‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 44 sur 70 · UNE RUSE · texte numérisé non relu

UNE RUSE

Toutes les mesures que, dans leur position, commandait la prudence, furent arrêtées et suivies d'abord avec succès.

Les conditions d'échange stipulées et payées en partie à des vétérans, qui ne demandèrent pas mieux que de réaliser leurs droits en belles et bonnes guinées, les deux soldats improvisés s'ingénièrent à assurer le succès de leur nouveau rôle.

Une infusion de tabac eut bientôt donné à leur visage la plus belle couleur de bistre dont puissent bronzer le teint d'un honnête créole les rayons verticaux du soleil des tropiques; une paire de favoris, grâce aux ressources inventives de l'imagination du prisonnier, encadra, dans un instant, leur figure, dont la lèvre supérieure se cacha sous une moustache qu'eussent enviée nos braves de l'ex-Sambre-et-Meuse. Les lambeaux d'un habit d'uniforme, dont l'ancienne couleur bleue s'était dégradée dans une teinte grisâtre, complétèrent cet accoutrement moins militaire-que grotescpie»

L*>ftst&nt dtt débarquenlënt ai^ivé, leë deux marins se gli^èrent bârdknent d&nd les rangs de leurs nouveaux compagnons, SoUville d'uti air d'apathique insouciance^ Havas écartant la défiance en fredonnant u& tieux refrain de gaillards.

Lenr dégtiisement était si complet, qu'ils ré-^ pondirent à Tappel et passèrent dans les chaloupes sans arrêter un instant le regard des officiers ou des autres surveillans;

Le signal du départ donné, les bosses furent larguées et les chaloupes poussèrent du large. Havas et Sotlville sentirent leurs poitrines se désoppresser.

C'était une de ces belles matinées d'été, sereines et tièdes même sous le ciel brumeux de la Grande-Bretagne. Un léger voile de brume, que doraient les rayons du soleil levant, enveloppait encore les côtes de la baie, dont il semblait estomper toutes les irrégularités et fondre tous les tons. La mer, sous un joli frais soufflant du rivage, s'agitait en petites lames (Jtii crépitalefit contre les embarcations, et dont les mille mouvemens irréguliers fatiguaient Tcëil.

Les deux déserteurs, respirant avec bonheur ce grand air, cet air libre, sentaient s*évahouir leurs dernières craintes à chaque embardée qui portait les embarcatîonsvers le rivage, lorsqu'une yole , se détachant de la Crown, s'élança dans leur sillage.

' Ha^as et Souville, en apercevant cette barque légère qile les efforts simultanés de dix rameurs faisaient voler sur leurs traces, Sentirent leurs cœurs se desserrer sous de nouvelles appréhensions. Ils se regardèrent en pâlissant, eux dont l'aspect de la mort n'avait jamais fait changer le visage. Mais le rapide canot, après avoir atteint leurs eattt, continua sa coursé sans les inquiéter. II h'Uvait dohc pas été envoyé à leur poursuite. Cette! alarme d'Un moment ne fit, en s^évanouissant, que donner à leur espoir plus de sécurité et dé confiance.

Enfin les chaloUpes touchèrent aii rivage : un pas encore, les deux amis vont être libres! Insensibles au mouvement et à l'agitation qui suivirent sur les chaloupes l'accostement du quai , ils se^hûtèrent d'en franchir les marches de granit. Mais la vue du commandant de la Crown vint bientôt glacer la joie intérieure avec laquelle ils avaient mis le pied sur la rive.

Celui-ci, debout sur la jetée, les mains croisées derrière le dos, regardait avec attention défiler les prisonnier^ ; ayant reconnu Havas et Souville, autant à leur démarche qu*à la surprise qu'ils ne purent maîtriser à sa vue, il s'avança aussitôt vers eux.

t Vous ne m'attendiez pas ici , mes gentilsbonttnes, dit-il, en prenant Havas par une moustache (\u\ lui resta daUs la main. N'est-il pas vrai que Ton n'a pas encore échappé à ma surveil-

lance lorsqu'on est parvenu à tromper mes yeux? >

Toute dissimulation était Impossible. La crainte pourtant de compromettre les deux soldats qui étaient restés sur le ponton, leur fit chercher quelques excuses à Un stratagème dont le but était la justification la plu^ complète. Le capitaine Ross leur témoigna une bienveillance qui leur cdUsa pourtant moins de satisfaction que de surprise.

Forcé par les dispositions précises du règlement des prison^ de lès conduire devant le commissaire du dépôt , le commodorê Woodreff , il pria ce dernier, avec cette spirituelle bonhomie que l'on trouve rarement, et qu'à cette époque l'on trouvait plu^ rarement encore dans les marins anglais, de les laisser suivre la destination de leurs compatriotes, de crainte, ajouta-t-il, qu'à force de trouer son ponton ils ne finissent par le faire couler bas;

Le commodorê, vieil officier à qUi cette place avait été donnée comme une retraite, était un de ces moroses Anglais dont l'air sombre cache un caractère plus dur peut-être encore que sévère ; aussi la demandé du capitaine Ross, malgré la bonne grâce avec laquelle il l'avait présentée^ essuya-t-elle un refus âpre et précis.

c Capitaine, la prime que IW doit accorder à la désertion n'est point la liberté, mais bien le ca-* chot le plus près possible de la carlingue. Que l'on y mette donc ces messieurs. Quant aux tenta-* tives qu'ils pourraient faire à l'avenir pour s'évader, c'est à vous de les déjouer par votre vigl* lance ; c*est votre mission, c'est votre devoir !

*— Puisque l'on nous sépare de nOs compa^ gnôns, dit alors Havas, monsieur le commodorê voudrait-il avoir la complaisance de nous faire rendre nos sacs.

— C'est juste : capitaine, donnez des ordres.

— John, dit celui-ci, allez chercher les effets de ces messieurs, et apportez-les tout de suite

— Ne seraient-ce point les deux paquets que l'on a déposés dans le corridor?

— Faiies-iës voir. »

Les deux paquets furent apportés. C'était en

effet le bagage des deux prisonuiers.

La précaution du commodorê détruisit l'espérance qui avait dicté cette demande au docteur Havas. L'ouverture de ces paquets y fit découvrir deux habillemens complets de gentletnan, ainsi que les instmmens qu'il s'était procurés pour s'évader de l'endroit où devait avoir lieu la couchée du détachement, et où leur substitution n'eut point été long-temps sans être découverte.

La prière indirecte que durant cette visite le commandant du ponton renouvela au commodorê, ayant encore essuyé un refus net, les deux amis furent reconduits à bord de la Crown.

M^MH

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