HISTOIRE BU PAVILLON TRICOLORE
Une révolte avait éclué dans l'escadre de Brest aux ordresde M. d'Albert de Riom;c'éiaitlei6septembre 1790. M. d'Albert en instruisit aussitôt M. de La Luzerne, ministre de la marine, qui coinmunit|ua la lettre du chef d'escadre à l'Assemblée nationale. Celle-ci renvova la lettre et l'instruction de l'affaire à ses comités de marine, des colonies et des recherches. M. Curt, rapporteur de ce^ comités, proposa un décret qui tendait à faire poursuivre et juger les principaux auteurs de l'însarrection, et ceux de l'insulte faite à M. Bernard de Marigny, major-général de la marine. — On avait planté à sa porte une potence . — Le décret, adopté et sanctionné, fut sans vertu. Les événemens marchaient vite à Brest; l'esprit d'insurrection, arrivé de Saint-Domingue sur le vaisseau U Léopard, avait trouvé un aliment au port fran-' çais dans une assemblée populaire qui s'appliquait à donner, là, à la révolution, la même allure qu'à Paris lui imposait un certain parti. Le Code pénal maritime avait été modifié par l'Assemblée nationale ; plusieurs articles déplurent aux matelots, ou plutôt aux Amis de la constitua tion de Brest, et l'insubordination prit ce pré* texte pour ne plus connaître de bornes. Les comités s'occupèrent dé nouveau de cette affaire, et. en leur nom M. Menou dit, entre autres choses : c Le comité regarde comme un moyen efficace V de publier incessamment les règles de Tav^ance- > ment, et de changer le p<ivillon blauc en pavll^ 1 Um aux co^jUeurs nationales; mais il pense que
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» cette grâce ne doit être accordée qu'au moment » où rinsubordination aura entièrement cessé. > Quant au Code pénal, il s'expliquait ainsi :
€ On 8!est occupé, dans les comités, de savoir
> s'il fallait changer quelques articles, du Gode » pénal de la marine. Nous avons pensé que si » Finconstance des lois était l'attribut du despoj tisme, leur immuabilité est celui d'une constitu-
> tion libre. G'est à des chefs, qui auraient la con- » fiance des marins, a user avec sagesse, peut-être
> avec clémence, des lois que vous avez portées. » ( Moniteur, 20 août 1790. )
L'Assemblée ns^tionale adopta un projet de résolution, rédigé sur les conclusions de ce rapport, etie pavillon aux couleurs nationales fut décrété. La discussion fut vive sur cette question. Le côté droit de l'assemblée tenait pour le pavillon blanc; Mirabeau et le c6té gauche opinaient pour ce qu'ils croyaient de nouvelles couleurs nationales. M. de Yandreuil, voulant écarter la proposition, qu'il voyait près de passer, disait :
c J'ai une observation à faire sur le pavillon » qu'on propose d'arborer ; c'est le même que » celui des Hollandais. >
M, de La 'Galissonnière, dans le même intérêt, ajoutait :
€ Il est d'autant plus nécessaire de conserver » la couleur de notre pavillon, que ceux des An- » glais et des Hollandais sont aux trois couleurs : » d'ailleurs, vous occasioneriez des dépenses con- » sidérables... Il faut conserver à la monarchie » son ancien pavillon. »
Mirabeau était trop habile pour laisser échapper le pauvre argument tiré des dépenses que le changement de pavillon devait amener, et dans un discours eu réponse à toutes les objections du côté, de l'assemblée qui lui était opposé, il jeta cette phrase dont je souligne à dessein les derniers mots, qui me serviront quand je discuterai plus bas l'origine des trois couleurs :
c On a objemé la dépense, comme si la nation, » si long-temps victime des profusions du despo-
> tisme, pouvait regretter le prix des livrées d^ la ^liberté. >
^ M. deVirieu ouvrit un avis qui finit par triompher; il voulait bien que les couleurs nationales figurassent au pavillon, mais il prétendait que le pavillon restât blanc, quant au fond. Voici comment il exprima sa pensée :
f Je ferai aussi quelques observations sur le » pavillon qu'on se propose de substituer à celui
> qui a toujours fait l'honneur et la gloire du nom » français.Tous les bons citoyens seraient effrayés » si la couleur était changée. G'est ce pavillon qui » a rendu libre l'Amérique. Un changement ten-* >- drait à anéantir le souvenir de nos victoires et 1 de nos vertus. Je partage le sentiment qui a
> engagé le comité à nous proposer ce signe » de notre liberté. En conséquence, je deman- » derai qu'à la couleur qui fut celle du panache
> d'Henri rV, se joignent celles de la liberté cou* 1 quise, c'est-à-dire yn'tV y soit joint une bande » aux couleurs nationales. >
Mirabeau repoussa cette proposition comme les autres ; il ne vit dans l'intention de conserver le fond blanc qu'une pensée contre - révolutionnaire. Il répondit enfsuite à une phrase méprn santé de M. de Foucault, qui avait dit :
c Laissez à des enfans ce nouveau hochet des » trois couleurs ! »
Voici les paroles de Mirabeau :
c Je dis qu'il est profondément criminel de
> mettre en question si une couleur destinée à
> nos flottes peut être différente de celle que » l'Assemblée nationale a consacrée, que la nation » et le roi ont adoptée, peut être une couleur t suspecte et proscrite. Je prétends que les véri-
> tables conspirMurs , les véritables factieux, » *^ on l'avait amisé de tenir le langage d'un » factieux^ — * sont ceux qui parlent de préjugés t à ménager, en rappelant nos antiques erreurs
> et les malheurs de notre honteux esclavage, i M. Guilhermy répliqua qu'on ne pouvait vouloir la contre-révolution parce qu'on voulait conserver le drapeau blanc : c Gomme si, ajouta-tnl,
> lorsque l'oriflamme suspendue i la voûte de i cette salle ne porte pas les couleurs nationales, i elle est un signe de contre-révolution. » On ne répondit point à l'objection. Il seo^ilait, en effet, que, pour être conséquente à elle-même, l'Assemblée nationale aurait dû avoir le drapeau tricolore dans le lieu de ses séances, au lieu de l'étendard, qui, au surplus, était encore celui de l'armée, auquel peu de jours après, seulement, on sus* pendit une cravate aux couleurs nationales.
L'Assemblée, après ces chauds débats, renvoya à son comité de marine la question de la tixrme de l'enseigne navale ; et, le 24 octobre 1790, un décret, rappelant celui du 21 octobre, ordonna que le pavillon français porterait à l'avenir les couleurs nationales. Voici les dispositions prîn^ cipales de ce décret, qui donnait gain de cause à M. de Virieu.
Art. i^^. c Le pavillon de beaupré sera com-
> posé de trois bandes égales et posées vertica-
> lement ; celle de ces bandes la plus près du béton • sera rouge, celle du milieu blanche , et la lroi«
> sième bleue^ >
( On adoptait cette disposition des bandes verticales pour éviter la ressemblance avec le drapeau hollandais. )
Art. 2. € Le pavillon de poupe portera, dans
> son quartier supérieur, le pavillon de beaupré » ci-dessus décrit ; cette partie du pavillon sera
> exactement le quart de sa totalité, et environ- I née d'une bande étroite, dont une moitié de la » longueur sera rouge et l'autre bleue ; le reste 9 du pavillon sera de couleur blanche. Ge paj viilon sera également celui des vaisseaux de » guerre et des bâtimens de commerce. >
Le comité de la marine fit exécuter sur une feuille de papier un modèle du pavillon de poupe, et renvoya à M.deFleurieu, nouvellement nommé ministre de la marine à la place de M. de La Luseme» qui avait donné sa démission. Ce modèle, je lai sous les yeux ; il a été conservé à la section historique par les soins de mon collègue, M. Parisot, il porte cette suscription, de la main de M. de Cbampagny, mort récemment duc de Cadore : c Certifié conforme au décret de V Assemblée 9 nationale, le H novembre 1790. J. B. Nompère, » président du comité de la marine. »
L'espèce de transacti(»i qui avait timbré le pavillon de la monarchie des couleurs nationales, devait déplaire à la république ; elle n'y pensa cependant que long-* temps après la mort de Louis XVL Jean-Bon Saint^'André, au nom du comité de salut public, proposa, le 27 pluviôse an 11, un décret qui supprimait le fond blanc et changeait Tordre des couleurs. Ce décret fut adopté en ces term^es :
€ Art. i^^. Le pavillon décrété par TAssemblée nationale ^constituante est supprimé.
9 Art. â. Le pavillon national sera formé de > trois couleurs nationales, disposées en trois 9 bandes égales posées verticalement, de ma- 9 nière que le bleu soit attaché à la go/ule du pa- 9 Villon y le blanc au milieu, et le rouge flottant 9 dans les airs. »
Jean-Bon ne pouvait proposer un changement si important sans expliquer la pensée du comité de salut public à cet égard. Voici quelques pas^ sages de son rapport :-
c Un pavillon qui n'est pas celui de la république flotte encore sur nos vaisseaux. Los marins s'en indignent; ils appellent à grands'cris une réforme que vos principes, que l'honneur de la liberté réclament avec eux.... L'Assemblée constituante apporta quelque changement ou plutôt une légère modilicatiorl au pavillon ci-devant royal. Le peuple, fatigué de sa tyrannie, demandait que tout ce qui en retraçait le souvenir fut absorbé par les couleurs chéries de la liberté; des disputes sérieuses s'élevèrent dans le sein de cette assemblée sur la forme du pavillon national. On sentit bien qu'il fallait se soumettre à l'opinion publique ; . . . mais on tâcha de l'éluder, même en paraissant la respecter : on conserva pour le fond la livrée du tyran. > »— Je souligne ici comme dans le discours de Mirabeau, et je fais remarquer, en passant, les deux expressions de : livrée ehé tyran, et de : livrées de la liberté, dont l'une est, selon Jean*6on Saint- André, une appellation de mépris, tandis que l'autre, dans la pensée de Mirabeau, est une désignation honorable ! Mira1)eau et Saint-André se trompaient également, comme on verra plus bas dans' la dissertation sur l'origine des trois couleurs. — € Et les couleurs républicaines, relé- 9 goées dans un coin du pavillon, n'attestèrent,
i par la ihesquinerie ridicule avec laquelle on les 1 y avait placées, que le regret de ceux à qui la 9 puissance du peuple avait arraché ce faible sa- 9 crifice.... Ce4)avillon déplut presque également » aux partisans du despotisme et aux amis de la > liberté. Les uns ne virent dans cet alliage bi- 9 zarre qu'une tache à ce pavillon, flétri par les 1 Conflans et les Grasse; les autres n'y virent, 9 avec plus de raison, qu'une dérision, une cari- 9 Qature outrageante pour le peuple, que l'on 9 comptait presque pour rien au moment où l'on 9 proclamait sa souveraineté. L'imitation servile 9 de la forme anglaise acheva d'indisposer les es- * prits, et ce fut avec beaucoup de peine qu'on 9 parvint à le faire adopter. > Moniteur y nonidi, 29 pluviôse an 2 ( 17 février 1794).
Je ne sais si Ton eut, en effet, beaucoup de peine à faire adopter le pavillon décrété par l'Assemblée nationale. Jean-Bon Saint-André l'atteste; mais c'est pour moi une autorité peu respectable que celle de ce représentant du peuple, depuis que j'ai lu son rapport sur le combat du 15 prairial. Je ne trouve nulle part traces de cette répugnance des matelots ; je ne sais aucune mutinerie à ce sujet, et je suis très-fondé à croire que c'était un argument de plus que le rapporteur du comité de salut public forgeait pour renforcer son opinion.
Ce fut en 1814 qu'il y eut une répugnance manifeste pour l'adoption d'un pavillon que les deux siècles de la république et de l'empire avaient fait complètement oublier; toutefois, on n'eut pas de peine à le faire arborer. La marine se soumit à une nécessité, confiante dans l'avenir.
Au 20 mars 1815, le pavillon tricolore fut salué par des acclamations qui disaient assez quels regrets l'avaient accompagné dans son exil.
Cent jours après, l'enseigne blanche remonta à la corne des vaisseaux. Elle eut deux belles journées pendant les quinze ans de sa possession : c'est la journée de Navarin ; c'est le jour de la prise d'Alger!
Juillet 1830 ramena enfin le pavillon aux trois couleurs nationales , dont je vais tâcher d'expliquer l'origine.