‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 36 sur 70 · LA CROWN · texte numérisé non relu

LA CROWN

Les premiers jours de la captivité se tratnè<rent pour Havas dans une douloureuse apathie^ d'où purent à peine l'arracher les milles tortures du régime sous lequel devait désormais ployer sa vie; mais cette basse tyrannie, dont les instrumens étaient des geôliers, loin de changer ce premier abattement du prisonnier en un long marasme, lui rendit au contraire toute son énergie.

Il ne pouvait se le dissimuler : une longue vie n'était pas possible dans ces prisons sépulcra^ les; quand ce système de torpeur n'eût pas dû le tuer, lui jeune et fougueux, pour qui le mouvement était un besoin, l'atmosphère de ces cabanons n'était-il pas un poison dont l'action, pour être lente, n'en était pas moins fatale? Mort pour mort, il crut devoir préférer celle qui, en abrégeant son agonie, lui offrait encore un espoir de liberté. Une pensée d'évasion ne sortit plus dèslors de son esprit.

S'il errait au milieu de ces échoppes, de ces cabanes, de ces métiers, de tous les aménagemens divers enfin qui avaient, à la longue et par l'industrie des détenus, donné à certaines parties de la prison l'aspect d'une petite ville manufacturière, ses regards se portaient involontairement sur les coins les plus cachés, sur les passages les plus perdus.

Chaque fois qu'il se trouvait en rapport avefc plusieurs de ces hommes, si différens de goûts, de caractères, de mœurs, que les revers maritimes avaient parqués comme lui dans cet entre-pont» il s'efforçait d'apprécier, en les étudiant, les ressources que son projet pouvait rencontrer en eux.

C'était ainsi que par l'exploration des lie.ux et l'examen attentif des hommes, il s'efforçait de réunir en faisceau tout ce que le sort lui laissait d'élémens de succès.

Son idée, loin de se rebuter en heurtant des difficultés et des obstacles, se développait, se mûrissait , prenait plus de force et d'insistance chaque jour ; il n'y avait cependant encore associé personne, lorsque le capitaine Souville, de Calais, fut transporté du ponton V Assistance à bord de la Crown.

Le capitaine Souville était un de ces braves corsairiens qui, fidèles aux principes de la course^ évitaient autant que possible la rencontre de tout croiseur, mais qui, une fois forcés d'accepter k^ combat et de donner le travers, ne livraient leurs navires à l'ennemi que lorsqu'ils ne formaient plus qu'une ruine, — et c'est ce qu'il avait fait quelques moi^ auparavant «

Avec cette fou^e in^atiente qui distingue le Français de tous les autres peuples, et Tofficier corsaire de tous les autres Français, il n'avait point été long-temps dans la batterie d'un ponton sans que plusieurs tentatives de désertion n'eussent révélé sa présence et appelé la survtBÎUaiice la pltisrigonfeuse sur lui. CoBHne, Malgré lactivité de ses geèliers* de nouvelles ruses avaient altosté chaque jour qu'il était Ioîa d'avoir renoncé a ses projets» on l'aVait fait passer à bord de ia Crmbfii

Le capitatikc Rose devuit, à iâ sévérité de la discipline qui régnait sur mm p<mtûo, une réputatiou d'activé vigilance, qui faisait mettre sous son commandement les prisonniers les plus audacieux et les plus entreprenans»

L'identité de leur caractère et la communauté de leurs voeux eurent bientte réuni HaVas eC Sou^ ville dans rintimité la plus complète.

Leurs projets rapprocbés et attentivement «xaHiinés se féconderait de leurs idées mutuelles.

Bavas fit connaître à son ami toutes les re»sources matérielles ^'offirait !a Crown; Souville, ^uels moyens il avait déjà employés pour tromper la police de ses guichetiers : cbacun enfin apporta ttmte son intelligence et son activité pour la réalisation d'un projet dont le succès ne pouvait reposer que sur les chances les plus vacillantes et les phts douteuses.

Le «Mt3(»ir6 du capitaine Souville fut une congèle précieuse pour Ust\t^ ; outre qu'il parlait l'anglais avec une perfection pure de tout accent^ les nombreuses relatidis que lui av^it crées en Angteterre son éducation , foite à Douvres, lui ]^niftirent de se procurer Targont, le mobile le plus puissant qu'ils pussent appliquer à leurs des* seins.

Les dent amis se mirent h Vùmvrè.

Ce Alt dans le premier travuil qu'ils purent ap^» précier toutes les difficultés qu'ife allaiettt avoir à valnoi^. Les kistrum^cis qui eussent rendu leur tAcbe meins longue et moins pénible lew manquaient, sans que la surveilkmce cp planaii sur les rapports eîttérte«rs lettr permit reqpoir de se les procurer jamais; In nécessité leur fit eepend)Mit trouver en eu&Hnémes les ressources qu'ils ne pouvaient tirer du debors» Des cercles de barrii^À leur servirent à former des scies ; des morceafux de fleuret devtnrem des vrilles dans teurfe mains ; ib purent donc comiMno^ leur tra* tail-

Ce travail n'était point Fœuvre d'un jour.

Pour pratiquer dans la muraille du ponton une ouverture, il fallait percer des bordages de buit à dix pouces d'épaisseur^ et un membre

d'un pied environ d'équarrtssage; et cette opération, que la surveillance seule des geôliers n'eût pas rendue sans difficultéi lors mèaie que les deux prisonniers eussent possédé les instrumens nécessaires, ils devaient l'exécuter presque sons mbyens d'action, à l'insu même de leurs compagnons d'infortuuet encore ne pcmvaient^ls y travailler qu^ le ietif% pendant lequel les soldats anglais frottaient et briquaient le pont. Le reste de la journée^ ils pratiquaient le plus de trous possibles ù l'aide dé leurs bouts de fleuretst puis» le soir venu» ils mastiquaient » avec le soin le plus scrupuleux > tomes ces vacuoles> pour les soustraire aux inspections faites par les rondns et les geôliers.

La longueur et les dif icidtés de l'opératiott que nécessitait leur entreprise n'éimeat point cepen* dant ce qui exigeait de leur part le plus d'ardeur obstinée et surtout le plus de prudence. U falbii qu'ils écartasseiU loin d'eux jusqu'à rocid>re d'iui soupçon. Il ne leur fidlait dmc pas troaiper seu* lement la vigilance de ces rondes qui, chaque jour, dans leur visite du 6oir> examiMÛent et fralppaient à coups de barre d'anspect les bords intérieurs et extérieurs du ponton ; mais ce qui demantteit un «^ploiement de dissimulation et de ruse bâm plus difficile, il fallait tromper le regard dn ces nû» sérables qui , foulant aux pieds tout sentiment d'bonneur et d'humanité^ se faisaient, pour quelque ignoble salaire, les espions des argonsins glais et les dénonciateurs de leurs frères. Si espion est le vice multiptié p^r le crime , que sont de pareils êtres, stmm la seconde puissancn de cet odieux résultat I

C'était un singulier spectacle que Taspèct mo* rai de l'intérieur de ces prisons I que cette société née des exigences qu'avait dû développer «ne existence collective resserrée, par la captivité^ entre <|Batre parois de ptancbes ! que ees muenirs feçonnécs par les nécessités joumatières de cette société !

Si les froissemens que nos Srystèmes sociaux font subir à la nature kumaine sont la sonrce de toutes les perturbations dbnt notre dvilisaiton abonde, qtie d'exagérations, ~ mottstruositée dans les vices, bizarreries dans les usages, tié* roisme dans les sentimens et dans les vertus,^— ne devaient pas surgir de l'étroit espace où, dans ces cachots, se trouvait prise et boiicWe la vie !

Ce serait une étude féconde en observations et en enseignemens que celle feite attentivenent sur cette agglomération d'individus, qui, le froM et le cœur écrasés sous le niveau d'une eppressioii inlmmame, s'y était créé des usages> des préjugés, des lois, des tribunaux, une orguttisutkm sociale enfin ; — que l'étude feite sur oeito nature comprimée, sur cette nature qui, obstruée dans tons ses épancbemens normaux, était contrainte de laisser échapper sa puissance: -^activité, pas* gionsy -^en jets excentriques.

Pour Bo pas non» écarter de netre sujet, noua ne jetterons qu'un coup-d'œil aur le point qui a causé notre digression.

On ne concevra l'excès auquel étaient pousses les sentimens dliorreur et de baine soulevés par un espion dans les pontons, qu'en réOéchissant à toutes les affections déchirées par une pareille trahison, et à l'espèce de solidarité de souffrances et d'espoirs qui régnait parmi œs infortunés.

Vendre un trou, ce n'était pas seulement ^téri-r Iiser le long traiail où quelques pa^tres détenuf avaient souvent usé tout ce que leur *me avait d'ardeur, de force et de patience; rendre vain tout ce qu'ils avaient; dâ s'imposer d'inquiétudes, de fatigues, de privations et de peines : ce n'était pas le simple assassinat matériel que l'on commettait «n rejetant un homme dans ces cales dont l'air iivait du poison, c'était encore le condamner à un long supplice; c'était l'arracher à sa oatrle, à sa femillei à touus les joies du sol et du loyer natal» que lui avaient déjà rendues ses espoirs ; c^était l'arracher à tout, à la liberté !

Aussi oeux qui n'ont pas langui et souffert dans ces vieilles carènes ne pourrontJls guère apprécier l'exécration que causait un tel crime que par les vengeances auxquelles il poussait les prison-

miers.

Un espion était découvert. Les circonstanees de son i^fomie se levaient-elles avec évidence pour l'accuser? ce n'était souvent qu'un cri, qu'un mouvement, et le misérable était en un instant saisi, frappé, disloqué, écartelé en vingt lambeaux, auxquels la mer ouvrait une sépulture.

Si l'accusation ressortait de soupçons qui eussent besoin d'être appréciés, rapprochés, comparés, un tribunal s'improvisait pour examiner et prononcer. Favorable, la sentence était respectée. La condamnation était exécutée sur- le -

chanap.

Souvent les soupçons, dénués de preuves, se changeaient en querelles particulières; les hommes încompétens à prononcer, on en appelait au jugement de Dieu. Deux lames de rasoirs ou deux branches de compas, attachées à deux baguettes, servaient d'armes, comme nous l'avons déjà dit, pour ces cngagemèns quelquefois légers, quelquefois mortels.

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