‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 26 sur 70 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

tion, l'aspect de tous les objets de luxe que nous venons d'énuroérer, celui des pavillons de toutes les nations, flottant sur les navires, et le singidier mélange do costume et de l'idiome de tous les peuples, confondus dans l'essaim qui> en toute saison comme à toute heure, bourdonhe et s'agite en ce lien. Au large du port, H à une petite demi4ieue, sont les Iles de Pomègue, de Raton*neau et du ChiUeau-d'If; à l'entrée, les forts SainthJean et Saint-Nicolas, et à droite, un peu plus loin, le fort Notre^Dame-de-la-Garde. Nous aurons à rappeler quelques événemens historié ques qui se rattadient à ces noms.

Dépourvue d'antiquités, Marseille est peu riche en édifices publics modernes. Nous avons parlé de rHôtel-de**Vtlle ; il faut voir sur sa façade un écu.sson de Puget; dans l'intérieur, le grand escalier et deux tableaux de 8erre> représentant la peste de 1730. La nomenclature des monumens publics sera épuisée quand nous aurons ajouté à l'Hôtel-de-Tille le Grand-Théûtre et le Théâtre^ Français, la Bibliothèque, le Jardindes Plantes, un Musée de tableaux peu nombreux, mais en général appartenant aux bonnesécoles, unarc de triomphe commencé en 1824, en Thonneur du triomphateur du Trocadéro, et qui ^ sans destination mainte nànt> ne s'achèvera peutnMre jamais. A Marseille, oomme dans le reste de la France, tandis que les travanx entrepris par des particuliers s'élèvent et s'achèvent avec une célérité qut tient du pro^ dige, ceux dont l'Administration fait les frais fé^ tiguent éternellement de leur immobilité les yeux de la population. Citons encore parmi l^s édifices publies qui méritent une mention du topograplie et une visite du voyageur, l'égtise Saint-Vtctop, celle de la Major, batte, disent les antiquaires, sur l'emplacement où fut jadis un temple de Diane; THôtel-Dien, l'Hôtel des Douanes, et le Laxaret, qui iràcessairement attirera de nouveau notre at« tention.

Ce petit nombre et cette pauvreté de monumens sont amplement compensés par la beauté des quartiers neufs, car Marseille se divise en deux villes, la nouvelle et l'ancienne. Celle-ci, aux rues tortueuses, étroites et sales, aux maisons gothiques et sombres, occupe la position exacte où fut la Massalie, fille de Phocée, émule d'Athènes et sœur de Rome. L'Hôtel-de- Ville et le Palais-de-Justice, qui en font partie, y fixent la demeure de quelques légistes et d'un petit nombre d'employés. Les nouveaux quartiers, séjour du commerce, des administrations et de l'aristocratie de tous les états, par leur régularité, Talignement et l'architecture de leurs Mtimens, la propreté constante de leur pavé, classent Marseille au premier rang parmi nos vîîles les plus éiéganteset les mieux distribuées. Ces avantage s et son climat y attirent, comme à Nice, comme à Livoume et à Naples, ces migrations dAnglais qnî, chaque hiver, viennent diercher en halie et

en Provence Fatr pur, l'atmosphère limpide et le doux soleil que la nature a refusés à leur patrie.

La brillante période de l'empire fut pour Marseille une époque de calamité. Le commerce maritime seul la fait vivre et prospérer, et il était anéanti par les formidables croisières anglaises qui sillonnaient nos parages. Aussi l'avènement des Bourbons fut accueilli par des transports de joie frénétiques, et à la seconde abdication de Napoléon, le peuple marseillais se vengea cruellement sur les militaires et les partisans du régime déchu, de l'humiliation que venait de subir le gouvernement qu'on croyait protecteur des intérêts mercantiles. Il n'entre pas dans nos attributions de décrire les excès de cette époque néfaste, et nous nous en applaudissons.

A partir de la seconde restauration jusqu'à nos jours, la population, le commerce, et l'extension matérielle de la ville ont toujours été en croissant. Mais c'est surtout depuis la conquête d'Alger que cet accroissement a été sensible et hors de tout rapport avec celui des quinze années précédentes. En 1815, la population était de quatre-vingt mille âmes; au commencement de 1830, de cent quinze mille. Elle s'élève maintenant à cent quarantecinq mille. Il est superflu d'ajouter que la masse des affaires, les transactions commerciales et les travaux de tous genres ont suivi la même proportion. Chaque jour de nouveaux et somptueux quartiers se dessinent et s'élèvent; chaque jour se créent des établissemens inconnus jusqu'à présept à Marseille, et qui, y fécondant les arts et le luxe en y propageant le confortable, doivent attirer une nouvelle affluence d'étrangers et devenir un nouveau moyen d'opulence et de prospérité. Il serait long et fastidieux d'énumérer ces établissemens que l'industrie enfante pour le bien-être ou les plaisirs des classes aisées. Nous en donnerons un exemple en mentionnant les nouveaux bains de la Méditerranée, de MM. Guieux et Clemenceau, à une demi-heure environ de la ville, sur la plage de la Madrague. Des travaux élégans et Lien entendus, coqibinés avec un site pittoresque, avec une perspective ravissante, avec tout ce qui peut satisfaire les goûts des baigneurs, en ont fait un de ces lieux que l'on se promet de revoir quand on les a vus une fois.

Cette notice, toute sommaire qu'elle doit être d'après les conditions de notre plan, serait cependant incomplète si nous ne disions un mot des bastides, qu'on cite toujours lorsqu'il est question de Marseille. Dans un rayon de deux lieues autour de la ville, sont semées environ vingt mille maisons de campagne où, le dimanche, la population va se délasser des travaux ou des calculs de la semaine. Chaque bastide a invariablement sa pi' nède (bosquet de pins), et son poste à feu pour la chasse aux grives. C'est dans ce poste que, dès le matin, on attend l'oiseau qu'attirent des appeaux vi^'ans^ et qu'invitent à se reposer des rameaux

dépouillés de feuilles, placés à la cime de quelques arbres à portée. Le pays n'est pas giboyeux, et vingt mille coups de fusil attendent la pauvre volatile que son mauvais destin fait passer par hasard sur le territoire des bastides. C'est dire combien la nullité de ses résultats rend cette chasse fastidieuse.

On conçoit que ces myriades de maisons de campagne, blanches, entrecoupées de plantations, disséminées dans un vaste espace qui s'élève en un amphithéâtre dont la dernière enceinte est formée par des montagnes nues et abruptes, doivent composer un ensemble d'où résultent des points de vue d'une grande beauté. En effet, celui qu'on appelle la Viste, et dont on jouit en arrivant à Marseille par la route d'Aix, a mérité d'être décrit plusieurs fois, et ne l'a jamais été qu'imparfaitement. C'est qu'il est de ces beautés de la nature pour lesquelles l'idiome le plus abondant et le style le plus riche n'ont c[ue des expressions insuffisantes. Quel effet aurons-nous produit lorsque nous aurons dit que le voyageur, en arrivant sur les hauteurs de Séon, découvre à sa droite une immense étendue de mer sillonnée de voiles blanches, devant lui et à sa gauche, Marseille, son port, sa ceinture de bastides dont l'œil se plait et se fatigue à suivre la multitude et la variété, et à l'horizon de ce tableau une chaîne de montagnes azurées ou rougeàtres, aux coupures bizarres et pittoresques? Le lecteur restera froid à ces détails décolorés d'un ensemble dont l'aspect le ferait tressaillir de plaisir et d'admiration.

Il est d'autres perspectives plus étendues et non moins ravissantes, telles que celle qui s'offre aux regards, à l'approche de la terre, lorsqu'on arrive à Marseille par mer, et celle qu'on découvre du haut de la montagne Notre-Dame-de-la-Garde, ou même de la promenade Bonaparte, qui en est à micôte. On embrasse de là, à vol d'oiseau, un immense horizon où, d'une part, la nappe d'eau de la Méditerranée, de l'autre, les lointaines campagnes se confondent avec le ciel.

L'empreinte de l'antique origine de Marseille, qui a disparu de son sol, se retrouverait peut-être dans quelques usages populaires et dans le caractère de tête des classes inférieures qui, moÎBS croisées par les alliances que les classes élevées et intermédiaires, ont dû conserver quelque chose du type primitif et da la physionomie de leurs ancêtres. 11 n'est pas rare de trouver dans les personnes des deux sexes qui forment la population des vieux quartiers, mais surtout diez les femmes, ces profils grecs dont la pureté des lignes rappelle les belles têtes que l'art classique a données comme le type de la .beauté. D'un autre côté, les fêtes champêtres des villages du territoire de Marseille; les jeux de la course, de la lutte, du palet, auxquels se livrent les jeunes gens ; les feux de joie allumés dans la soirée la veille de la

SaÎBt-Jean, semblent être ua reste et un diminutif des jeux de la Grèce, des torches brûlées au solstice d*été en rhonnear de Gérés.

11 est impossible de parler de ce qui est particulier à la Provence, sans dire un mot du tambourin et du galoubet qui se confondent en un seul instrument entièrement local, dont la gaité et la fraîcheur sont si bien en harmonie avec le caractère des lieux et celui des habitans. Plus d*une fois les sons du tambourin, entendus par hasard sur une plage lointaine, ont excité chez le Provençal cette profonde mélancolie et ce vif souvenir du pays que le ranz des vaches réveille chez les Suisses. Les mêmes effets sont produits chez les Provençaux voyageant à Tétranger, par le patois de leur contrée, si riche en expressions énergiques et originales, qui n* ont d'équivalens dans aucune langue. Des chroniques, des histoires, des poèmes sont écrits dans cet idiome sur lequel s'exercent encore quelques verves poétiques du Midi. Au surplus, il s'efface chaque jour, et ses locutions tendent à se confondre avec les locutions moins vives, moins colorées et plus souples du français. Il y a quarante ans à peine, que toute la classe bourgeoise à Marseille parlait exclusivement le patois, et que le peuple ne comprenait pas d'autre idiome. Tous ^aujourd'hui entendent le français, et le patois n'est le langage habituel que des classes les moins aisées. Il en est de même des usages locaux dont nous avons parlé , et qui deviennent graduellement moins tranchés et moins apparens. On peut prévoir qu'à une époque assez rapprochée, ils ne se remarqueront dans ces contrées que comme des exceptions, et finiront par disparaître tout-à-fait. Ce changement, ou, si l'on veut, ce perfectionnement, est dû beaucoup moins à la délimitation de la France en départemens, qu'aux progrès généraux de la civilisation, et surtout aux événemens qui, pendant un demi-siècle, ont confondu et mêlé les Français de toutes les parties du royaume, et qui les ont mis en contact avec tous les peuples de l'univers.

L'esquisse qu'on vient de lire aurait pu être beaucoup plus étendue. Nous avons dû la restreindre autant que possible, et réserver, ainsi que nous l'avons dit, les développemens pour les détails de statistique, de commerce et de marine que nous donnerons dans de prochaines livraisons.

A. Làrdier.

Un l)amme à la mer.

Le navire file silencieusement poussé par un petit frais... Ses voiles hautes arrondissent avec

grâce leur léger tissu, tandis que la pesante misaine, affaissée sous le poids de ses bouquets de poulies, présente son trapèze de mélie double aux efforts de la brise qui vient s'y jouer comme sur un rideau de fer L'allure est le grand largue..... Les bonnettes, puissantes auxiliaires, se

gonflent le long des ralingues du vent La

grand'voile, carguée à tribord, semble se mutiner contre son écoute, et envier aux voiles de l'avant la brise que l'officier de quart leur ménage à son détriment G'est un jour de repos pour l'équipage.... Les gens de quart, en partie étendus sur le pont, ou fouillent leurs vieux souvenirs, ou fument leurs pipes culottées, ou s'endorment enfin à demi accablés par la chaleur. ..cl/h homme à la mer! > crie-t-on de la hune de misaine... c Ld hou^ de sauvetage à la mert — La barre deeeousl — Amène le canot souê le vent! — File les écoutes des bisses voiles, les amures de bonnettes hautes, les drisses de bonnettes basses /.... i Et ces commandémens, fortement accentués par la voix gutturale de l'officier de quart, ont fait régner la plus grande activité sur ce pont où un instant auparavaut on n'entendait que le léger bruissement de l'étrave fendant l'onde Et le timon-

nier de jeter à la mer la bouée de liège, surmontée

d'un petit pavillon rouge.; et les hommes de

se précipiter dans le canot, de l'amener en double,: et un élève de s'y affaler par les palans, et le canot de nager avec rapidité vers la bouée préservatrice à laquelle s'est déjà cramponné l'homme. La barre, mise dessous, a lancé le navire dans le vent, afin qu'il puisse prendre la panne et attendre son canot ; toutes les longues-vues, braquées sur ce dernier, le voient bientôt se diriger vers le bord, ramenant le gabier un peu étourdi de sa chute, mais disposé cependant à se réchauffer le fanal avec un grand coup d'eau-devie de cambuse.

Le navire, fatigué par la mer, tangue pesamment en donnant de fortes saccades à la mâture... La brise est carabinée , et fraîchit de plus enplus. . . Les lames, d'abord cotu*tes et dures, s'alongent peu à peu, et leurs crêtes brisées sont enlevées en tourbillons blanchâtres par les sifflantes raf-

fales L'horizon se noircit Tout présage

une bourrasque violente L'officier de quart

vient de faire prendre le troisième ris aux huniers et celui des basses voiles On tient le

plus près < Un homme à la mer! t crie-t-on

d'en haut t La bouée dehors! * répond l'officier Puis, un moment terrible, un moment d*hésitation, de calcul de vie ou de mort pour le pauvre matelot tombé, succède à ce premier commandement.... Faut-il risquer dix hommes pour un! Et la pitié est là qui crie au

jeune marin : f II y a des chances de succSs.f..> »

FRANCE

La pitié remporte t La harrà dessous! — >

Cargue les basses voiles l^-^Le grand hunier sur le matl-^Ainéne le canot sous le vent!..,! Et malgré celte mer déjà affreuse, menaçante, d'intrépides

hommes s'élancent dans le canot Des élèves ' ,

des maîtres, des quartiers-maîtres les devancent, et amènent lestement eux-mêmes Tembarcation, qui, frêle et ohétive qu'elle est, ose défier U

foreur des vagues pour sauver un malheureux

La fortune semble couronner leur audace

Porté de lame en lame, le canot atteint l'homme,

le sauve, et nage vers le bord Mais il est

un instant critique pour la fragile embarcation, c'est oelui où, cessant de présenter l'avant à la vague, elle arrondit sa route et lui offre son faible travers Violemment choquée dans ce moment par une épouvantable lame» elle est chavirée, roulée deux ou trois fois sur elle-même avec

les malheur^x qui la montent Et le navire

est là qui les voit se débattre, lutter avec courage contre la mort , lever les mahis au ciel pour lui

faire signe Il est là, et ne peut rien faire

11 est là, et le capitaine peut à peine contenir l'ardeur des officiers et matelots qui veulent encore voler au secours de leurs compagnons*.... Dix hommes pour un 1 Leçon terrible que comprend si bien le cœur navré de l'officier responsable, même lorsqu'il a pour excuses des chances

de réussite!. Dix hommes pour un! c'est

assez Et le navire a fiait route en les voyant

s'abbQer sous les flots

Le navire, battu par une mer monstrueuse, ca-

^ye sous sa misaine et son foc d'artimon

Eau, ciel, terre, tout cela confondu ne présente à l'œil qu'un Tsste crêpe noir où brille de temps

en temps l'écume phosphorescente des lames

Les coups de roulis sont affreux Les canots

placés sur le pont peuvent à peine être maintenus à force de saisines Les boulets échappés

de leurs parcs roulent d'un bord à l'autre

Les charges des canons ont pris du jeu dans leurs pièces et mêlent leur bruit sourd aux craquemens de l'accastiHage, au sifBe'ment du vent dans les cordages, aux battemens du grand hunier que les plus intrépides gabiers travaillent à mettre au bas ris.

« Un homme à la mer ! » crie un matelot du haut de la vergue ; mais le vent est si violent, que rélève placé dans la grande hune n*etttend pas..... De bouche en bouche, d'oreille en oreille, les hommes du grand hunier se Font comprendre enfin Et Télèvede crier tourné vers

rofficier de quart : c Un homme û la mer! »

* Dans une circonstance à peu près semblable, trois élèves du Taisscau PAlgéslras pétittXit, en 1831, victimes de knu* éévoûmcnt. Ces jeunes {^ens, dont Tliérolsme n'A été ni assez Connu, ni assez apprécié €n France, mut MM. Iau* rcift,l)upelout et Boixc.

f Rien £t l'élève de hurler en se créant an

porte*voix de ses deux mains : c Un homme à la

mer! > Un mouvement convulsif agite un m*

stant les traits de l'officier t Bim Silence! » Et ces deux mots sont deux glas de

mort pour le malheureux qui vient de tomber l...

Ed. Bocet,

Lieutenant de fk'égdte.

©^ U -Marine

sous l'empiue.

Plus on étudie cette lutte désespérée que notre marine, malgré ses revers continuels, prolongea jusqu'à la fin de l'empire, plus on interroge les rares monumens de cette longue crise, les traditions de nos ports et les souvenirs de nos vieux marins, plus aussi l'on reste étonné de rindifféreûce avec laquelle nos écrivains ont laissé tant de courage et de devoûment dans l'oubli.

L'absence d'études générales et sérieuses a constamment tué parmi nous tout ce qui relève de l'intelligence : philosophie, histoire ou littérature. Dès que Ton a découvert une face d'une idée ou d'une époque, on s'arrête, on en décrit tous les accidcns, on en reproduit tous les détails ; on semble ne pouvoir s'imaginer qu'il existe antre chose en dehors de l'horizon qu'embrasse le re« gard ; si, faisant quelques pas au hasard, on vient à découvrir de nouveaux objets, les premières impressions sont toutespuissantes; que ces mêmes choses s'offrent d'abord sous un aspect qui repousse, c'est assez, sans autre examen on se retire, et tout est dit.

Ces réflexions ressorteut surtout de la manière dont l'histoire du commencement de ce sîède a jusqu'ici constamment été écrite. Eblouis par l'éclat que nos armées firent jaillir sur elles, en se heurtant contre l'Europe, nos écrivains n'ont songé qu'à suivre de capitale en capitale le vol de nos aigles victorieuses. Non content de retracer les combats, de décrire les marches, d'énumérer les conquêtes, ona voulu consacrer jusqu'aux exploits isolés; tous les échos de la publicité sont restés attentifs pour reproduire les plus légers bruits de gloire, on est descendu des foits aux hommes ; la moindre action a eu son Salluste, le dernier soldat a eu son Plutarque, la biographie a servi de complément à l'histoire.

Mais quand la pensée s'est arrêtée sur la marine, comme les premiers événemens qui Font frappée ont été deux grands désastres, elle s'est réfugiée au milieu des camps, où semblaient se concentrer tous les succès, s'imaginant sans doute toute lutte sur mer devenue impossible, et tous nos vaisseaux engloutis dans la double catastrophe d'Abotidcir et de Trafalgar.

PIUMCË MARITIME.

Ul

Cest pourtant de ces oombais que date ril- Uifitffilion mariiime de cetie époque. Ce fut ntora q/a» ODamiençu eetle guerre dëaespérée où, malgré le« escadres dont l'Angleterre bloquait tous nos ports, malgré les flottes nombreuses dont elle elMirgeait toutes oos mers, nos laarios uo oeasèreiit jaaaîs dans leurs courses d'arborer le dra« peau français avec honneur^ Si les résultats de ces oroisières audaeieuses n'ont point été féconds pour le pays, la gloire de tant de dévoâment n'en est pas moins pure, Oisona-le sans erainte : la niariiie impériale a fait plus que le pays ne de^ vait attendre d'elle 2 ses succès, elle les doit à son intrépidité ; ses revers furent des néces*sités auxquelles ne put la soustraire son qoufa«e.

Nous ne pourrions glisser sur ce dernier point sans injostioe ; il suffit d'interroger notre histoire pour se oonvaincre' que sur mer toute bataille rangée devait nous être fatale ; les faits seuls justifieront nos marins des accusations que le journalisme anglais fit sortir contre eux de ces deux défaites.

Pour combattre en ligne, il faut une flotte, et depuis 89 la France n'en a point eu, la France n'a pu en avoir.

Aux époques même où elle a possédé le personnel maritime le plus nombreux et le matériel le plus redoutable, elle n'avait que des vaisseaux et des hommes; mais ni flottes, ni matelots.

Notre . commerce maritime ayant été anéanti par la perte de nos colonies, la destruction de nos pèches et les innombrables crofseurs de l'Angleterre, les sources d'oi sortait le personnel de notre marine militaire s'étaient trouvées taries; on avait été obligé d'avoir recours à la conscrip^ tion pour armer nos vaisseaux!

Or, pour former une flotte, il fbut des ma^ ring consommés, et les marins ne se forment point en quelques mois ; il faut qu'une longue pra-* tique des manœuvres d'escadre leur ait appris l'exécution de ces combinaisons stratégiques qui décident presque toujours de l'issue du combat; il faut enfin des chefs qui sachent coordonner et feire mouvoir ces lignes de vaisseaux. C'est ce qui manqua à la marine de l'empire.

La crise révolutionnaire de 60 n'avait pu renverser les privilèges sans atteindre les hommes dans lesquels ils étaient personnifiés. Bien des hitéréts privés forent donc écrasés sous les ruines que cansa la régénératk)n sociale; ces intéréu,se changeant en passions, trouvèrent nne répression immédiate dans le nouveau pouvoir. La caste dé» pouîUée, ne pouvant résister et ne roulant pas fléchir, dut chercher un refuge dans l'exil.

Tons les grades élevés de la marine avaient été sous la royauté, ainsi que ceux de l'armée, l'apanage exclusif de la noblesse; les chefs seuls sortis de ses rangs avment pu se former dans ces professions qui exigent l'expérience d'une longue

pratique. L'émigration laissa donc nos flottes siqs» officiers supérieurs.

Les commissaires que la Convention natipnale envoya plus tard sur les vaisseaux, loin de remédier au mal, ne firent que l'envenimçr. Leur iui* fluence avait pu être salutaire spr nos frontières: on trouve souvent dans Tenthousiasme le eoup d'odil et l'inspiration qu'on chercherait vainement dans les théories et dans la routine. En révolution^ quand il faut défendre le territoire national, les généraux naissent subitement sous les boulets 3 i) en est différemment sur mer. Que pouvaient faire sur l'Océan oes envoyés qui ignoraient jusqu'aux moindres ressources de la science nautique contre les vents ou les courans? rien! Aussi, la seule bataille navale que la républicpie française ait livrée ne lui proeuraHTelle que la gloire d^une snb-i mersion sublime.

Lorsque plus tard le Directoire arrêta Fexpér dition d'Egypte, l'état d'abandon où l'on avait laissé languir et se démoraliser notre marine ne permit point de la considérer comme un élément de force, mais simplement comme un moyen de transport. Aussi Napoléon, dont l'oeil avait péné« tré le secret de sa faiblesse, s'efforça^^t-il de la soustraire à toute chaneç de combat en la consin gnant dans la rade d'Abo^kir.

Presqu'aucune amélioration depuis la paix de 69 n'avait été introduite dans l'armement et Féqui* pement de nos vaisseaux, tandis ^pie les Anglais avaient appliqué à leur marine tons les perfeotionnemens qu'avaient amusés les développemens de l'industrie etles découverte^ des sciences.

Ainsi, ils avaient supprimé depuis long-iemps de rartillefie de leurs vaisseaux , les pièbes alon« gées au-dessHS du calibre de 3i (i8 liyres françaises), ayant reconnu que les pièces par lesquelles ils les reipplaçaient tiraient quatre coups contre trois de notre calibre de 36, ce qui permettait de mettre moins de monde sur leurs vaisseaux. Nos pièces d'ailleurs, à poids égal de boulets, étaient plus massives que les leurs; aussi, Téqui* page d'un vaisseau anglais portant du 59 et du 18 était-'il de cinq cent quatre-vingt-dix hommes, , tandis que celui d'un vaisseau français montait à sept cents et quelquefois à sept cent cinquante hommes.

Ils compensaient en outre la différence du calibre de la batterie, par celui de la deuxième batterie ; ainsi leurs vaisseaux de 64 portaient du 18 à la seconde batterie, quand les nôtres n'avaient que du IS; leurs vaisseaux de ISO portaient du 18 également à la troisième batterie, et les nôtres du 13.

Ce n'étaient point ces améliorations seules qui constituaient la supériorité de leur force en artillerie : la caronade et les autres modifications du canon ordinaire dont ils armèrent leurs petits bàtimens et les gaillards de leurs grands navireS| établirent une différence de force matérieUe sont

laquelle devaient infailliblement succomber nos marins.

Etpuis^quelle était alors la composition du corps de notre marine ? quels étaient nos amiraux ? dans quelles campagnes avaient-ils pu acquérir Texpérience de la tactique navale? sur quelles escadres nos matelots s'étaient-ils exercés aux grandes évolutions d'ensemble?. . . Une rencontre avec la flotte anglaise commandée par Nelson et vieillie dans les stations et sur les planches, ne pouvait donc présenter de résultats incertains.

Les mômes causes durent faire de Trafalgar la contr.e-épreuve d'Aboukir ; tout ce que put le dévoùment de nos marins, ce fut de ne succomber' qu*avec gloire.

Mais si une nation généreuse n'est point vaincue par la défaite de ses armées, notre marine ne le fut pas par l'anéantissement de nos flottes; les débris qui suiiiagèrent à ces deux grands naufrages ne cessèrent point d'être redoutables à l'ennemi. Une nouvelle guerre commença, guerre de courses littorales et de croisières lointaines; guerre de navire à navire, espèce de guérilla maritime, combats de ruse et d'intrépidité.

Pendant que le gouvernement équipait des frégates et des canonnières pour ruiner le commerce anglais , nos armateurs peuplaient nos ports de petits corsaires audacieux ; chaque havre, chaque baie, chaque crique eut bientôt son lougre ou son cotre ; un chasse-marée sortait à l'improviste de chaque rocher.

Ce fut alors une longue suite de tentatives audacieuses et d'exploits inouïs, dont le retentissement se fit pourtant à peine entendre, au milieu de tous les bruits d'armes et de gloire qui fixaient l'opinion publique. Cependant le commerce anglais trembla sur les mers de l'Inde et sur l'Atlantique, et les couleurs de notre pavillon parcoururent fièrement encore ces mers où devant elles s'abaissa souvent le yack anglais.

Ce sont ces faits dont chaque jour enlève un souvenir en moissonnant ceux qui en furent les acteurs, que je veux reproduire en les enchaînant à cette grande époque dont ils ne sont pas les épisodes les moins beaux et les moins curieux ; avant que le temps ait fait disparaître cette génération guerrière, j'essaierai de recueillir dans ses récits tous les incidens de cette période historique, qui n'aura bientôt d'autre monument que quelques fragmens analytiques du Moniteur impérial'.

Certes, cette lutte acharnée de quelques embarcations contre les forces colossales de la Grande- Bretagne est assez féconde en succès incroyables et en revers historiques pour que la France soit fière de les recueillir; nos défaites même ont un caractère de grandeur où l'histoire peut trouver des choses sublimes.

* Chroniques maritimes sous le Consuftt^ 1 ?ol. in-8^. Chroniques maritimes sous l'Empire, 2 vol. in-S". Pour paraître inceasamnent, chez H. Souverain.

Il est beau, comme le fit à Trafalgar le capitaine Lucas, de disputer à la force brutale du nombre, les lauriers que l'on a cueillis au commencement du combat; beau de maintenir haut s<mi pavillon sous ta bordée de trois vaisseaux.

Il est glorieux de ne livrer à l'ennemi, comme le fit le capitaine Infernet, qu^ne masse flottante de planches trouées.

Malgré d'injustes préventions, la marine française est toujours restée à la hauteur de cette grande époque ; nos trois couleurs restèrent aussi pures sur nos pavillons q|{e sur nos drapeaux ; nos marins furent dignes de nos soldats, les noms des Duperré, Roussin, Rigny, Willaumez, Jacob» Hugon, Mackau, etc., méritent de figurer auprès de ceux qui ont jeté le plus d'éclat sur no6 armées impériales.

Jules-Lecomte»

Rddacteor en chef.

tioipa^e au |Jirau,

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