DÉSERTION
Cependant une volonté patiente, obstinée, inflexible , une vigilance de tous les instans, avait à la fin triomphé de tous les obstacles.
Les njomens qu'Havas et Souville ne pouvaient consacrer à leur ouvrage, ils les passaient au mi- ' lieu des antres prisonniers, et, autant que possible, sous les yeux des surveilians anglais. Leur air ouvert , leur franche galté, écartaient alors toute défiance ; s'ils travaillaient, leur attention
était autant portée au dehors de leur cabanon que sur leur ouvrage ; au moindre bruit, une discussion animée, (les reproches ou des éclats de rire déviaient la curiosité qu'eAt pu exciter leur présence habituelle dans le même lieu.
C'était ainsi qu'ils avaient tout surmonté.
Le trou était fait sans qu'un léger bruit, une pointe qui se rompt, untragment de bois qui éclate, une scie qui vient à crier, eussent appelé un soupçon sur leur travail; sans qu'une absence trop longue, un isolement trop constant eussent excité l'attention et la curiosité de leurs compagnons; sans qu'un oubli, une alvéole mal bouchée, un fnpr^ ceau de bois, le moindre débris, eût éveillé la police du ponton en frappapt le regard des rondes ou celui des surveilians; ils avaient tout vaincu, tout surmonté d^ms quelques mois. Au commencepaent de janvier l'ouverture était prête, tous leurs préparatifs d'évasion étaient achevés, toutes leurs mesures étaient prises ; vint une occasion favo» rable, ils pouvaient se mettre à la mer.
Mais les difficultés et les dangers de leur opéra** tjon leur en avaient trop vivement révélé le prii^ pour qu'ils en compromissent la réussite par une tentative d'exécution trop précipitée ; Us attendirent que les circonstances groupassent autour de leur évasion toutes les chances de succès dont il était humainement possible de se rendre maitre» pour en tenter la réalisation,
Une prudence timide pouvait, d'un autre côté, frapper également leurs espérances en éventant leur projet. Ces préparatifs, qui avaient jusque là déjoué tontes les précautions de surveillance de la garnison, pouvaient être trahis par up acçi* dent.
Les prisonniers avaient donc bien résolu de saisir le premier moment favorable que leur offrirait le hasard. Cet instant se présenta enfin.
On était au 9 janvier.
Le 9 janvier fut une de ces tristes journées d'hiver dout le froid et le vent rendent l'humidité plus saisissante ; la brume, dont le voile grisâtre avait toute la matinée pesé sur la baie, s'était sur le soir condensée en gouttelettes, ou du moins semblait s'être changée en une pluie fine qu'em-
f)ortait une brise d'aval, et dont chacune de ses ntermittences semblait raver l'air.
Cette journée s'écoula bien lentement pour les deux amis; cependant l'enjoAment naturel qu'ils apportèrent dans toutes leurs relations avec leurs camarades de captivité n'eût pas laissé deviner les impatientes préoccupations qui, de temps en temps, couraient coiQme un frisson dans leurs chairs, et jaillissaient comme une étincelle dans leur regard.
|[avas ïoême, pour la première foî§ de sa vie peut-être^ parla avçç asse« 4'bonnèteté h ses surveillant.
La nuit arriva enfin ; elles furent bien longues les premières heures que le§ deux captifs durent
passer sur leur grabat dans l'attente et Tobscurité !
Le bruit des pas, le bruit des voix retentit longtemps encore sur le pont et dans les couloirs après que le temps du sommeil eut commencé pour les prisonniers; mais ce bruit, s'effaçant insensiblement, se perdit dans un silence que ne tarda point à interrompre un bruit de pas réguliers.
C'était la première patrouille de nuit qui faisait sa ronde ; elle ne fut pas rentrée dans son corps-de-garde, que les deux amis, agenouillés près de quelques objets qu'une lumière vacillante éclairait à peine, se livraient aux derniers préparatifs de l'évasion.
L'heure de la liberté avait sonné pour eux.
Aucune des précautions par lesquelles la prudence pouvait assurer le succès de leur tentative n'avait été négligée ; tous les dangers avaient été prévus, et les deux marins avaient trouvé dans le dénùment de leur prison les moyens de les combattre et de les vaincre.
Le plus grand danger pour le trajet qu'ils allaient entreprendre provenait de la rigueur de la saison; certes il était à craindre que Timpression de la mer, dans ces nuits d'hiver, ne vînt roidir leurs bras dans son saisissement glacé. Ce danger même devait sembler inévitable; les deux amis avaient pourtant les moyens de le prévenir : ils avaient conservé tout le rum et toute la graisse d'os qu'ils avaient pu, depuis quelque temps, se procurer dans le ponton. Ces provisions leur suffisaient pour échapper à ce péril.
Après avoir donné par une friction alcoolique plus de tonique et plus de souplesse à leurs membres, et spécialement à leurs articulations, ils s'enduisirent tout le corps d'une couche de graisse, et se dérobèrent ainsi à l'action immédiate de la
mer.
A cette précaution ne s'arrêta point leur prévoyance ; toutes les autres difficultés furent calculées et résolues avec autant de bonheur et d'intelligence, — moins une seule, un danger de mort ! — Quelques galettes de biscuit , un compas, un couteau decoleur et une petite vessie pleine de rum , placés dans leur chapeau , formaient, avec une boîte de pêcheurs où étaient renfermés des vêtemens, tout le bagage des deux déserteurs.
Les dernières dispositions faites, la lumièreéteinte, l'embrasure de salut fut ouverte.
Havas, ayant alors avancé la lête en dehors du vaisseau, resta un instant attentif pour écouter s'il n'entendait point quelque bruit alarmant.
Depuis long-temps, déjà, le calme silencieux de cette nuit n'était interrompu que par le frôlement du vent d'ouest sur les tames, que par le clapotement des lames dont la blanche écume jaillissait sur les noires préccintes du ponlon, et
par le cri de veille que les sentinelles se transmettaient à des intervalles réguliers.
Rien ne s'opposait à leur départ.
Havas s'affala doucement le long d'une corde fortement attachée dans l'intérieur de leur cabanon, et à laquelle il resta un instant suspendu après son immersion.
Qu'éprouva-t-il alors? Fut-ce l'impression froide de la mer, ou le bonheur de se sentir libre qui frappèrent de sang son cerveau? Sa première impression, en plongeant dans la mer, fut un court instant de vertige; mais le dominant aussitôt, et retrouvant toute son énergie dans sa volonté, il poussa sa boîte au large et prit son élan à la suite.
Souville, saisissant la corde à son tour, se laissa glisser le long de la paroi extérieure du bâtiment ; mais, soit que le Tactionnaire fât devenu plus attentif, ou que Souville eût fait quelque |)ruit en plongeant dans l'eau, il n'avait pas tiré une. brasse que le cri d'alarme était donné.
Dans un instant tous les soldats étaient sur les passa vans; des torches de goudron jetèrent bientôt leurs lueurs rouge&tres sur la* mer, où les balles sifflèrent dans la direction où se devaient trouver les déserteurs.
Les deux amis, loin de s'effrayer, ne nagèrent qu'avec plus d'ardeur pour se soustraire aux embarcations qu'on allait mettre à leur poursuite, en se réfugiant dans un des navires les plus voisins.