne de parler.

Au point du jour le peuple qui s'éveille,

Au souvenir des excès de la veille ,

Dont le courroux ne fut que suspendu Comme un torrent s’est déjà répandu»

Il veut venger le signe, tricolore De. liberté dont le François s’honore:

Tous de l’affront qu’on lui fit irrités.

Vers le château se sont précipités.

A la fenêtre , on apperçoit un garde Portant encor la fatale cocarde.

On le défie , on l’agace , il s’aigrit ;

Et dans lui seul il concentre l’esprit De tout son corps. La balle qu’il apprête, Du tube part , et va casser la tête D’un citoyen garde national.

Funeste coup ! ce fut là le signal De la vengeance et de l’affreux massacre ,

Que dans mes vers, malgré moi , je consacre.

Par-tout on fond ; de barbares forfaits Du souverain ont souillé le palais.

D’ un garde ici les blessures reçues ,

A sa fière ame ont ouvert mille issues.

Là, sous la pique , un autre de ses flancs Voit s’échapper ses intestins sanglans.

A celui-ci, la tête est enlevée,

Et dans les airs en triomphe élevée.

Des assassins, qu’on crut stipendiés Par l’enfer même , au peuple associés ,

En méditant de plus atroces crimes, Cherchent encor de plus hautes victimes.

A ces horreurs, je tremble, je pâlis ;

Veille , grand Dieu , sur l’empire des lys.

Par le tumulte Antoinette éveillée.

j# LA FRANCE LIBRE,

De son lit sort, court défaite, effrayée,

Se dérobant aux sacrilèges coups ,

Se retrancher au sein de son époux.

Ivre de sang , le peuple à la même heure. Du garde encore enfonçoit la demeure,

La dévastoit, et la faulx de la mort , Sembloit par- tout disposer de leur sort.

Aux flots de sang dont son palais s'inonde. Le roi, saisi d’une douleur profonde.

Au balcon, court; mais ses accens éclos Sont étouffés par ses fréquens sanglots.

O mes enfans ! on égorge ma garde, S’écria-t-il; leur salut vous regarde , Parisiens, volez à leur secours.

C’est en vos mains que je remets leurs jours. De nos soldats une rapide escorte,

Des assassins acharnés à leur porte,

A dissipé le tourbillon épais,

Et la Fayette a ramené la paix.

Quel doux spectacle à la scène succède!

Comme Forage à la bonace cède!

On apperçoit le roi désespéré ,

Qui, dans ses bras, tient un garde serré ; Chacun l’imite, et son exemple entraîne. L’amour sincère a remplacé la haine.

De*Ce bon roi, les sentimens humains, Semblent à tous passer de mains en mains;

Et îa concorde a gagné la victoire.

Le citoyen au garde du prétoire,

Serre la main ; iis deviennent amis ; L’aristocrate au désespoir est mis.

Et regrettant son projet qui s’avorte,

Nous voue encore une haine plus forte.

L’air cependant retentit de ces cris :

Notre bon roi , notre prince à Paris !

J’y vais , reprend ce roi si débonnaire ,

Et j’en ferai mon séjour ordinaire ,

Pourvu qu’avec ma femme et mes enfans ,

Je m’y transporte. A ces mots triomphans , L’on bat des mains j des concerts d’allégresse De notre amour lui transmettent l’ivres9e. Paris, content de ce touchant honneur,

Sans hésiter en conclut son bonheur.

Triomphes vains, où la fierté Romaine,

D’un pied vengeur fouloit l’espèce humaine, Où , sur un char traîné par six coursiers ,

Un Paul-Emile, au front ceint de lauriers, Déshonoroit sa brillante victoire ,

En présentant, triste objet de sa gloire,

Un roi vaincu , Persée humilié ,

La chaîne aux mains , suivant son char à pied. Non, ce n’est pas cette gloire fatale Que veut mon roi gagnant la capitale.

Que son triomphe est bien plus glorieux ! Il nous soustrait à des fers odieux;

Il amollit son nouveau diadème ,

Quil fait aimer; il s’est vaincu lui-même.

CHANT vr ri

A R G U Al E N T.

Nouveau projet des aristocrates de la Cour d’enlever

le Roi. — Ils ameutent des brigands pour détruire? le Donjon de Vincennes. — M. de la Fayette les dissipe,, à la tête d’une partie de la Garde Natio» nale. — • Il revient aux Tuileries, où Villequier avoit introduit fes conjurés, armés de pistolets & de poignards. — Le projet est heureusement décot^ vert par la Garde Nationale qui les désarme, & le®

chasse avec ignominie. ,

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< - •• ’ '■ • tr.Q

Jt o U R asservir nos heureux citoyens ^

Des projets plats, insensés, sans moyens ,

Que si souvent, leurrage renouvelle,

Avoient flotté dans leur folle cervelle.

Ton rapt les tente, et ces héros muguets.

Pères des Francs , sont sans cesse aux aguets ;

Mais, sur le point d’exécuter , tout manque,

Leur coeur fléchit , leur courage s eflanque \

to LA FRANCE LIBRE,

Le général sçait, malgré leur orgueil, Rappetisser tous ces grands d’un coup -d’oeil.

Dans les fauxbourgs leurs lâches émissaires , De leurs complots, soudoyés commissaires, Qui concertaient avec eux nos revers ,

En gueux vêtus, et de haillons couverts,

A leurs patois pliant par fois leurs langues , Les émouvoient par de chaudes harangues. Souffrirons -nous, leur disait l’un d’entre eux , Qu après avoir détruit cet antre affreux Où des visirs , cet exécrable engeance , Impunément exerçoient leur vengeance,

Un fort subsiste à quatre pas de nous ,

Qui nous contienne &> qui nous bride tous ? Attendons - nous encore à d’autres scènes.

A vos yeux même on renforce Vincennes.

O mes amis ! gardons - nous de mollir ,

Et de ce pas courrons le démollir.

Que tout tyran apprenne à reconnoître La majesté de l’homme, seul son maître. C/est donc en vain qu’on aura décrété Du peuple franc la souveraineté ?

Il en fallolt bien moins pour les résoudre ; C’étoit le feu qu’on mettoit à la poudre.

Le fauxbourg part, &. de marteaux munis, Du haut donjon- les moëlons désunis Sautent en l’air s on brife la couronne

CHANT V ÎH. 1 S*

De parapet dont son front s’environne.

Moitié l’apprend, d’un coup - d’oeil assuré ;

Le noir projet est déjà pénétré*

Il s’est douté des fureurs vengeresses Que présageoit le départ des princesses ;

Et que des grands le coupable dessein Est d’arracher le prince à notre sein.

A sa prudence on veut donner le change ,

Tandis qu’avec sa veillante phalange On l’auroit vu tourner d’autre côté,

Le coup fatal, on l’eut exécuté.

Il pare à tout ; des troupes aguéries La force triple autour des Tuilleries,

Il place là son bras droit, son appui ;

C’est Gouvion qui commande pour kii. » r Lui -même il vole où le danger menace ,

Au cœur du peuple en ses desseins tenace Par l’éloquence et le fer réunis Il voit bientôt les chemins applanis.

Eh quoi ! toujours faut-il qu’on vous corrompe l Parisiens, leur dit- il, on vous trompe ;

Quoi ! les garans de votre sûreté,

Les protecteurs de Votre liberté,

Commanderoient les chaînes qu’on vous forge î Dans les prisons de brigands on regorge ,

L’espace manque; & pour les contenir,

C’est dans ces lieux qu’on veut les retenir. Assurez-vous que dès que la justice Aura dicté l’arrêt de leur’ supplice ,

LA FRANCE LIBRE, On traitera ce repaire oppresseur

Comme le fut la Bastille sa sœur.

On ne veut point, dans le nouveau système. De l’esclavage endurer l’ombre même.

Chacun se rend, mais des brigands mutins, Qui ne vivojent que de sang, de butins,

Au général osent bien tenir tête.

Soldat, dit -il, marche, qu’on les arrête. Ainsi fut fait ; le brigand orgueilleux Ne soutint pas son regard sourcilleux.

On les saisit, deux à deux on les groupe, On les concentre au milieu de la troupe ; Le fauxbourg, fier de l’expédition,

Sans murmurer voit sa brave action ; Comme en triomphe on traverse la ville. Dans les cachots enfin on les empile,

A son devoir la Fayette assidu ,

L’ordre remis, au Louvre s’est rendu.

Le Villequier, ce commandant suprême Des serviteurs, domestique lui -même, Avoit en foule au palais introduit Cet ordre éteint que l’orgueil a produit ;

Et l’ex-baron, l’ex-marquis, l’ex- vicomte Qui vont bientôt avec leur courte honte S’en retourner ; la troupe grossissoit , L’ex-duc avec l’ex-prince se glissoit.

Quoique Brissac, chef de la hallebarde Helvétienne , au manège prît garde.

C etoit à nous qu’il étoit réservé De voir le roi dans nos mains conservé.

D’un hobereau si ferme sur la hanche Un garde voit passer le bout du manche D’ un poignard nud, caché sous son pourpoint. Des deux côtés aiHlé bien à point.

Grand bruit s’élève, et chacun en frissonne ; Avec raison oiuse doute, on soupçonne Qu autant en pend au sein des conjurés Richement mis, odofans, bien ambrés.

On les visite aux poches qu’on retourne.

A canon court une arme à feu séjourne,

D’où force plombs disposés à partir,

A la détente étoient prêts d’obéir.

Au bal paré qu’à la garde on prépare De nos soldats la colère s’empare ;

Sans le respect qu’on doit au lieu sacré, Jusqu’au dernier, tout étoit massacré.

On balança si ces compteurs d’ancêtres,

On les feroit sauter par les fenêtres.

.nGÙ:. rjV-è't \ i . . . •. r.Ti 1.

Convenez- en, vous eûtes belle peur,

Petit Bertier, vous d’AGOUT le sapeur, DespréMENIL, et vous prêtre amphibie, Faux comme l’est l'oracle d’Arabie, -ro Abbé maudit, qu’on voit tantôt paré.

Ou d’une queue ou .d’un bonnet carré.

Comme trotoient, et les, grosses paroles,

Les horions 3 coups de poing, croquignoles !

Vous jugeant même indignes d’être occis ,

Les grenadiers donnent sur vos coccis.

Pour vous conduire aux portes qu’on vofcs Ouvre, Leurs escarpins font les honneurs du louvre.

Et vos projets, trames destituées De tout espoir, se tournent en huées.

Pour réussir, c’est s’y prendre un peu tard,

Mes preux messieurs , chevaliers du poignard. Pensez -vous donc, beaux miroirs à cayette. Voir s’assoupir les yeux de la Fayette ?

Ç’en est assez; rengainez ; croyez - moi ;

Et laissez - nous, pour dieu , notre bon roi.

Le général que cette audace insigne Rend furieux, jusqu’au vif s’en indigne.

Le petit duc est sur-le-champ mandé,

Et vertement repris et gourmande.

On avoit mis en tas dans l’anti- chambre Ces pistolets , ces coutelas à l’ambre.

Voilà, s’écrie en riant Gouvion ,

De quoi frauder la révolution.

Bon ! dit Moitié , pour un pareil ouvrage Il est besoin d’esprit et de courage.

Et ces messieurs , de servage entêtés ,

Sont de ces dons légèrement lestés.

Pour s’excuser, sa grandeur chambrière Qui les avoit introduit par-derrière,

Ce sont , dit - il , gens de bonne maison ,

De vous connus. Et voilà la raison ,

Répliqua-t-il , de l’ordre que ]e donne ,

Pour que d’entr’eux on ne souffre personne*

Il étoit claii* que le rapt projetté ,

Dans le conseil de ces preux arrêté ,

Auroit eu lieu , si votre vigilance ,

Parisiens, n’avoit sauvé la France,

Combien coupable étoit le Vüîequier ,

De son service illustrant le . quartier ,

Par le grand deuil que devoit faire naître L’enlèvement du monarque son maître !

Comment il ose en manquant à sa foi ,

Entre sa garde et notre auguste roi, Interposer des têtes panachées ,

Sous leurs habits portant armes cachées Et qui , postés si bien pour protéger Le rapt impie , alloient nous égorger ;

Et le Bertier, et ceux qu’on incarcère. Sortent blanchis , et se tirent d’affaire.

Me sera-t-il , Sire, permis , à moi ,

D’oser donner un conseil à mon roi,

Qui, déroutant leur espérance vaine ,

Au terme heureux où vous tendez vous mène ? Signifiez , par vos ambassadeurs ,

Aux potentats jaloux de vos grandeurs,

Que , vous rendant notre chère conquête, Vous vous mettez vous-même à notre tête. Vous n’êtes point ce débile Henri trois

Que les Lorrains accabloient de leurs poids;,. Qui fut forcé , pour repousser l’intrigue , ï>e se donner pour le chef de la ligue.

La liberté dont vous êtes le prix ,

Est votre don. Quel monarque a compris , Ainsi que vous , que ce n’est pour luî-mêm^ Qu’un juste roi porte le diadème ;

Que le laissant l’arbitre de son sort.

Il doit veiller lorsque son peuple dort. .

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