‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 23 sur 70 · ORIGINE DES TROIS COULEURS FRANÇAISES · texte numérisé non relu

ORIGINE DES TROIS COULEURS FRANÇAISES

On sait quel fut le premier signe de ralliement adopté en 1789 contre la cour et son parti, si fatal au roi ; on se rappelle 4a démission forcée de Necker et les bruits répandus sur lexil du duc d'Orléans; on se souvient de Camille Desmoulin^ entrant, le 13 juillet, au jardin du Palais-Royal, montant sur'une table un pistolet à la main, criant aux armes I et arrachant à l'arbre le plus voisin une feuille qu'il met à son chapeau, et qui devient à l'instant la cocarde des patriotes. Tous les arbres sont bientôt dépouillés de leurs feuilles, et un instant après des marchandes vendent à tous les coins du palais des touffes de rubans verts, dont

les citoyens ornent leurs boutonnière^ et leurs coiffures, que les femmes placent sur leurs bonnets, sur leurs c(jeurs, autour de leurs cous, autour de leurs tailles : c'est une fuçeur, c'est une rage! La cocarde blanche qui, soas Louis \iii, avait remplacé 1 echarpe trop embarrassante pour le soldat, n est plus gardée que par la troupe et les familiers du cbûteau de Versailles; le vert a tué le blanc. Demain, le vert sera tué à son tour!

Les électeurs de Paris, constitués en un comjlé permanent, le 15 juillet, proclament la nécessité d'organiser sans délai ou, pour mieux dire, de rétablir l'ancienne milice parisienne, ils prennent un arrêté à cet effet. Mais ils songent à donner une cocarde aux miliciens; laquelle? Ils s'avisent que le veil est la couleur de la livrée des princes cadets, et ils repoussent le vert, que Camille Desmoulins avait pris sans penser à cela. Les couleurs de la ville de Paris leur paraissent convenir à merveille à une milice parisienne ; ils arrêtent donc, article 10 :

c Comme il est nécessaire que chaque membre t de cette milice porte une marque distinctive, t les couleurs de la ville ont été adoptées par » l'assemblée générale des électeurs. En consé-

> quence chacun portera la cocarde bleue et rouge. 9 Tout homme qui sera trouvé avec cette cocarde

> saps avoir été enregistré dans l'un des districts

> sera remis à la justice du comité permanent, i Ainsi voilà deux couleurs adoptées : le bleu,. qui

est venu de Técu de France aux armes de Paris, avec ses fleurs-de-lis d'or, et le rouge, sur lequel se détache le navire que la Seine a donné aux armes de la vieille capitale de l'ile-de-France. Mais le blanc, qui, depuis, a séparé ces couleurs, soit que le rouge ait marché devant, comme dans le pavillon de M. Nompère et de la Constituante, soit qu'il ait cédé le pas au bleu, comme dans le pavillon de Jean-Bon Saint-André et de la Convention nationale, le blanc, quand • s'est-il introduit dans la cocarde, et comment s'y est-il introduit? C'est ce que, malgré les plus longues recherches, je n'ai pu parvenir à savoir. J'ai interrogé tous les pamphlets du temps, j'ai cherché dans le i/ontteur, j'ai fait un appel aux souvenirs de tous les contemporains de la cocarde tricolore naissante; rien. Les livres sont muets, les hommesont oublié. • Ou a dit bien des choses, mais sur quels fondemeYib? on a dit que les trois couleurs représentaient les trois ordres ; le bleu appartenant au tiers, le rouge à la noblesse, le blanc au clergé. Je ne trouve la preuve de cela nulle part, je n'en trouve même pas d'indices raisonnables.

Pourquoi le bleu appartiendrait-il au tiers-état? Serait-ce pour rappeler l'origine des premiers Français, dont les blasonneurs de l'écu des armoiries de France, et Faucbet après eux, ont dit que descendus des Sicambres, habitans des marais de la Frise, ils durent adopter c le champ d'azur qui ressemble à l'eau, laquelle étant re-

posée prend la couleur du ciel, * et y placer < la fldur de pavillée qui est un pet t lis jaune qui croit dans les marais de ce puys? > C'est peut-être beaucoup d'ingéniosité perdue que cette explication de 1 ecu des anciens rois français, mais à coup sur il n'y a rien là de bien convaincant. Quant au rouge de la noblesse, est-ce parce qu'elle portait les armes et avait comme le privilège de répandre son sang ? Et le clergé avec sa couleur blanche, est-ce à cause de sa chasteté, de sa pureté? Tout cela jeux d'esprit, joujous d'en fans.

Si la révolution français^e s'était arrêtée à de si petites choses, elle serait risible.. Elle avail besoin d'une cocarde pour l'opposer à celle de Versailles, elle voulait se séparer de la cour, mais elle ne songeait pas encore à se sépai^er de Louis XVI ; elle joignit le blanc de la cocaitle du roi au bleu et au rouge de la cocarde parisienne. Les choses ont pu se passer ainsi, je ne l'affirme point, mais il y a du moins 4in ordre logique dans ces idées de composition pour la cocaitle nationale.

Quelques personnes , de celles mêmes qui ont porté les premiers la cocarde aux trois cx)uleurs , et qui ont pu être dans le secret, affirment que ce fut à cause du duc d'Orléans que l'on prit cet emblème en remplacement de la cocarde verte. La position du duc d'Orléans à cette époque, son influence, la popularité dont il jouissait à l'égal de Necker, ont dû faire adopter cette opinion: mais la singulière chose que celle-là, si elle est vraie? Nous avons entendu Mirabeau adopter avec sa chaleur ordinaire les livrées de la liberté^ et ces livrées qii'il glorifiait, c'étaient celles du roi ! oui, du roi. Qu'on les ait prises ou non à cause du duc d'Orléans, toujours est-il que les trois couleurs étaient celles de la livrée de Louis XVi comme elles l'étaient de la livrée de Louis XV, qui n'avait pas changé celle de Louis XIV et de Henri III ! Ainsi, dans l'entraînement des payions, tout valait mieux que la cocarde blanche , et pour renier le panache d'Henri IV, on prenait la livrée de Henri Ixl !

Que cette livrée soit aux couleurs rouge, blanche et bleue, c'est là ce que tout le monde sait ; c'est ce dont ni Mirabeau, ni les auteurs de la cocarde nationale ne se souvinrent quand ils arborèrent un signe de ralliement contre le parti opposé à la révolution. Us prirent la livrée du duc d'Orléans, sans regarder la livrée de Louis XVI qui était aux mêmes couleurs, et pour éviter la livrée du tyran, comme disait Jean-Bon SaintrAodré, on se plaçait sous la protection de la livrée de quatre rois tous plus tyrans que Louis XVi !

Au reste, avant 1789 on avait vu le pavillon de la galère réale porter les trois couleurs. Ce pavillon, pendu comme une cornette, était en effet partagé en trois bandes horizontales dont la plus haute et la plus basse étaient rouges et celle

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du milieu était blanche. Sur la blanche était l'écu d'azur des armes de France.

Les couleurs de la-famille royale étaient depuis long-temps le bleu, le blanc et le rouge. Je lis dans le tome 5 des Mimumens de la Monarchie y que les Suisses de la garde de Henri 111 étaient c vêtus d'habits blancs à coupures remplies Tune » entre lautre de taffetas rouge et gros bleu,

> avec un bas bleu et un bas blanc; t que • les » pages du roi portaient des chamarrures blan- » ches et rouges sur un fond bleu, avec des cha-

> peaux rouges ; > enfin que c les valets de pied

> de sa majesté avaient Tbabit bleu garni de

> rubans rouges, et portaient les bas blancs. >

Brenet<Tn de Morange de Perrins, dans son Traité des Marques nationales^ ouvrage on sont minutieusement enregistrées toutes les choses de 1 étiquette ancienne, dit que c Philippe de France, * duc d'Orléans, frère unique de Louis XIV, prit

> pour sa livrée un fond rouge doublé de bleu, i galonné de deux galons accostés, Fun blanc et f l'autre bleu, et tous ^eux limbes ou brodés d'un » échiquier de blanc et de rouge de deux traits, ce i qui est devenu une livrée héréditaire pour tous

> les descendans mâles de ce prince. > Cette livrée, que le duc d'Orléans avait prise parce qu'au roi seul et au prince royal appartenait l'habit bleu aux galons rouge et blanc, avait été portée déjà par Gaston de Fran e, duc d'Orléans, frère puine de Louis XiU, qui la tenait des grands-ducs de l*Oâcane, de la maison de Medicis, ses aïeux materoels. >

Quant à Louis XIV, avant son mariage, les galons de sa livrée étaient aux trois couleurs blanche, rouge et bleue, en échiquier à carreaux opposés les uns aux autres : les t; bleaux de Vandermeulen et les tapisseries de la couronne font foi de cette disposition. Après son mariage, le gulon fut blanc et rouge sur l'habit bleu, comme nous l'avons vu encore sous Louis XVIIL

il n'y a donc aucun doute sur l'ancienneté des trois couleurs nationales accolées dans la livrée de Tancienne maison royale et dans celle des ducs d'Orléans. Jean-Bon- Saint-André, Mirabeau, et ceux qui ont rejeté le blanc pour le tricolore, afin de se délivrer seulement de la livrée des tyrans, n'ont donc pas su ce qu'ils faisaient ; ils nous ont donné un autre drapeau, une autre cocarde, sans se d^ter qu'ds prenaient les anciennes couleurs nationales et royales, et rejetaient la cocarde blanche sans se rappeler que Henri IV l'avait prise parce qu'elle était celle des Huguenots, et en opposition à la cocarde et à l'écharpe rouge des catholiques.

Dans les guerres de religion, les partis prirent l'un contre l'autre les couleurs alternativement anglaises et françaises. Ces couleurs avaient d'abord été adoptées après les croisades, la croix rouge par la France, la croix blanche par l'Angleterre. Sons Philippe de Valois les deux nations

échangèrent leurs couleurs *. alors la dévotion à la Vierge avait fait désirer en France cette permutation. C'est le bon Auguste Gallandqui nous apprend cela dans son traité des Enseignes et htendards de France, imprimé à Paris en 1636. Ce dissertateur consciencieux et savant donne sur les trois bannières successives de France des détails curieux où je trouve une origine que je crois certaine^ des trois couleurs réunies en notre pavillon, et que nous avons prises à la livrée d'Orléans, c'est-à-dire à la livrée royale.

La première bannière française fut la chappe {cappa, manteau, d'où chapelle, chapelain^ pour désigner le reliquaire qui renfermait la chappe 'et le clerc qui portait ce reliquaire), la «chappe de saint Martin. Elle était bleue. L'oriflamme la remplaça; celle-ci était de cenàvA {sandal (arabe), taffetas), couleur de flamme d'or, ayant la splendeur rouge, comme disent les anciens auteurs. A son tour l'oriflamme fut abandonnée pour la cornette blanche : ce fut au temps^ de Charles VIL Les couleurs de ces trois étendards furent mêlées et formèrent la livrée des rois de France. Je regarde cela comme certain. Galland et Bœneton de Morange ne fçnt pas difficulté de le croire, et je crois que M. Alexandre Dumas, dans Gaule et France^ a adopté cette opinion, qui me parait plus raisonnable cent fois que celle de ces faiseurs d'origines ingénieusement arrangées qui disent : Le blanc nous vient des Gaulois, le rouge des FiTincs, et le bleu de l'écu des rois de France.

Que le bleu, l'azur, soit royal, c'est reçu; mai^ le rouge, pourquoi serait-il franc? où ont-ils vu cela? Quant au blanc, le donnent-ils aux Gaulois à cause de l'analogie du nom de ce peuple avec ta i^acine laiteuse de quelques mots latins? ou bien disent-ils comme Galland que je citais à l'instant : c La couleur blanche q^t adoptée dès long-temps > par les Français parce que sa candeur convient i à leurs mœurs ? »

Je tiens pour la fusion des trois antiques bannières nationales. Elle a fait la livrée des maisons régnantes depuis Henri III, et peut-être avant, jusqu'à Louis XVI, ce n''est pas ma faute; cette livrée est devenue celle de la liberté, par hasard ou par l'ignorance de% hommes ardens qui la reçurent toute faite du Palais-Royal en i789, j'en suis bien aise ; car enfin c'est notre pavillon, notre dntpeau glorieux qui a fait en vainqueur le tour de l'Europe, où il est encore en vénération aujourd'hui qu'il a servi d'emblème à notre pacifique révolution de i850 ! Je l'avoue, ce n'est pas sans orgueil que Français, fiers de nos aïeux, j'y puis trouver la réunion des trois étendards sous lesquels nos pères marchèrent à la victoire pendant une douzaiitô de siècles !

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