DE BREST
Elle est là, sur la rive gauche du port, à quelque distance de son entrée, entre la batterie couverte et la grille dite de la mâture, aux pieds des hauts rochers qui servaient de base à Tancien château de Brest ; elle s'élanae dans Tair comme un jet incliné, et se présente à Tobservateur, qui entre dans le port par la rade, comme le trait le plus en relief dans le beau panorama maritime qu'il a devant lui. Du quai solide qui lui sert de , piédestal, son système aérien s'élève, domine, et semble commander à tous les autres appareils qui abondent dans un arsenal maritime , et en constituent l'importance spéciale. Quand le regard a mesuré 1^ hauteur et la pose de cette machine gigantesque, et que la pensée compare les efforts immenses qu'elle est appelée à supporter, on ne peut se défendre d'un doute vague, auquel succède rapidement un sentiment d'admiration, quand on demeure convaincu de la solidité infaillible et de la force toute puissante de ce colossal appareil dans toutes les épreuves où il est appelé à fonctionner.
Pour bien reconnaître l'utilité d'une machine à muter, il faut connaître les procédés longs, pénibles et dangereux qu'elle est destinée à remplacer dans le môme but; pour bien comprendre le génie de sa structure , il faut comprendre aussi le poids, et la forme de Ténorme volume qu'il lui faut enlever et suspendre dans l'espace, pour le ^poser ensuite convenablepient dans le vaisseau qui vient se placer au-dessojis pour le recevoir : c'est ce que nous allons essayer de développer.
Pour cela, nous supposerons un vaisseau de cent vingt canons, entièrement libre de toute charge et nu de tous mâts, tel qu'il peut être quand il sort des mains du constructeur, et qu'il doit recevoir d'abord seà bas mâts, c'est-à-dire ceux sur lesquels se superpose tout cet édifice hardi et élégant de mâts, de vergues, de cordages et de voiles qui le rend navigable.
Disons que l'un des bas mâts majeurs, le grand, par exemple, pour un bâtiment pris parmi ceux de moyenne grandeur, tel qu'une frégate de quarante canons, est tel, qu'il ne trouve plus de comparaison dans les plus gros arbres. Qu'on juge ainsi de la dimension du grand mât d'un vaisseau de cent vingt canons!... aussi ne l'obtient-on que par la réunion savante de dix ou quinze arbres choisis parmi les plus forts et les plus droits, lesquels sont liés ensemble par d'ingénieuses endentes ; façonnés, arrondis et consolidés dans leur assemblage par de nombreux cercles de fer.
Les proportions de ce mât, déterminées par des théories qui ont pour base la plus grande lar*»
TosiE l«^
geur du vaisseau, et qui, dans l'exemple que nous avons pris, est de cinquante pieds environ, sont de cent vingt-cinq pieds pour sa longueur, et de trois pieds pour son diamètre moyen; ce qui donne mille six cent quatre-vingt-sept pieds ctibes de bois pour valeur de sa solidité, lesquels, à raison de cinquante livres par chaque pied cube pour le bois de sapin du nord (selon Bourde de Villehuette), donnent quatre-vingt-quatre mille trois cent cinquante livres pour le poids du bois qui compose le mât; auquel poids il faut ajouter celui de trente cercles en fer, de cent livres chaque, terme moyen ; celui des clous, des chevilles ; celui d'une pièce en bois de chêne pour jumelle; celui de deux autres pièces de chêne ponv joiteraux ; et enfin celui des cordages pour roustures de la jumelle.
Voilà donc le poids et le volume que la machine k mater doit supporter, en l'élevant dans le sens de sa longueur pour que le bout inférieur du mât (emplanture)^ assez élevé au-dessus du vaisseau, puisse se présenter dans les ouvertures des ponts (étambries) destinées à le recevoir. Or, dans l'état lége où nous avons pris le vaisseau, son pont supérieur n'est pas moins élevé de trente pieds audessus de la mer; si l'on ajoute la hauteur de \ accastillage, le bout inférieur du mât doit être élevé de trente-six ou trente-huit pieds.
Cette machine consiste en deux hauts mâts, ou bigues, composés chacun de plusieurs pièces ingénieusement assemblées. Ces deux mâts, réunis par leurs têtes, s'écartent par leurs pieds, selon un angle aigu, comme celui d'une chèvre, et sont dans ^ette disposition fortement tenus par des traverses ou clefs qui les lient de distance en distance. Ces deux bigues sont plantées, par leurs extrémités inférieures, dans la maçonnerie»
et sur le bord d'un quai ou plate - forme solidement construite, et de manière qu'elles inclinent au-dessus de la mer, en s écartant de la verticale» pour que leur tête réponde perpendiculairement au milieu des vaisseaux qu'on amène le long de ce quai, et sous la machine, pour y recevoir ses bas mâts. La hauteur de ces bigues dans les ports de TEtat est de cent trente-huit à cent quarante pieds , et leur quelle ou saillie au-dessus de la mer est de vingt-quatre pieds. Dans cette position inclinée, ces deux bigues principales sont contenues et affermies en arrière par un ou deux mâts obliquement placés en arcs-boutans, endentés artistement avec les liaisons des bigues et le sol , et sont eux-mêmes liés et contenus par des clefs ou traverses. On établit en outre, sur les côtés et sur le derrière de la machine, plusieurs haubans ou étais en tilain ; les uns frappés à la tête des bigues, les autres à différens endroits entre la tête et les deux tiers de leur hauteur, et qui sont fortement ridés sur des moufflos ou caps-ile-moulons invaviablcment fixes dans la maçonnerie de la 1 plate-forme, ou a quelque autre point fixe du ter-
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rain en arrière. Voilà pour la solidité de la machine. Quant à son mécanisme, il consiste en plu" sieurs gros palans ou (^liornes dont les garans en franc funin, de cinq ou six pouces de grosseur, sont fixés à la tête des bigues, en passant dans plusieurs rouets de fonte établis dans un bloc de bois ou charpente qui tient le haut des deux bigiibs et sert comtne de chapeau à la machine, pour passer par des retours correspondans dans les moufOes dnppareil que Ton fixe sur le mât à soulever. Ces garans ou funins, après avoir passé dans des rouets de retour pratiqués dans le bas des bigues, vont ensuite se rouler sur un taml)Our ou espèce de treuil porté sur deux montans perpendiculaires derrière les bigues, et qui tourne au moyen de deux roues mises en mouvement par des hommes qui marchent dans l'intérieur ; les autres garans et cordages se manœuvrent par des cabe$tanê.
Dans la machine à mftter de Brest on ne se sert que de cabestans ; ils sont aU nombre de six établis sur la plate-forme. Cette plate-forme, pavée en dalles de granit, est entourée de maisonnettes, servant de magasins pour ramasser les francs-funins, les poulies, les caliornes et tous les objets meubles qui servent dans les opérations de la machine; le logement d*un ou plusieurs gardiens, les guérites des sentinelles et de tous tes surveillans préposés à la garde et à la conservation de cette machine importante, figurent à cAté des magasins. Le moux'ement et Tattention presque toujours en instance autour de son pied, suffiraient pour en révéler l'importance, si déjà Fonn'en était convaincu parles impressions qu^on éprouve à l'aspect sévère de l'appareil colossal.
La machine à mater de Brest a cela de remarquable, que la maçonnerie extérieure dn côté de l'eau est ingénieusement inclinée et arquée dans le sens inverse de la forme extérieure des vaisseaux qui l'accostent, ce qui leur permet de s'approcher du pied des bigues, lesquelles, en raison de cela, n'ont pas besoin d'être aussi grandement inclinées pour que leur tête réponde au milieu du bâtiment.
Lorsqu'il s'agit de mater un \^isseau, avant d'y procéder la machine est scrupuleusement examinée dans toutes ses parties depuis la tête jusqu'à la plate-forme. Le moindre doute sur la solidité la plus parfaite est tout de suite l'objet d'un ï'emède réparateur et propre à rendre toute confiance; cela fait, le mât, tout garni de ses estro^ pes d'appareil, de ses elmgnes, cravates, coriahuts, guides on rabans, est amené, à la mer haute, sons la machine à mater. Les caliornes sont crochées dans les estropes placées de manière que les poitfts de suspension étant pris du côté de la tète dn mât, à certaine distance de son centre de pesanteur, le mât doit nécessairement être enlevé par la machine en présentant son pied on emplanture en bas. Lorsqu'il se tradve assez élevé pour
que son pied passe librement au-dessus du pont du vaisseau, celui-ci est amené au-dessous, en présentant son étambraie au pied du mât, qui, en descendant et conduit par les guides, s'y engage ; ses faces sont alors présentées convenablement, tandis que les cabestans qui dévirent le laissent descendre, conduit d'étambraies en étambraies, jusqu'à ce que son emplanture aille se reposer dans le fond du vaisseau, sur la carlingue, dans un appareil de charpente disposé pour le recevoir.
C'est ici que l'on reconnaît l'utilité bénéficiable de la machine à mater, et sa supériorité sur tes moyens employés en son absence. L'opération pour le placement d'un mât ne dure pas tellement de temps que les quatre bas mâts d'un vaisseau ne puissent être matés dans une seule journée, sans encombre, sans danger, il n'en est pas ainsi pour la même opération avec d'autres moyens.
La machine à mater de Lorient est une des plus gracieuses et des plus hardies entre celles que possèdent nos portsde mer. Nousen parlerons»
On cite aussi celle de Copenhague placée sur une tour dont l'élévation fait les trois quarts da système ; les bigues en sont très-courtes et l'assemblage peu compliqué.
P. Lfjco.
Scétt^jôî maritimeje.
Ces climat» sont comme leurs habitans :
beUc nature, mais avec des passions sondaines et terribles !
Le Cap" GiAARn.
C'était un l>ean jour, un de ces jours de chaleur et de sérénité partout inconnus ailleurs que sous les tropiques. Le ciel était si pur, que la lumière semblait, sur son bleu vif, descendre ou circuler en pluie d'or : les yeux, malgré le clignotement des paupières, en étaient éblouis. C'était à peine pourtant si à la hauteur méridienne du soleil il pouvait être onze heures et demie ; le dernier quart de la journée marine allait finir à bord de la Bayadère,
Si par malheur vous eussiez, en 1817, demandé sur les quais de quelques-uns de nos ports, ce que c'était que /a Jîayarféreaux marins qui a valent couru dans ses eaux , ce n'ent été qu'après vous avoir mesuré d'tfn long regard de défiance qu'ils vons eussent fait part de leurs superstitions et de letrrs cramtes. Il y avait une telle puissance de fatalité dans ses rencontres, que dès qu'ils apercevaient blanchir à l'horizon ses voiles, étonnés de la rapidité de sa marche, les matelots lui supposaient sur leur navire le charme de fascination qu'ont les ailes de l'épcrv^ier sur les petits oiseaux. Malheur à ceux qu'elle raccrochait dans ses courses ! Lui résister eût été imprudence, car la belle avait on-
gle^ et dents ! ce ii*eAt point alors été tout bonheur que ses étreintes, ni ses baisers toute vo« hiptë. Di)t«elle eo les touchant les briser, jamais, sans qu'elle ne s*en fàt rendue maîtresse, elle n'abandonnait ceux vers qui s'était dirigée sa poulaine : c'était, certes, pourtant un bien joli troismâts !
Ce jour-là surtout il fallait la voir avec son corset d'airain, auquel les flots empruntaient des reflets métalliques; sa ceinture rouge, que relevaient en broderie noire les caronades de ses sabords, et toutes ses voiles dehors, et toutes ses bonnettes gréées; il fallait la voir, vive et joyeuse, filer ses dix nœuds sous une brise de nord - est pour oublier ses funèbres appréhensions. La houle, par son mouvement régulier, révélait à sa marche tous les secrets de la coquetterie. A ses légères façons, qui semblaient des caprices de femme ; au gracieux balancement de sa mâture, penchée en arrière comme la taille de trois danseuses, vous eussiez dit un de ces êtres fantastiques que Timagination, dans ses rêves, compose deslignesles plus suaves, pare des formes les plus harmonieuses. La couleur foncée de la mer contribuait encore à relever Téclat et la légèreté de cette jolie corvette, en donnant par des tons chauds plus de répulsif à ses blanches voiles et à son élégant bastingage.
Ceux qui n'ont vu la mer que du haut de nos falaises ignorent quel caractère de spectacle les solitudes de l'Océan offrent sous la zone torride.
Ce ne sont plus ces eaux basses, ces eaux pâles» blanchâtres sur le sable, vertes sur les rochers; ces eaux qui, calmes et planes par un matin de printemps, semblent, à la brise qui les balance, aux mille courans qui les veinent , la gorge nue d'une jeune femme ; mais des mers dont la couleur est foncée comme les abîmes sont profonds; des mers qui n'ont d'horizons que leurs flots et le ciel. Là tout est imposant, tout est sévère, tout est sombre; il y a des menaces jusque dans leurs sourires.
La chaleur était si vive, que, malgré la brise, belle au matin, mais qui commençait à faiblir, on avait été obligé de déployer une tente pour abriter l'équipage et préserver le pont. Couchés et assis sur le gaillard d'avant, les matelots dormaient ou se livraient à ces causeries de pied de mâts, grosses étincelles qui craquent, franches gaillardises, pétulantes joyeusetës, dont la manœuvre leur laissait le loisir.
f Allons, tais ta goule, serpent, disait d'un ton brusque, à un novice, un vieux marin, que le sifflet à chaîne d'argent suspendu à son cou désignait pour le contre-maître. Crains-tu que le vent ne vienne pas assez vite sans tes sifflemens?
— N'ayez pas peur, ifiaître Jacques; de ce temps-là S. Antoine est sourd'.
* s» Antoine eat |»our les matelots TEole de U liturgie chrétienne.
-" Laisse faire et (ile toujours ton nœud, nous en causerons plus tard. C est le diable que ces voyages commencés un vendredi ; il n'est pas toujours aisé d'en attraper la queue,
—Allons donci Est-ce que vous croyez à toutes ces bôtises-là ?
— Bêtises I Je n'entre pas là-dedans ; je crois ce que je crois : voilà ! mais, comme dit le vieux, la semaine qui vient n'est pas passée. Veille à la dorade, je ne te dis que cela.
— Eh bien ! quand il tomberait du vent, quel mal? on mangerait du ris.
— Et tu jouirais de te patiner aux garcettes, n'est-ce pas?
— Pourquoi non, s'il y a tant seulement comme qui dirait un coup de croc à lever après? ça ne vaut-il pas mieux dans l'estomac qu'un coup de barre d'anspec, quoi?
— On t'en donnera, mais au bout d'une gaffe.
Crains plutôt, avec ce temps-là, déchargera plein d'eau salée. >
Le capitaine, qui, sombre et préoccupé, se promenait sur l'arrière, s'était approché pour écouter la lin de la conversation des deux marins.
C'était un de ces vieux loups de mer, qui ne connaissent d'autre patrie que les flots. Enfant, un coin de voile avait été son hamac; un grelin, une rame ses hochets, et depuis, bien des planches avaient passé sous ses pieds. Pas une expédition marquante de flibusterie dont il n'eût eu sa part : butin ou danger, n'importe.
. Naturellement doué d'une constitution puissante, son corps, dans cette sphère d'activité où l'avait ballotté une vie aventureuse, s'était encore développé en force et en passions contre lesquelles, jusqu'à ce jour, le temps avait été sans puissance. Ses traits, fermes ^t moulés comme en granit, sa verte vigueur, son activité continuelle, le feu de ses regards, rien n'eût fait deviner son âge, si ses cheveux grisonnans et le blanc cendré de ses épais sourcils ne l'eussent accusé de vieillesse : c'était un volcan sous de la neige. Cependant les accidens d'une existence d'orages, dont le hasard lui avait fait tant de fois tromper les dangers, lui avaient donné, comme à tous les hommes dont la vie s'est développée dans un cercle de tempêtes, cette foi aux pressentimens qui, s'ils ne sont les insinuations d'un instinct d'âme, reçoivent pourtant souvent, de l'accord des circonstances, un caractère qui ferait croire à leur réalité, Aussi, chaque fois que le contre-maître avait parlé de ses superstitieuses prévisions, l'espèce de sourire sinistre qui avait froncé les lèvres du commandant avait-il semblé dire que les appréhensions du vieux matelot n'étaient point sans rapports avec ses pensées. A plusieurs reprises même ses yeux et ses pas s'étaient dirigés vers son lieutenant, comme s'il eût eu des ordres à lui transmettre ; mais chaque fois il s'était détourné , retenu sans doute par une détermination nouvelle.
FRANCE
Le lieuteuant, cédant au poids du jour, à demi couché sur une cage à poule, la tête appuyée sur le bastingage, se livrait à cette vague somnolence que le marin regarde comme du bonheur dans la quiétude de ses longues journées de calme blanc; espèce de far niente où, pendant que ses yeux suivent instinctivement les petits nuages blanchâtres que, par ses bouffées régulières, perle dans l'air la fumée de son cigare ou de sa pipe, ses idées, légères comme les derniers rêves, semblent oublier sa vie de privations et d'isolement.
La fin de son tabac rompit ce léger sommeil.
c Midi vient à propos : tabac et quart, tout finit à la fois. Holà ! les causeurs?...
— Lieutenant ? dit le capitaine, à Tinstant où Tofficier s'en allait activer la bordée de service.
— Plaît-il, commandant?...
— Un mot ! » Ils s'approchèrent de l'arrière, c Eh bien ! que trouves-tu du temps?
— Magnifique ! Voyez la mer et ses horizons de mirage • on dirait une glace de Venise encadrée dans de l'or.
— Et ce vent qui tombe?. . .
— Que voule/.-vous? Ces parages sont, il est vrai, iufestés de croiseurs anglais; mais le calme est pour tous, et qu'elle les chasse ou qu'elle les fuie, la Bayadère se rit d'eux. >
Le capitaine secoua la tète, et, après quelques momensde silence, reprit d'un ton brusque, sans cesser d'être affectueux :
c Tu sais que l'embarcation est solide. » Il fit une nouvelle pause avant de poursuivre, c Voiles^ mâture, gréément d'usage ou de rechange, tout est neuf. » Le lieutenant répondit par un hochement de tête approbatif. c Des munitions : on en dépensera long-temps que l'on n'en manquera pas encore ; les soutes comme les gargoussiers sont pleines de poudre; magasins et parcs de bord, tout est garni de boulets; fusils, pistolets, demi-piques, tu le sais encore, la Bayadère en a de reste. »
On eût pu lire dans les yeux du jeune officier l'appel des dangers, persuadé qu'il était, le brave lieutenant, qu'advînt Tennemi, la Bayadère le caresserait comme elle était belle.
€ Eh bien ! jure-moi que tant qu'il te restera une planche sous les pieds , tu ne la rendras jamais.
— Moi, commandant ?. . .
— Commandant !... avant peu tu le seras.
— Je ne vous comprends pas.
— Possible ! mais ce n'est pas de me comprendre : c'est ta parole que je te demande.
— Expliquez-vous ?. . .
— Que veux-tu que je t'explique des choses que je ne conçois pas moi-même ? Un instinct que je voudrais nier et qui me glace ; des idées, des pressentimons que je n'ose m'avoueràmoi-mème... Tu en rirais; et pourtant ils ne m'ont point trompé, moi, ces pressentimens ! »
Il fit un court silence, durant lequel son esprit
parut se reporter dans ses souvenirs; il reprit presque aussitôt :
€ Il y a bien long-temps que pour la première fois j'ai senti la fumée. Depuis, combien de combats!... Certes, pour en connaître le nombre, il faudrait multiplier celui de mes courses ; eh bien ! une fois seulement j'ai éprouvé ces appréhensions. Comme toi, j'étais officier alors; comme toi) je voulus aussi le« combattre : je les regardais comme des mensonges, je les repoussais comme des chimères... et pourtant j'étais étonné de leur tenace âpreté ; il y avait pour moi, dans leur obstination, quelque chose de mystérieux ; je les niais, mais je frémissais; j'avais beau me roidir contre ces spectres, ils se pressaient, ils se multipliaient sous mes yeux , je me sentais succomber dans la lutte, mon front brûlait, le sang battait mes artères ; j'eusse voulu des tempêtes» des combats pour tromper ces obsessions de fièvre. Ne t'inquiète pas; la distraction ne tarda guère. On se battit, et ça chauffa dur, je puis le dire : le soir, j'étais prisonnier. »
Il s'interrompit de nouveau par une pause.
c Aujourd'hui qu'ils me reviennent plus forts, plus opiniâtres, plus pressans, y croire est-ce une faiblesse?... Eh bien ! je l'ai cette faiblesse. Me refuseras-tu ta parole?
— Rejetez ces idées, commandant ; s'il y a du taffetas à déchirer ce soir, les échaudés sont pour tout le monde; mais quoi qu'il arrive, soyez tranquille : ce n'est pas moi qui laisserai amener notre pavillon.
— C'est bien! % Il lui serra la main, c Je suis sans inquiétude maintenant.
— Commandant ! le dîner est servi. * La voix claire qui prononça ces paroles était
celle d'un jeune mousse, enfant de douze ans, frais de visage, blond de cheveux , que sa gentillesse avait naturellement désigné pour le service de la chambre. Le sifflet du contre-maître avait déjà appelé l'équipage autour des gamelles.
Le dîner n'est point une opération longue pour les marins. Une demi-heure ne s'était pas écoulée que tous, affaissés sous la chaleur dont la chute de la brise rendait la croissance plus sensible, avaient repris leur position tranquille sur le tillac ou contre la culasse des canons.
Dans son élévation progressive, la température avait rapidement atteint son terme, et l'atmosphère brûlante pesait de toute la profondeur de sa sérénité sur le pont du navire. A peine si quelques folles risées, perdues dans l'air, venant parfois expirer dans les voiles, donnaient à la Bayadère un autre mouvement que le roulis lent de la mer, où, en se reflétant, semblait ondoyer, brisée, sa mâture.
Calme, languissante, assoupie, elle se balançait sur les ondulations mourantes de la houle, comme un alcyon qui, les ailes au vent, se serait, par un beau soir de printemps, endormi le bec dans ses
plnmes, ou plutôt camme une de ces folâtres et lascives Indiennes dont elle portait le nom, qui, ivre de parfums et lasse de volupté, se serait ensommeillée dans un bain.
Ce calme plat était, f^ar sa sécurité, un instant de repos pour l'équipage.
Ce ciel si piir avait pourtant des symptômes qui eussent dil troubler la confiance qu'il inspirait d'alK)i*d.
Depuis un instant une foule de longs filamens, légers et ténus comme des toiles d'araignée, volaient, se croisaient, s'épaississaient dans l'air. Un navigateur à qui l'expérience eût révélé tout ce que peuvent renfermer de dangers, dans leur calme, les hypocrisies de ce climat, n'eut pas négligé ces symptômes. Mais l'officier de quart alors n'avait point encore mûri à la pratique de ces mers.
Appuyé sur le bastingage, il contemplait avec surprise cette nature si différente des froids climats du nord, sous lesquels il avait fait ses premières campagnes. Il admirait cette mer dont Uazur foncé semblait encore donner plus d'éclat à cette traînée de diamans qu'y traçaient, en se reflétant, les rayons du soleil. Le ciel était pur et bleu ; à peine si dans la partie de l'horizon voisine du pied du vent se dessinait un léger ourlet, d'une teinte sombre, d'où se détachait alors un petit nuage si blanc, que dans cet éloignement il était à peine saisissable à l'œil ; mais le jeune officier, loin de s'inquiéter de cet incident, regardait au contraire avec plaisir l'effet pittoresque qu'il produisait entreles tons vigoureux du ciel et l'éclat éblouissant de cet horizon réfracteur.
Un autre phénomène vint fixer son attention.
Comme il s'était approché du timonier pour surveiller la route, il s'arrêta surpris devant l'habitacle. L'aiguille avait perdu sa fixité habituelle, et, décrivant des mouvemens continuels et irrégulters sous son verre, elle parcourait tous les vents de la rose dans cette espèce d'affolement.
Le petit nuage, lui, avançait avec une rapidité que la plaie stagnation de l'air eût dû rendre plus effrayante ; d'autres vapeurs s'élevaient de divers points du ciel; le moutonnement de la mer à l'horizon ne permettait plus de douter d'une l)ourrasque. La houle devenait de moment en moment plus violente ; l'air refoulé par le grain avait fraîchi et enflé les voiles ; inquiète et vive, la Bayadire s'était réveillée, puis, légèrement inclinée sur le flanc, elle avait repris la grâce coquette de son allure.
L'officier de quart jugea à propos de faire serrer les voiles d'été qui alors couvraient de toiles les frêles esparres dont les élégans fuseaux terminaient si hardiment la mâture.
Quelque rapidité que l'on mit dans la manœuvre, le vent prenait une croissance si rapide, que l'officier reconnut les hommes de bordée insuffisans pour prévonir la tourmente : c Sonnez la cloche,
s'écria-t-il d'une voix forte, appelez au quart! chacun à son poste!... Attention à gouverner, timonier.
Et déjà le grain blanc était presque arrivé au zénith ; à peine chaque homme était-il prêt à exécuter les ordres, lorsque le vent tomba de toute son impétuosité dans la mature.
La secousse fut brusque et terrible. Plusieurs voiles furent emportées en lambeaux, comme des feuilles par un tourbillon d'automne.
Dans ce moment difficile il n'y avait qu'un parti à prendre : fuir devant le temps; pris en flanc par la tourmente, un démâtement était le moindre malheur.
L'officier le comprit : t La barre au vent!
Laissez arriver, criait-il de toute la force de ses poumons. Allons, enfans, leste ! ... En haut les gabiers ! . . . Amène les perroquets ! largue lés drisses des... •
Il n'avait pas achevé ce commandement, que»
par l'effet d'un saut de vent si fréqiient dans ces crises, le navire se trouva complètement masqué, malgré les efforts du timonier pour suivre la direction du grain. Une pluie froide, tombant en larges gouttes, traversa les légers vêtemens de l'équipage. Un craquement effrayant se fit entendre ; c'étaient les mâts de royaux et de beaume dont les fragiles fusées se brisaient sous l'effort du vent.
Le capitaine s'élança sur le pont, tandis que le lieutenant, qui n'avait pu se faire Jour par la coursive, jaillissait par la claire-voie de la chambre.
€ Laisse arriver! criait le capitaine avec force. Ron plein, nom de Dieu! et ne ralinguons pas!
— La barre est au vent, capitaine, répond le timonier. Le navire n'arrive pas!
— Coupez les drisses de voiles d'arrière, reprit celui-là en s'adressant à l'officier de quart.
— Amène les huniers! hurlait le lieutenant avec une puissance de voix qui se prolongeait dans le sifflement du venta travers les cordages.
— Tout est largue et rien n'amène! * répondit un matelot avec un accent de désespoir.
Dans ce moment la tourmente grondait d'une manière effroyable ; des torrens de pluie inondaient le pont. La respiration des hommes en était gênée ; à peine si l'on pouvait porter ses regards en l'air. Chaque instant, dans cette position, menaçait d*un nouveau désastre.
Enfin la Bayadère put prendre l'aire du vent. Emportée par la tempête, elle se précipita avec tant de rapidité à travers l'écume, que son avant plongeait en entier dans la mer. Ses mâts élastiques et légers ployaient et rebondissaient à faire croire à chaque minute qu'ils allaient rompre.
La voix du capitaine ne cessait de prévenir tout malheur par de nouveaux ordres.
Les manœuvres s'exécutaient : malgré l'imminence du danger, l'équipage se portait partout avec énergie ; les efforts des timoniers mainte-
Baient au plein da vent le cap, dont la direction variait à chaque instant sons la bourrasque. Cétait là qu'était la difficulté ; c'était là aussi qu'était le salut de l'équipage. Long-temps les efforts furent heureux, mais dans un des écarts où sous les rafales déviait la marche, un faux coup de barre portant brusquement le bâtiment au lof, la poulaine canarda avec tant de violence, que le beaupré rompit dans la lame.
Le choc de ce revirement brusque ébranla tout le navire ; l'étai du petit mût de hune, par contrecoup, rompit ce mât à raz du chouc.
Ce fut un instant de terreur dans l'équipage. La confusion ne permit pas de ressaisir la direction première ; prises vent dessus, vent dedans, les voiles fassayèrent et battirent avec violence. La mâture, privée de cette force mutuelle qui lui donne son ensemble, résista bien quelques instans en couchant presque horizontalement la Bayadère; mais à l'instant où elle se relevait, un nouveau grain tombant sur elle, ce qui restait de voiles déralinguèrent et disparurent dans l'air; les mâts brisés croulèrent avec un fracas horrible.
Penchée sous le poids de cette mâture, à laquelle Tenchainaient encore les manœuvres et les haubans, le malheureux navire eût sombré sans doute, si le sang-froid de son capitaine n'eût prévenu ce dernier malheur.
Impassible comme le spectateur d'un de ces drames dont le dénoûment prévu glace les péripéties, il semblait attendre, soumis, l'arrêt d'une fatalité contre laquelle toute lutte était impossible.
Les cordages coupés, le navire se redressa vivement, et fuyant de nouveau sous la force de la mer, abandonna aux flots les débri; de sa mâture et les malheureux marins qui s'y cramponnaient encore.
U est beaa de mourir avec ses ennemis.
P. Corneille, Rhodogune.
Le ciel avait repris sa sérénité. Son bleu, auparavant si vif, semblait briller encore plus profond et plus pur. La brise, qu'attiédissait une chaleur féconde, circulait bienfaisante dans cette atmosphère dont l'ouragan avait éteint les feux.
La première émotion fut un sentiment de bonheur que l'on ne peut définir que par la Jouissance de se sentir vivre : était-ce Tinfluence de cette belle nature tout-à-l'heure si terrible, maintenant accalmée, ou l'idée des dangers évanouis contribuait-elle à faire jouir plus vivement des sécurités de cet instant? Deux heures à peine avaient passé, qu'aussi imprévue dans sa fuite qu'elle l'avait été dans sa venue, la tempête avait rendu au ciel son éclat et ses sourires trompeurs. Seule la mer conservait les vestiges de son passage,
comme un front les rides de passions éteintes. La violence dos vagues, la couleur matte des eaux, offraient pourtant encore un spectacle si heurté avec la pureté du ciel, que son éclat faisait frémir reflété par cette mer orageuse. La houle roulait en montagnes les longues barres entre lesquelles la Bayadère semblait vouloir se tapir, la honteuse !
Oh ! non ; ce n'était plus cette embarcation si vive, si légère, sirène de la fable, hirondelle des mers, toujours aisée, toujours rieuse, qu'elle se berçât dans la sérénité ou qu'elle se jouât dans la tempête; non, ce n'était plus elle; il ne restait plus rien de sa magnificence passée, rien de ce luxe nautique qui de son équipement faisait une parure : blanches voiles de coton, brillans pavillons, flammes ondulantes, noirs cordages sur qui les poulies de buis semblaient des paillettes d'or, tout avait disparu dans la bourrasque. A peine si les débris de son élégant bastingage, quelques fragmens dorés des harpes qui supportaient sa statue si lascive et si gracieuse, ei avec cela les tronçons de ses bas mâts, s'élevaient encore pour protester contre le dénûment d'une misère aussi impréMie.
Les restes de l'équipage, sombres et silencieux*, commençaient les travaux que nécessitait un radoub provisoire : des pièces de bois, des mûts et des vergues de rechange, faisaient du pont un vaste chantier où les haches et les vrilles jetaient seules leur bruit discordant et lugubre.
Ce n'étaient plus ces travaux aux chants dont l'activité se sillonnait sans cesse d'un éclair de franche gaîté ; un sentiment profond de regret et de crainte dominait seul l'équipage. Toutes les physionomies avaient pris cette tension de douleur dont la dernière période est l'immobilité. Quelques paroles, sourdes, isolées, rares, rompaient seules le silence, comme pour faijpe saillir par leur funèbre retentissement tout ce qu'il couvait de peines, lorsqu'un cri de signalement retentit sur le pont : Navire !
€ Dans quelle aire?
— Par notre bossoir de bâbord! > Ce fut un coup électrique pour l'équipage ; tons
les travaux furent suspendus à la fois.Une inquiète curiosité fit trêve à la douleur. Tous les yeux cherchèrent à l'horizon le point signalé, mais que Téloignement rendait presque insaisissable ; et chacun, cupidîté ou crainte, d'en faire à son idée une , proie facile ou un ennemi redoutable.
'< Qu'en pensez-vous, maître ? dit un matelot d'un air inquiet, au contre-mattre, le doyen du bord.
— Ça m'a l'air diablement haut maté, répondit le vieux marin.
— Ne serait-ce point un des croiseurs anglais qui nous soignèrent notre dernière chasse? reprit le premier interlocuteur.
— Allons donc! dit le lieutenant qui avait en-
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tendu cette dernière remarque, vous faites un vautour de la première alouette.
— Laissez arriver» lieutenant, reprit le contremaître choqué de voir démentir ses suppositions : ces alouettes-lù ont de forts ongles ; avec votre lunette, ça doit vous paraître déjà joliment gros.
— jaftit mieux donc, repartit un pirate; tant plus gros, tant plus à la part.
— Je crains bien qu il ne nous crache plus de boulets que de guinées.
— Diable ! ces pièces de potin n'ont pas de cours.
— On lui en rendra la monnaie. >
La présence du capitaine suspendit cette causerie qui, sombre d'abord, prenait à chaque instant une teinte de gaîté, comme ce chant à boire que le génie de Weber a jeté dans le premier acte de soA Freyschuài, Chacun attentif, attendait son opinion avec cette respectueuse , confiance que donne en un chef Vidée reconnue de sa supériorité.
€ Soyez tranquilles, enfans, dit-il après avoir consulté de sa longue-vue la grosseur et la distance du bâtiment ainsi que la direction de sa marche, soyez tranquilles^ autant qu on peut le distinguer pour le moment, nous ne sommes pas découverts ; ça nous passe au large. Et puis ce ne serait pas cette goélette qui nous mangerait d'une bouéhée. Qu'elle vienne! nous en avons besoin : ses bas mâts nous serviront de flèches.
— Et quand il y aurait du danger, reprit le novice, fort de la sanction que l'opinion du capitaine donnait à ses paroles, n'av-ons-nous pas de la poudre et des boulets?
— C'est notre dernier espoir à nous, ajouta un vieux forban à qui un faux coup de hache d'abordage avait zébré diagonalement la figure. Les biscaiens sont moins à craindre que la corde, et mort pour mort, je suis un de ces requins qui aiment mieux dormir sur un lit de varecks que de gigoter au bout d'une vergue. *
Il se fit un nouveau silence. Le capitaine ayant cm distinguer à l'œil un changement dans la direction du navire, avait de nouveau dirigé sa longue-vue sur lui.
< Je crois que la princesse se décide à la fin à nous montrer son nez... Oui, la voilà qui gouxern^ sur nous. Soyons polis ; il faut lui faire honneur, puisque nous sommes forcés de l'attendre. Allons, qu'on déblaie le pont! Ne laissez que ces grosses pièces de bois qui Ae peuvent nuire à la »ianœu\Te. > Et se retoornam après avoir fermé brusquement sa long«e-v«e : c Branle-bas de combat ! > Ces derniers mots furent prononcés d'une voix si puissante, qu'ils retentirent jusqu'aux oreilles des caliers. A ce cri de guerre, la Buya^ dère s'anima d'un mouvement universel. Tant d'émotions sinistres, qui n'avaient laissé dans tous les traits aucune autre trace qu'un abattement profond, s'effacèrent, sur Ig coup, dans la joie que
jetait toujours l'annonce d'une bataille. Maigre son délabrement, la Bayadère eût alors rappelé l'ardeur d'un vieux grognard dont, malgré ses blessures, le front grisonnant se reprend à i*ougir dès que le bruit du tambour ou l'odeur de la poudre lui annonce un de ces combats» ses fêtes d'autrefois, à l\^^ le vieux brave!
Celui qui ne s'est point trouvé au milieu de ces apprêts ne peut que difficilement se créer le spec* tacle vivant qu'offre alors le pont d'un vaisseau. Il ne verrait que désordre et agitation confuse dans cette activité que chauffe et précipité l'imminence du danger. Mille occupations, mille mouvemens partiels se croisent, se coupent» semblent se confondre, et pourtant ce tumulte n*est qu'apparent; l'ordre le plus parfait y préside et le coordonne. Les panneaux des écoutilles sont enlevés; les soutes sont ouvertes; chacun a son emploi; tous ont leur poste. Les chefs de pièce préparent et font disposer les canons ; les novices et les mousses approvisionnent de poudre et de boulets les batteries. On distribue des armes : haches d'abordage au manche luisant, à la cognée large et polie ; demi-piques, instrumens terribles» baïonnettes et poignards dans la main du matelot, et les mousquetons, et les pistolets, et les espingoles. Puis le mouvement faiblit. Au milieu de cette agitation d'instant en instant moins tumultueuse, chacun a bientôt regagné son poste.
Le lieutenant transmettait quelques dernières instructions en se dirigeant vers l'avant, quand le capitaine lui frappa sur l'épaide : c J'ai donné l'ordre à l'officier de manœuvre, maintenant sans emploi, de se rendre à votre poste. Restez près de moi : l'équipage aura besoin de vous. Vous n'avez pas oublié votre promesse ? * H continua en hochant la tête d'un air ironique : c Eh bien ! que
vousdisais-je? » Il y avait dans ces derniers
mots un sentiment si profond de mélancolie, que l'on ne pouvait que se sentir frémir sous cette conviction, aveugle fatalisme des Orientaux, ou toutes les espérances se brisaient contre une nécessité d'airain. L'incrédulité pouvait en être ébranlée ; cette foi instinctive que les événemens pressentis par elle accouraient défendre, cette crédulité superstitieuse qui se présentait à la pensée comme une chimère d'enfance, et qui venait souffleter la raison avec un aussi incompréhensible concours de circonstances, ii y avait dans tout cela un mystère où se perdaient le« idées. On était entraîné par la brutalité des faits. C'é^tait incroyable, et comment pourtant ne pas hê croire ?
Le capitaine voulut parcourir lui-même leg batteries. Un diangement subit se fit dans ses traits : tme longue expérience Ini avait révélé l« caractère des matelots; telle est la confiance qu'ils ont dans leur chef, qu'aux heures de danger et de crise» c'est toujours dans ses traits qu'itê
vont chercher leurs émotions ; c'est là que leur courage s'énerve ou se retrempe ; c'est là qu'ils calculent les chances de succès ou l'étendue du danger : qu'il soit serein, là confiance est générale ; qu'il soit abattu, le découragement gagne partout. Une expression de confiance et de gaîté avait donc remplacé l'air sévère qui un moment avait assombri son visage ; ses lèvres souriaient, ses mouveraens étaient vifs, sa >oix forte et retentissante. Les matelots, croyant reconnaître celte assurance électrique qu'ils rencontraient toujours-dans leur capitaine à l'approche d'un combat, se livraient à cet enthousiasme qui toujours pour eux précédait une victoire.
€ C'est bien ! enfans, je suis content de vous... Mais qu'as-tu donc, mon pauvre Philippe? te voilà triste comme un chardonneret à cent lieues de terre.
— Pour ce qui est de cela, coumiandaiit, je ne dis pas ; car voyez-vous, quand on a éprouvé un assaut, on se trouve tout veut dessus, vent dedans, surtout si l'on n'a pas eu, sauf votre respect, tant seulement un coup de croc, pour l'histoire de se dégourdir; et puisque l'ouvrage a été rude.
— Et le chnic rare, n'est-ce pas?
— Comme vous le dites, commandant.
— Jacques ! Jaccpies !
— Plaît-il ?i
Et un instant après un bonnet de coton pai*ut à l'écoutille.
c Du rhum ! s'il n'y en a pas assez, donne mes caves. Double ration à chaque homme.
— Mais, commandant....
— Ne t'inquiète pas, les cambuses du Commodore sont bien garnies ; nous aurons de vrai Jamaïque ce soir. » Un hourra d'acclamations accueillit la galanterie. Un instant après les fiacons et les bidons circulaient dans toutes les mains au milieu des rumeurs et des rires ; toutes les figures se rougirent, tous les yeux s'animèrent. Des toasts au capitaine, des imprécations contre le royal croiseur traduisirent si tumultueusement ïhumour maielotesque des pirates, qu'ils ne furent étouffés qu'avec peine par le sifflet vibrant du commandant.
€ A vos postes, maintenant !» Ce ne fur qu'après un momentxle tumulte que tous eurent gagné leur place de combat.
€ Que chacun se cache derrière le |)avois, et qu'au premier ordre tous soient ranges à leurs pièces. > On obéit. Dans un instant le tillac si mouvant ne fut qu'immobilité et silence. Chacun, tapi derrière le bastingage, attendit que la voix du capitaine donnât le signal du combat. On voyait bien encore quelques traînards glisser en se dissimidant le long des affûts ; on entendait bien encore quelques plaisanteries suivies d'un rire que Ton ne comprimait qu'avec peine ; mais ce ik était plus que par intervalle, et comme pour
faire ressortir davantage le silence solennel où s'allait perdre ce reste de bruit.
Cependant l'Anglaise approchait avec vitesse ; ignorant encore quelle était cette masse que lui cachait presqu'entièrement la houle , elle courait grand largue le cap sur elle. Quelques vieux marins, collant leurs yeux aux déchirures de la bande de toile peinte qui pour les masquer courait 'Sur les sabords, admiraient la gracieuse prestesse de sa marche. Pour être juste, il faut en convenir, c'était une jolie embarcation dont peu de bâtimens de la même force eussent pu faire le sillage ; c'était une de ces élégantes corvettes qui sortent des chantiers de la Tamise : sémillante et légère, dessinant dans son vol toutes les ondulations des vagues, on eût dit un de ces goélands que nous voyons de nos côtes, se balançant mollement sur leurs vastes ailes, pécher en rasant les flots.
A mesure que grossissait la corvette, l'attente se peignait plus vive sur les visages; le silence devenait plus profond ; il fut tel un instant,^ qu'on eut presque entendu battre les cœurs.
< A vos postes ! » Il n'y eut qu'un mouvement, il n'y eut qu'im cri. Le commodore anglais, manœuvrant pour la reconnaître, longeait alors la Bayadère à un quart de portée de canon.
< Démasquez ! et cré tonnerre ! vous autres, pointez justes. > Les bandes de toiles disparurent; l'Anglais put compter la double rangée de caronades que l'œil exercé des chefs de pièce dirigeait sur lui.
c Feu!... > Ce commandement répété, un long éclair parcourut les deux batteries; la détonation fut terrible ; les nuages de fumée dont fut un instant enveloppée la Bayadère lie lui permirent pas d'en connaître d'abord les effets; ce ne fut que quelques minutes après, lorsque la fumée, montant dans l'air, la para conàme d'une voilure fantastique, qu'elle distingua le petit brick ennemi, prenant position sur son arrière pour balayer son pont en longueur sans avoir à craindre la riposte. Elle put en même temps apprécier le résultat de sa bordée : la direction des pièces ayant été dérangée par le mouvement de la houle, la volée avait atteint la coque du bâtiment anglais audessus de sa ligne de flottaison. L'effet des boulets rames avait été terrible; de larges ouvertures déchiraient ses murailles, il n'était point une partie de la ceinture qui ge fut criblée : c'était beaucoup; mais assez?... non. Il fallait que toute la décharge le prît à fleur d'eau, de manière à le désemparer si elle ne le coulait pas ; telle avait été l'espérance du vieux corsaire; l'événement l'avait trompé. Au mouvement tumultueux qu'il put distinguer sur le tillac ennemi, il dut reconnaître que la perte en hommes n'avait pas été considérable. Loin d'être découragé par l'échec, sa vengeance semblait s'être exaltée par cette espèce de trahison. Il ne tarda pas à ouvrir ub feu auquel la Bayadère ne put répondre que par
les deux pièces de seize alongées dont était armée sa poupe, et que deux caronades de vingtquatre eurent doublées dans un instant. Au milieu de la mitraille et des boulets qui sillonnaient toute la longueur du pont, le vieux capitaine communiquait à tout ce qui l'entourait une ardeur contre laquelle Timmensité du danger était impuissante. L'espèce d'enivrement que produit l'odeur de la poudre dans les tètes qui ont grisonné dans la fumée, lui avait-elle fait oublier ses funèbres appréhensions? ou bien, impassible au milieu de ce désastre parce qu'il en avait embrassé la grandeur du regard de sa seconde vue, n'ayant plus d'espoir que dans la vengeance, voulait-il du moins que son courage résumât par un dénoùment sanglant toute son existence de corsaire dans le dernier feuillet de sa vie? C'est ce que son lieutenant, malgré l'expérience qu'il devait avoir par ses relations de chaque jour, n'eût pu découvrir lui-même. Quelle qu'en fût la cause, c'était l'entraînante galté qui semble naitre de la respiration plus f.icile que l'on trouve dans une atmosphère de balles.
f Allons, enfans!... tout n'est pas perdu, il ne faut que deux boulets pour nous donner la victoire : un dans la mèche du gouvernail, l'autre dans Tœil du commodore. > Le feu de l'ennemi continuait avec la même violence. Le pont était jonché de cadavres, le sang coulait à pleins dallots. Le capitaine, lui, ne perdait rien de son énergie ; à peine démontées, les caronades d'arrière étaient remplacéejs par de nouvelles.
c Du courage, enfans! disait-il, du courage! ne craignez pas quelques horions. Pour que le combat soit beau, il faut que les cervelles graissent l'essieu des pièces! > Une catastrophe ne pouvait se faire attendre. L'équipage, déjà si affaibli par l'ouragan, était raflé par chaque bordée. Le pont devenait désert ; l'eau grondait dans la cale ouverte de tous côtés par les boulets. Les bras croisés, debout au pied du grand mât, le lieutenant attendait qu'un quartier de mitraille l'arrachât à cette scène de destruction, quqnd une main se crispa convulsivement à sa cuisse. C'était le capitaine qu'un biscaïen venait de précipiter de son banc de quart.
c Vous êtes blessé? commandant!...
— Mieux que cela, mon vieux !... Que t'avaisje dit?
— Il y a peut-être de l'espoir. » Il sourit, et haussant les épaules :
cCe n'est pas cela... Ta parole, puis-je compter dessus?
— Ne craignez rien ; s'ils ont quelque chose de nous, ce seront des cadavres et des planches. Mais, commandant, le chirurgien....
— Tiens, voilà le plus sûr; il ne me manquera pas, lui. 1 En prononçant ces derniers mots, il saisit entre les dents le canon d'un pistolet. La balle fit Jaillir sa cervelle. Il tomba raide sur le pont»
Tour. I*',
MARITIME. iÈ9
La Bayadère ayant cessé son feu depuis quelques instans, la batterie du croiseur anglais s'était tue durant cette scène. Le commandant ayant reconnu qu'il épuisait inutilement ses munitions contre un ennemi dont la résistance n'était plus que l'impuissante obstination du désespoir^ avait voulu en finir de ce combat par un abordage. Un hunier, la brigandine et un foc au vent, il gouvernait donc pour l'exécuter.
Ruine échappée à la tempête et criblée par les boulets ennemis, la pauvre corvette luttait* con* vuisivement avec la mer, où elle enfonçait à vue d'œil. Les lames qui venaient claper contre son bord inondaient déjà l'entre-pont de leurs nappes ou de leurs frimats, tandis que, malgré les efforts des charpentiers, elles envahissaient bruyamment la cale par les trous que les bordées de l'ennemi avaient pratiqués dans les préceintes.
La Bayadère ne pouvait tarder à disparaître.
Le lieutenant appréciait bien ce qu'il y avait de terrible et d'imminent dans sa position, aussi futce avec bonheur qu'il s'aperçut de la manœuvre de l'Anglais. A l'espèce de résignation passive empreinte dans ses traits» succéda l'éclair d'une inspiration soudaine.
Vivant depuis long-temps au milieu de ces pirates, il connaissait l'aveugle bravoure dont l'habitude des dangers avait formé leur caractère, il ne douta nullement que sa détermination ne fût accueillie avec transport.
c Allons! le voilà qu'il se détermine à venir à nous. Enfans! nous laisserons-nous avaler sans essayer de nous mettre en travers?.. Du courage ; si nous ne pouvons plus vaincre, nous pouvons les noyer avec nous. »
il descendit aussitôt par le grand panneau, et, quelques ordresdonnésj il reparut sur le pont, l'expression de la menace et du défi dans les yeux.
Il n'avait point trop présumé du dévoûment de ses hommes : tous ces débris humains dont les éclats de bois et la mitraille avaient jonché le tillac et l'entre-pont, réunissant ce que la fièvre de l'agonie donnait de force à leurs corps mutilés, semblèrent rappeler ce reste de vie dans un dernier effort de vengeance. Des grappins d'abordage furent montés sur le pont.
L'Anglais parut surpris du mouvement qui ranima les gaillards de la Bayadère. Cependant sa manœuvre était trop avancée pour qu'il pût éviter la rencontre. Comme il ne doutait point d'ailleui^s de l'issue d'un combat où son équipage presque au complet allait avoir pour adversaire un ennemi mourant, il laissa sans balancer arriver dessus.
€ Attention, charpentiers! » s'écria le lieutenant placé à l'ouverture du grand panneau. Les profondeurs du navire grossirent ces paroles dont leur transmirent vibrans les sons les parois métalliques d'un porte-voix, c Sabordez maintenant ! *
Des coups de hache précipités se firent entendre. Puis un sourd mugissement Et la Baya*
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dère coulant, coulant toujours, offrît bientôt sa batterie ouverte aux vagues, qui s'y engouffrèrent à pleins sabords.
Les lames roulaient déjà sur le pont du corsaire, lorsque la goélette, le rangeant bord à bord, reçut trente grappins dans son bastingage.
Ce ne fut qu'en cet instant qu'elle apprécia toute l'étendue du danger. Le tumulte et la confusion éclatèrent à son bord. La Bayadèrt, en sombrant, venait de la saisir dans ses bras de fers. Ce n'était pas chose aisée que de s'arracher à son étreinte. Pesant de tout son poids, de tout le poids de l'eau dont elle était comblée, sur les grappins pris dans les porte-haubans, dans leurs chaînes et dans les sabords, elle semblait se cramponner à sa victime.
Quoique bien faible sous ce fardeau, peut-être la barque ennemie eût-elle pu se dégager de cet embrassement mortel, si, donnant la bande sous ce poids, la mer ne l'eût envahie elle-même par toutes les crevasses dont les boulets avaient troué sa ceinture. Quelques minutes pourtant elle sembla lutter encore. Vaine résistance ! entraînée parle pirate, elle disparut avec lui sous les flots.
Le soleil qui, radieux et pur, s'abaissait alors dans un de ces beaux couchans, or, pourpre et lumière, dont se pare seul ce ciel torride, dora encore un instant, de ses tièdes rayons, quelques malheureux et quelques débris. Les hommes coulèrent, les lames roulèrent sur ce désastre. Le
lendemain il ne restait plus rien, rien : Fé-
pitaphe de débris était effacée.
Ce fut à quelque distance du lieu de cette catastrophe que la Young-Miss, frégate de S. M. britannique, recueillit sur une vergue, où il s'était tenu la nuit entière, le jeune novice auquel est due ia relation de ce combat, consignée dans les archives de l'amirauté d'Angleterre.
FuLGENCE-GlRARD.
êxx0m$.
On désigne sous ce nom les rochers à fleurs d'eau contre lesquels se rompt la mer. Comme tous les écucils , ils ne se trouvent habituellement que sur les hauts-fonds, et dans les attérages.
L'Océan Paciflque, que la conformation irrégulière de son bassin parsème d'archipels bas et d'îles rampantes, est la mer où les brisans se trouvent lesplusnombreux. Beaucoup moins dangereux que les récifs, écueils cachés, les brisans se signalent aux navires par le bruit des lames qui déferlent sur eux, et la blan-
cheur phosphorescente de l'écume dont elleâ le couvrent ; aussi ne sont-ils généralement le théùtre de sinistres que dans les brumes ou dans les tempêtes. Notre collaborateur M. Edouard Corbière rapporte un trait qui peut faire appécier l'étendue des dangers auxquels un coup de vent expose un navire dans les paragejs où abondent les écueils.
Les momens où l'on se sent le plus fier d'être marin sont ceux où le dabger vient donner i l'aspect et à la discipline d'un bâtiment de guerre tout Se que l'appareil de la manœuvre peut avoir d'imposant, et tout ce que l'art nautique peut offrir de ressources. Une nuit, et cette nuit-là je me la rappellerai toujours, un navire de guerre, sur lequel je faisais ma première campagne, se trouva engagé, d'un temps fort mauvais , entre des rochers que l'on rencontre dans les débouquemens. La position était d'autantplus critique que le vent était assez fort pour nous empêcher de manœuvrer facilement, et que l'obscurité nous permettait à peine de distinguer les récifs i vingt pieds du bâtiment. Le commandant, monté sur la dunette, donnait à l'officier de manœuvre des ordres que celui-ci répétait dans un portevoix dont le son mule retentissait dans le silence de la scène la plus terrible qu'on puisse imaginer. Les lames, portées en mugissant sur les flancs du navire, allaient se rouler ensuite sur les brisans dont la foudre nous laissait apercevoir, par intervalles, les bords blanchis par l'écume des flots. Tout l'équipage, rangé sur le pont, attendait avec calme et dans le plus grand silence le commandement de l'officier. Les sifflets du maître venaient seuls se joindre de temps en temps au murmure du vent, qui semblait nous menacer de la mort , en sifflant dans nos cordages et dans les ralingues de nos voiles. Aussitôt un coup de tonnerre , dont tout est ébranlé , couvre le navire de soufre et de bitume; le vent souffle avec violence, masque et enlève les voiles du vaisseau qu'il déchire violemment sur leurs vergues. Une grêle épouvantable aveugle les timoniers, et ne permet plus à personne de jeter les veux au-delà du bord. C'est dans cette situation qu'il fallut attendre que ce grain , qui pouvait briser le vaisseau sur, les rochers qui l'environnaient, fût passé. Aussitôt qu'il fut éloigné, la voix de l'officier cria de hisser le petit foc et de tenir la barre au vent : le bâtiment arrive, il prend de l'aire. L'obscurité, que le nuage chargé de grêle et de foudre favorisait, diminue un peu; une éclaircie laisse apercevoir à tout l'équipage les brisans que le Vaisseau range à honneur avec une vitesse effroyable. L'écume de la lame qui déferle sur cet écueil ^ombe à bord; tout le monde en est couvert , mais personne ne jette un cri , ne profère un mot dans cet instant de mort. Le porte-voix seul du lieutenant de quart fait entendre : Attention à gouverner ! et le vaisseau.
passant avec la vitesse de la foudre dans les vagues furieuses qu'il divise, fuit avec la tempête qui menaçait de Tengloutir. Ed. Cordière.
Jl^^lje ^e la iBalnne.
[Dernier article.] LIEUX. ET SAISONS DE PÈCHE. CAPTURE b'uNE BA-
LEINE A LA CÔTE nu CHILI.
l'avenir DE CETTE PÉCUE.
COCP-n OEIL SUR
Bien qu'il soit généralement reconnu qu'il y ait des baleines dans toutes les mers, il y a cependant des parages où, à des époques connues, elles sont plus nombreuses, et leur présence assurée à certains mois de l'année.
Dans le Nord, les points où ce cétacé se trouve plus fréquemment, sont : le Spitzberg par 86° de latitude nord, le nouveau Groenland, l'Islande, le vieux Groenland, le détroit de Davis, le Canada, Terre-Neuve, puis la Caroline et toute la partie de l'Océan Atlantique austral, située par 40® de latitude et 56^ de longitude ouest du méridien de Paris ; puis dans le Sud, les côtes d'Afrique, depuis le cap ^e Bonne-Espérance jusqu'au lO de latitude sud environ ; les parages situés à l'ouest du cap de Bonne-Espérance; les iles Tristan-d'Acunha, les côtes du Brésil et de Patagonie, les iles Malouines, l'ile Mocha, les côtes du Chili; et dans d'autres points : Guatimala, le • golfe de Panama, les iles Gallapago, les côtes à l'ouest du Mexique dans la zone torride ; puis le Japon, la Corée, les Philippines, le cap de Galles, la pointe de l'ile de Ceylan, les environs du golfe Persique, l'île de Socotora près de l'Arabie-Heureuse, les baies situées dans l'est du cap de Bonne-Esperance, Madagascar, la Guinée, puis enfin le golfe de Gascogne, les Açores, la Baltique et la Norvège.
Tous les parages que nous venons de citer ont été ou sont fréquentés par* les baleines ; mais on ne les rencontre pas partout en aussi grand nombre. Plusieurs même de ces points n'en ont vu que rarement, et encore étaient-elles isolées et comme égarées des gammes qui se rendent quelquefois d'un pointa un autre. Par exemple, celle qui a été prise en 1620 près de l'île de Corse est probablement la seule qui se soit montrée dans ces mers. Du reste, comme ai|lrefois les baleines étaient très-nombreuses dans le golfe de Gascogne, il serait fort possible que quelcpies-unes fussent entrées dans la Méditerranée, dont elles habitaient les bords.
On prétend encore, et ce fait doit exciter l'attention de peux qui s'occupent de ce grand point géographique, que pendant long-temps on voyait chaque année, près des côtes de la Corée, entre
le Japon et la Chine, des baleines sur lesquelles on trouvait souvent des harpons appartenant aux pêcheurs du Spitzberg et du Groenland.
Y a-t-il donc une saison de l'année où la mer çst assez dégagée de glaces pour livrer un passage qui conduise de l'Océan Atlantique septen-' trional dans le Grand-Océan boréal, au travers de l'Océan glacial arctique?
Les baleines harponnées dans le nord de l'Europe, et retrouvées dans le nord de l'Asie, ont dû passer au nord de la Nouvelle-Zemble, s'approcher très-près du pôle, suivre presque un diamètre du cercle polaire, pénétrer dans le Grand- Océan par le détroit de Behring, traverser le bassin du même nom, voguer le long du Kamtschatka, des îles Kuriles, de l'île de Jeso, et parvenir vers le 30® degré de latitude nord, près de l'embouchure du fleuve qui baigne les murs de Nankin.
Elles ont dû pendant ce long trajet parcourir nue ligne au momsde quatre-vingts degrés. Mais leur vitesse étant considérablement exagérée par les auteurs, nous supposons qu'il leur a fallu un espace de temps bien plus considérable que dix à douze jours, qui suffiraient à faire ce trajet, eh leur supposant la vitesse que les naturs^listes leur accordent.
On sait que plus on approche des pôles, plus les baleines qu'on y rencontre sont grosses e( grasses. Voici la raison qu'en donnent les naturalistes et l'historien des pêches hollandaises dans les mers du Nord ^ •
Autrefois les baleines, trouvant une nourriture abondante et un repos très-peu troublé auprès des côtes du Groenland et du Spitzberg, y étaient très-multipliées. Mais les pêcheurs des différentes nations arrivant, dans ces parages, se les partageant comme leur propriété, et ne cessant d'y attaquer ces grands cétacés, les baleines franches, devenues farouches, abandonnèrent les mers où elles étaient poursuivies avec tant d'acharnement, et se réfugièrent vers les glaces du pôle* Si jamais elles sont chassées avec la même ténacité des glaces les plus septentrionales, elles reviendront vers les côtes du Spitzberg et les baies du Groenland, qu'elles habitaient tranquillement avant les courses des premiers navigateurs.
On prétend que, pendant l'hiver, les baleines disparaissent d'auprès des rivages envahis par les glaces, et que, quittant le voisinage des pôles, elles s'avancent dans la zone tempérée. Il est probable que ce n'est point dans le but de fuir le froid que ces migrations périodiques ont lieu, mais bien plutôt parce que, gênées dans les amas de glaces qui rétrécissent l'espace où elles ont coutume de chercher ce qui est nécessaire à leur subsistance, elles cherchent des parages moins soumis à cet encombrement. Et puis, d'ailleurs, les couches épaisses de glace qui couvrent ces
• Lac<*i>ètle et Duhamel, Traité des Pèches*
mers doivent les priver de la respiration de Tair atmosphérique sans lequel elles ne peuvent vivre.
Comme c'est presque uniquement dans les mers du Sud que l'industrie française envoie chaque ^nnée ses bâtimens, nous cesserons de nous occuper des mers glaciales, où le pavillon anglais se rencontre presque exclusivement aujourd'hui.
C'est à partir des 27^ de latitude sud environ jusqu'aux 16^ même latitude, que se pratique la pêche de la baleine, sur la côte occidentale d'Afrique, dans les parages du cap de Bonne-Espérance. Pendant les mois de mai, juin, juillet et août, les baleines viennent mettre bas leurs petits sur les vastes.plagesde sable qui bordent ces côtes nues et arides. Les vents régnant dans ces parages permettant aux bâtimens pêcheui*s de visiter chacune des baies qui découpent la côte en cinglant vers le nord, ils y mouillent tant que la pêche y est productive. Les baleines qui fréquentent ces baies y arrivent également par le sud, et descendent vers le nord en côtoyant les rivages, où elles cherchent une place propice pour mettre bas.
Vers la fin de septembre, les baleines commencent à devenir rares à la côte d'Afrique, et le petit nombre de celles qui se trouvent en retard ne saurait suffire «pour déterminer les pêcheurs à courir les chances de les joindre. Alors, vers cette époque, on quitte les mouillages des baies pour retourner ve rs le*ud et s'approcher du cap de Bonne-Espérance, où la plupart des bâtimens vont passer quelque jours pour faire de nouvelles provisions avant de continuer leur pêche dans d'autres parages.
C'est sous le nom de Tristan-d'Acunha que l'on désigne les parages où l'on rencontre des baleines, après la saison des côtes occidentales d'Afrique. Ces parages sont compris dans un espace qui a pour centre le ti^ environ de latitude sud et le H<> de longitude est. La pêche s'y pratique pendant les mois d'octobre, novembre et décembre. Une observation assez singulière que nous avons été a même de faire sur l'époque de l'arrivée des baleines par ces latitudes, nous a été confirmée depuis par les récits des autres voyageurs. En remontant vers le sud, quittant les baies les plus rapprochées du nord, et nous dirigeant vers le Cap, nous avions parcouru les mêmes mers où quinze jours plus tard nous trouvâmes beaucoup de ces cétacés, et pourtant à notre passage ils n'y avaient point encore paru ; comment expliquer la cause qui, presque à jour fixe, amène dans ces parages des centaines de ces animaux?
La pêche aux lies Tristan-d'Acunha est souvent fort productive'. Kous avons eu connaissance de bâtimens qui, dans l'espace de deux mois et demi, y ont opéré un chargement d'une valeur de plus de 200,000 fr.
* Oo appeUe généralement du nom des Iles Tristnn ces parafes oe f^cbe, bien que rarement on aille jusque par ■«■iir longitude.
Sur les côtes de Patagonie, la pêche se fait depuis le 54<> de latitude sud jusque par les 48 et 49^ môme latitude; la saison la plus produc* tive comprend les mois de juin, juillet et août.
Les baleines se tiennent aussi entre le cap de Bonne-Espérance et le cap Hom ; elle choisissent entre ces deux caps les parages où le mmger est abondant. Ainsi, par exemple, on pêche à l'ouest ducapdeBonne-Espérance,depuis environ quatre-' vingts lieues de terre jusqu'aux Iles Tristan, quoiqu'il arrive que les baleines se tiennent en plus grande quantité dans un espace de cinq à six degrés environ. De même, le long descôtesde Patagonie, où la pêche se pratique depuis qu'on a fait le premier armement pour le Sud, les baleines viennent jusque par 25 ou 30^ environ de longitude ouest. Ces baleines, poursuivies avec acharnement le long des côtes, ont pris le large; et le nombre toujours croissant des expéditions exigeant un champ plus vaste pour ces importantes opérations, on les a poursuivies au large jusque par 4^ de latitude sud, et depuis 50^ environ jusque par 25 ou 26<* de longitude-ouest.
Ce sont ces parages qu'on distingue sons le nom de Faux-Banc, parce qu'on n'y trouve point de fond, quoique les eaux y soient changeantes.
On peut prendre des J)aleines aux Iles Malouines depuis le courant de janvier jusqu'en mars. Bien qu'elles y soient très-fortes, rarement on réussit à y faire une pêche abondante, parce.cpie les coups de vent commencent à s'y faire sentir et que les approches de terre sont difficiles.
On prétend que les baleines se tiennent de préférence dans les eaux vertes; c'est une erreur : on prend des baleines dans toutes les eaux où il y a de la nourriture. Il arrive souvent que sur le Faux-Banc on passe en une journée dans cinq ou six nuances d eau. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans ces parages, c'est la quantité innombrable de varechs, de boitte (manger à baleine) , de mousse de mer, etc. , parmi lesquels on navigue.
Les bâtimens qui se décident à doubler le cap Horn trouvent dans les baies du Chili des mouillages tranquilles, où parfois la pêche est trèsproductive. Elle s'y pratique de la même manière que le long de la côte occidentale d'Afrique.
Dans tous les points où Ion rencontre des baleines, il y a de prodigieuses quantités d'oiseaux. Les principaux sont l'albatros, la mauve, le damier, etc. Souvent ils aident à découvrir au loin des carcîisses abandonnées, ou des baleines mortes, sur lesquelles ils se tiennent pour en arracher des lambeaux, de concî^rt avec les requins, les dauphins et autres poissons voraces.
Les points de relûche les plus fréquentés, lorsqu'on revient des côtes du Brésil, sont : Monte- Video, Rio-Janeiro, Maldonal et Sainte-Catherine. Bon nombre de baleiniers choisissent de préférence ce dernier lieu, à cause de la bonté
de la rad«, de Fabondance des provisions, de la modicité de leur prix et de la température agréa- Lie de ce point. Pour quelques barils d*huile, à défaut d'argent, on peut s'y procurer toutes les douceurs ou les choses indispensables après une longue campagne employée aux plus rudes travaux. Les fruits, les oranges surtout, et les légumes y sont en abondance. L eau y est très-facile à se procurer.
Les bàtimens qui ont commencé leur pèche dans les baies de la côte d*Afrique, et qui ont pu compléter leur chargement aux des Tristan-dAcunha, à leur retour en Finance relâchent assez souvent à Sainte-Hélène. Mais cette ile est loin de pouvoir fournir les mêmes ressources que les autres points que nous venons de citer. On sait qae presque tout ce qui se trouve à Sainte-Hélène est tiré du cap de Bonne-Espérance.
A la suite de ces détails moins agréables qu'utiles pour une partie de nos lecteurs, mais complément indispensable de ce que nous avons dit précédemment dans deux articles consacrés à cette pèche si importante, nous allons esquisser rapidement une des scènes animées de la vie du marin baleinier. Nous regrettons que les bornes étroites de nos colonnes ne nous permettent pas d*initier nos lecteurs à tous les travaux vraiment curieux de celte pèche périlleuse, et nous renverrons ceux qui désireraient compléter leur éducation baleinière, au volume publié il y a un an sur la pratique et 1 économie de cette industrie '.
Depuis plusieurs jours le navire baleinier /*u4/batros était mouillé dans une des plus larges baies de la côte du Chili ; la brume, presque continuellement étendue sur la mer, avait empêché les pirogues d'amener de Teau.
Cette inactivité déplaisait fort aux marins, qui comptaient sur la prise de deux baleines encore pour voir toutes leurs futailles remplies d*huile, et pouvoir, en chantant, retirer du fond l'ancre qui tenait le navire à la côte étrangère.
Dès ce moment-là il n'y avait plus rien à faire abord de l'Albatros, Tous les morceaux de graisse pi*oven mt de la dernière capture avaient été fondus la nuit précédente, et à Taide de longs conduits de cuir, cette huile avait été dirigée dans les barriques qui restaient vides dans l'en-
tre-pont.
C'est quelque chose de bien animé, de bien pittoresque (le mot est de vieill'* mode), que cette existence du mnrin baleinier. Je voudrais bien pouvoir vous initier à toutes ses émotions, à ses épisodes de guerre , de course, de fuite et de
* Pratique de la Pèche de la Palrine dnns les mers du Sitdt t vt»i. in-S", par Jtiles-I.ecomte. —A Paris, chez Paulin, place (le la B<»urs4'; chez Tauteur, au bureau de la Prtince Mari fi me; et chez lous les libraires des ports. I*rix, franc de port : 7 fr. 50 c.
triomphe, qui se terminent par un éclatant incendie.
Avoir été à la pèche de la baleine, c'est presque avoir été à la guerre. Comme là, il y a des dangers, des périls à surmonter; il y a de l'ardeur ambitieuse qui fait bondir à la place que le devoir assigne; il y a l'envie qu'on porte à celui que son poste appelle à combattre Tenue mi corps à corps ; il y a plaisir à se rougir de son ssuig, et flerté à ceux qui remorquent la proie. Ceux que le sort ou le hasard n*a point désignés pour faire partie de l'action, jalousent la part de gloire de leurs camarades; et puis, comme à la guerre encore, il y a des espérances pour le lendemain, des grades à acquérir, et le retour au foyer avec un riche butin.
Mais dans celte vie active du baleinier, tout cependant n est pasagitation et rudes travaux. II est des occupations dont le genre est plus facile, et qui se pratiquent comme un repos. La nuit, par exemple, quand les hommes de quart sont seuls autour du vaste fourneau qui recèle les chaudières où l'huile est en ébullition, cette grande clarté qui s'échappe et jaillit par les cheminées et les portes de la maçonnerie, en éclairant bizarrement dans la nuit sombre une partie des voiles, des mâts et les visages des marins, est quelque chose de gai et d'animé. C'est le moment des histoires et des contes de bord. Assis en face du feu, sur le premier objet qu'ils ont à leur portée ou sur le guindeau, ceux qui restent sans rien faire écoutent avidement une aventure de mer contée par un vieil harponneur, un croque-baleine; d'autres font cuire dans l'huile bouillante des chaudières quelques pommes-de-terre ou bien quelques morceaux de biscuit de mer, qu'ils trempent d'abord dans l'eau pour les amollir, et qui, se trouvant saisis par rhuile, deviennent cassans et friables. C'est plaisir alors! toutes ces figures, tournées vers la flamme pétillante, semblent avoir les yeux rouges et le teint enflammé par la joie. On rit, on chante ; le travail ne coûte point d'efforts, il se fait sans qu'on s'en aperçoive. Ici ce sont des projets pour le retour à terre ; à côté, des réminiscences, d'anciennes joies dans lesquelles on se retrempe, en cherchant bruyamment à faire partager le superflu d'émotions qu'elles réveillent; ou bien ce sont des quolibets à bout portant, desépigrammes techniques, intraduisibles dans le langage du monde; des comparaisons sur un matelot, sur le compte duquel s'exerce le bel esprit du quart... Quelquefois aussi l'huile brûle, les chaudières débordent ou le feu se ralentit; mais l'œil du chef est là, et au premier ordre, les hommes qui peu à peu s'étaient groupés retournent à leurs travaux , et , privés pour un instant du plaisir de leur conversation interrompue, ils aiment à demandera haute voix les objets qui leur sont nécessaires, avec gratification d'un surnom pour celui à qui ils s'adressent.
Mais nous avons laissé l* Albatros mouillé dans une baie de la côte du Chili, enveloppé de brume,
FftANCÈ MAlîlttMË.
4lS
dissante célérité : c*était à donner des vertiges à se touiTier pour respirer; le moindre mouvement brusque d'un des hommes eût suffi pour faire chavirer la frêle et rapide barque.
Mais rofficier, qui s'était porté sur Favant à la place du harponneur, préparait une longue lance avec laquelle il devait achever la baleine, aussitôt qu'elle allait, en lui présentant le flanc, exposer à ses coups une des parties vitales.
Vingt fois la redoutable lance, un instant balancée en Tair, est prête à partir des mains du bouillant jeune homme.... et vingt fois la baleine esquive par hasard le coup mortel que peut-être elle allait recevoir.
< Halez la ligne, enfans! Approchons davantage, que je lui délivre son billet d'enterrement. »
En effet, la baleine ayant ralenti sa course, la pirogue, à l'aide de sa ligne et d'une partie de ses avirons, s'approcha de l'aileron, et, à une distance d'environ trois brasses, l'adroit marin lança sort fer, qui entra de plus de trois pieds dans la partie mortelle.
A ce second coup, sans doute plus douloureux que le premier, le cétacé plongea aussitôt en faisant sous les eaux une route inégale et brisée ; sort remous et la ligne qui tenait à la pirogue, indiquaient toujours la direction où l'œil impatient du jeune baleinier désirait le voir paraître.
Ce fnt à quelques brasses de leur embarcation que le sein de la mer s'ouvrit pour livrer passage, au milieu du bouillonnement de l'eau, au large dos de la baleine ; bientôt elle lança en l'air, par seè deux évens, deux longs jets d'un sang épais....
f Houra! s'écrièrent les rameurs ; houra ! vous lui avez joliment trouvé sa saignée, lieutenant! i
L'autre pirogue faisait des efforts incroyables pour approcher.
On eût pu voh* dans chacime des figures de eeè braves marins la joie qu'ils éprouvaient d'être lieuls spectateurs de l'agonie prochaine de leur proie.
c Nage un coup, enfant, nage un coup, que Je Tachève aN'ant que les autres s'approchent! * s'écria le chef de la pirogue avec im accent de joie.
L'animal se débattait alors violemment : il frappait l'eau avec force de son énorme queue, et rougissait au loin la mer, en s'enveloppant dans nn tourbillon d'écume toute rose, et produisant un bruit que les échos de la baie se renvoyaient comme des conps de canon.
Cependant le jeune marin profita d'un moment où, fatiguée de sa vaine lutte contre la douleur, la baleine sembla se résigner h mourir; avec quelques coups de lance il aggrava les blessures, et bientôt, faisant encore d inutiles efforts pour fuir, l'animal sillonna de nouveau la mer d'une longue raie de sang ; puife, faisant jaillir par lefe souffles d'énormes morceaux de sang extravasé, il tourna sur lui-même, et son ventre luisant, marqué de hrges taches Manches, ^ montra à la sar^
face de l'eaii rougeâtre. Peu d'instans après K mort de la baleine, la seconde pirogue arriva.
f C'est une belle baleine, monsieur, dit au lieutenartt le nouveau venu.
— Je le crois bien, elle en vaut deux comme noà dernières. Mais où donc sera passé le petit?
^^- Il sera sorti de la baie.
— Remorquons-nous?
— Oui, traînons cela à bord, il n'y a guère qhe deux nlilles ; le capitaine a dû voir ce qui hé passait, il va nous envoyer du renfort.
— Oui, et du tafia! > dit un vieux matelot.
Une heure après, la grosse baleine était solidement amarrée contre V Albatros, et un houra vigoureux s'élança des vastes poitrines de qrtarante marins montés sur les lisses et dans les haubans.
f Mousse! s'écria le capitaine, la goutte à notre monde. Celle-là en vaut bien deux, nous n'en voulons plus! >
Le lendemain, dans la nuit, vous auriez pu entendre, si vous aviez été à quelque distance de l'Albatros, les voix éraillées des niatelots, qui chantaient en virant leur ancre ; celles en fausset des mousses et des novices, qui répondaient ert larguant les voiles : tout cela se dessinant fantastique aux lueurs mourantes du foyer qui avait consumé la dernière baleine.
Jetons maintenant un coup-d'œil sur l'emploi du produit de la pèche de la baleine, et sur les ressources que l'industrie peut trouver et créer du résultat de ces armemens.
L'eniploi ultérieur de l'huile de baleine, éh supposant un accroissement présumable dans le nombre des opérations, est une question d'une grande importance et qui occupe encore la Majeure partie de ceux qui prennent intérêt à cette industrie maritime; il s'agit de trouver l'écoulement d'une denrée dont la réussite probable de tous les armemens entrepris dans nos grands ports, causerait, présume-t-on, l'^ncombremertt.
Cependant il est constant que, le nombre des bâtîmens employés à la pêche de la baleine fùtil double et plus encore de ce qu'il est aujourd'hui, les résultats de ces importantes opérations seraient encore satisfaisans. Lorsqu'il n'y avait en France que six ou sept baleiniers, l'huile de baleine s'est souvent soutenue en rapport avec le cours de celle de colza, et quelqnefois même le prix de cette première a été plus élevé.
Depuis, avec les produits de pèche de nos trente et quelques péchcttrs, nous avons vU souvent encore l'huile de baleine à un taux aussi étevé qu'an temps où dix bàtimens à peine s'occupaient de notre approvisionnement.
Une des causes de cet équilibre dans le prix de l'huile de poisson, en égard à celle de colza, tient à ce que la première, indispensable pour l'apprêt des cuirs et une foule d'autres usage»,
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ne pouvait être fournie par le petit nombre de navires qui importaient le produit de leur pèche ; les corroyeurs étaient ainsi forcés de se servir, pour leurs travaux, d*huiles de poisson et de colza mélangées dans certaines proportions.
Une fois les besoins de ceux-ci comblés par l'importation dans nos ports d'une plus grande quantité d'huile de baleine, les usines, les fabrications du savon vert et l'éclairage viendront imposer les besoins de leur alimentation. En France, bon nombre de petites villes et de bourgs sont encore peu ou point éclairés à cause du haut prix des huiles végétales. L'huile de baleine, sans le secours de préparations chimiques, est très-propre à l'éclairage extérieur. En outre, personne n'ignore que si le gaz avait en France la vogue dont il jouit en Angleterre, ce serait encore là un immense débouché dont les nécessités ne serait point comblées par ce que nous possédons aujourd'hui de baleiniers en France. Au prix de 40 fr., l'huile de baleine peut parfaitement aller en concurrence avec la houille pour la fabrication du gaz '. Ceci explique la disproportion énorme qui existe entre les armemeus des Etats-Unis, qui sont par centaines, et les nôtres, qui n'atteignent point quarante, sans égard encore au chiffre bien différent des deux populations.
Si l'on s'occupait en France de l'application des moyens chimiques dont on tire ressource aux Etats-Unis pour l'éclairage intérieur, le point de perfection où nous sommes arrivés dans cette science rendrait incalculable l'application de cette denrée par rapport aux besoins du pays; un développement considérable en serait la conséquence pour la marine* baleinière du pays.
il est encore une remarque importante à faire, c'est (|ue si, par suite d'une année très-favorable, l'encombrement avait lieu dans nos magasins, le Nord, au-dessous de 50 fr., viendrait s'approvisionner chez nous.
Aussi l'avenir de cette industrie ne présaget-il que de longues chances de réussite tant que les armemens seront bien faits et les opérations sagement dirigées. Nous verrons bientôt, sans doute, notre commerce maritime étendre encore ses entreprises, soit en augmentant le nombre des bâtimens baleiniers à mesure que nos marins s'expérimentent dans la pratique de cette pèche, soit en faisant quelques essais pour la pèche du cachalot, à laquelle on ne parait pas songer, et qui mérite pourtant toute l'attention des industriels. Nous ferons bientôt suivre ce dernier article par un coup-d'œil rapide sur les ressources de cette seconde pèche, qui se lie si étroitement à la pre-
' I/hui1e de t>lanc de baleine produit de quatorze à seize pied de gaz; l^liuile siiu|>le de baleine de dix h douze p eds, par livre. Cliaque i>er conducleur de lumière use trois pieds cubes de gaz fabri>|ué par le charbon; celui qui aura.t Thuile de baleine pour élément en dépenserait à peine un pied 10 centièmes par heure. (Résultats d^expérienccs faites 8009 nos yeux à rfiôpital Saint-Louis.)
mière, tant par ses moyens pratiques que par l'application de ses produits à l'économie commerciale et à l'industrie.
Jcles-Lecomte.
illarmlle.
COIIP-0>OËIL GENERAL.
Pour le Finançais qui ne connaît que les côtes de l'Océan ou de la Manche, et pour celui de l'intéiîeur qui n'a jamais vu la mer, Marseille et les autres ports de la Méditerranée doivent être ua spectacle également nouveau. On conçoit, en effet, qu'une différence d'aspect résulte nécessairement de deux natures dissemblables. Sur nos côtes de l'ouest et du nord, les marées qui tourà-tour envahissent et abandonnent les terres, les vagues énornies, les brumes épaisses, les fréquentes et noires tempêtes qui semblent l'élément naturel de ces bords, doivent leur donner un aspect âpre et sévère que n'ont pas les parages rians de la Méditerranée. Ici tout est moins sublime, mais plus gracieux. Le flot, presque toujours limpide et pur, réfléchit un ciel presque toujours serein, bajgne constamment Ta mc^me hauteur du rivage, et ne se i*etire pas pour laisser à découvert un limon infect. Les côtes, arides sur quelques points, n'en sont pas moins pittoresques; leurs sables qui, semés de parcelles de mica, éttncellent au soleil, leurs roches calcaires et blanches qui, par intervalles, font placé à une riche végétation, forment, avec l'azur du ciel et des mers, les oppositions vigoureuses de couleurs et de teintes qui donnent à ces paysages maritimes tant de chaleur et d'éclat. Et ces beautés de la nature sont rehaussées par le charme des souvenirs, car les rivages de la Méditerranée furent le théâtre de presque tous les événemens historiques qui précédèrent la découverte du Nouveau-Monde.
Ainsi qu'on l'a vu dans deux précédons articles, Marseille ne resta point étrangère à ces événemens. Nous avons dit la part qu'elle y prit depuis sa fondation, 'les progrès successifs de sa puissance, de son commerce et de sa navigation, il nous reste à dire ce qu'est aujourd'hui Marseille, telle que le travail des siècles et la civilisation l'ont faite. Nous jetterons d'abord un coupd'œil d'ensemble sur sa position, son aspect et sa population; nous dirons un mot des établissemens et des édifices qui, sans entrer dans le cadre de notre publication, ne peuvent être omis- dans la description géographique d'une ville, et nous réserverons pour des articles subséquens, spécralement consacrés à ce sujet, les détails relatifs aux établissemens maritimes et au commerce.
détails aiix<(ueli notre spécialité nous astreint à donner pins de développemens.
Marseille, cbeMseu da département des Bou^ €ke»Hln^hône, Tune des plus belles et des plus opvlenCeB cités de la Méditerranée , doit ces avash tâfes à sa situation topographique, à Féteiidve et à la sûreté de son port, où douze cents navires peuvent prendre place. Malheureusement ce port «'a pas aAsez de fond pour les frégates et vaisseaux de haut bord, et n'a pas de rade foraine, car on ne peut donner ce nom à «m golfe exposé à tons les vents» Il ferme un carré long dont chaque cMé, dans le sens de la longueur» est occupé par an double et quelquefois par un triple rang de navires de to«s les pays. Des places pârtico^ Uèrea leur sont assignées, selon lears nations^ kttr proveMnoe, et la nature de leurs charge-
A la droiCie de Feutrée de ^t immense bassin, <pie d e touDes parts encadrent des édifices gran*dioses, se trouve le quai de Rivo^eute^ à gauche teqoat du port. Le premier^ exclusivement bordé par de vastes magasins ou des hangars, ec près* que désert to nuit, n'est peuplé pmdant le jour que de marins, de douaaiersi^ de porte^ix, de fwseurs et jaugeUrs du ooiâmèrce. C'est là que se débarquent les pnniuits des colonies, que des «îHîeps de tirbs sont occupés À rteter, à Irainer dés «dis, i vanner du Ué ; là aussi se trmivottt le i^rml destiné an mêmes usages, la plaee aux hnles^ la machme à mftter, plus loin le ofaantier de oitetruction et te nouveau bassin de <^arénage» Nous aurons à revenir sur quelques-uns de ces éiai>lisoemens.
Le qoai du port commence à la Gonsigiie mi se tennîne à la Cannebière, vaste place toajours nnionée ^ populease, et (jni rappelle au voyageur œ qu'il a vu de phm beau en ce genM, dans les pr^ «Hères villes d'Europe. L'Hôte tde-ViUe, placé à égale dlstattoe à peu près de la Consigne et de la Cannebière, divise ce quai en deux parties d'âne pfaysioDomte bien dktinote. C'est, de ta Consigne à THôtel-de-YiUe, le quartier SainthJean, avec sa p^pntation de pécheurs, de marchandes de poissons, «es petits cafés, et ses magasins, engoa^htmnés, de tMs les œtensiles, voilures «t agrès cpu entrent dans t'amement cfun navire. Au-âelÀ»
c^est une population élégaate> ce sont les arts, le hute, de somptueux cafés, de riches magasins d-opliques> de fravnres, d'horWgerie^ d'objets d'histoire Hat»mUe> devant lesquels s'arrête la fcnle^ Au point d'intersection est une place potée en taviçes dialles, oA, à l'heune de la bourbe, dont ta salle faôt partie de l'HôteKde-ViUe, se déf^orge le trop plein des négocians et des courtiers. Lt i^file duqnai, pMé en 4>rtques, offre aux promet neurs nn sol constamment sec; une tempélratiH^ douce et abritée l'hiver des freidà pi^aas qu'a*- R>ène quelquefois le mtsiro/(ventdanord^ottest)« K ces agréffiens il faut aj^mter» comme distrac*