AMOUR
Le commandant du Saint-Antoine avait une épouse, et son épouse habitait le ponton avec lui.
C'était une de ces belles Anglaises comme on n'en trouve <|ue dans les salons aristocratiques de Londres» belle en tout point, blonde, grande et svelte et gracieuse; d'une mélancolique nonchalance à faire détester la pétulante gentillesse de nos femmes ; d'un vague sentimentalisme à faire détester la fougue passionnée des femmes espagnoles, que Byron préférait tant aux roses pâles de son pays, comme il le disait, le grand poète.
Cette femme avait une petite fille charmante : de bonnes joues roses, de grands yeux bleus et des cheveux dorés à noyer sa tête, si un ruban ne les eût captivés sur son cou ; enfant pétulante et gaie, fraîche comme une fleur, vive comme un oiseau.
Havas ne voyait jamais cette petite sans un secret plaisir, fatigué qu'il était de la figure âpre et morose de ses gardiens; chaque fois qu'il la rencontrait, il avait un sourire et de douces paroles pour elle.
L'enfant, qui sur le ponton ne connaissait de caresses que celles de sa mère, était sensible aux attentions du prisonnier; aussi ne fut-elle point long-temps à se familiariser avec lui. Son ami le Français, comme elle l'appelait, ne paraissait point, à la fin, sur le pont, lorsqu'elle s'y trouvait, qu'elle ne s'élançât aussitôt à sa rencontre.
La dame anglaise, qui avait d'abord paru indifférente à cette intimité, ne tarda point à manifester par un regard bienveillant, ensuite par un sourire, la reconnaissance que les prévenances du Français pour sa fille avaient éveillée dans son cœur de mère.
Le sourire de cette femme fit concevoir au jeune prisonnier un espoir que la raison lui eût démontré comme une impossibilité, si le Français eût consulté sa raison au lieu de son amour; mais ce fut de ce dernier que le docteur Havas prit conseil. Il n'eut plu^ qu'im désir^ celui do
parler à cette femme. Les occasions ne lui manquèrent pas.
Trouvant autant d'ennui dans la société que pouvait lui offrir le ponton, qu'elle en éprouvait dans le séjour du ponton lui-même, mistriss B... semblait ne se complaire que dans Tisolement , soit que dans Fintérieur de son appartement eHe se Ûvràt aux soins de sa famille et de son ménage, ou qu'elle vint goûter quelques heures de méditation et de lecture solitaires sur l'arrière du vaisseau. Havas profita de ces derniers instans pour s'entretenir avec elle : ce furent d'abord quelques paroles de pure politesse que la jeune fenmie accueillit avec une bonté exquise, puis quelques conversations qui prirent à la fin le caractère intime de ces longues causeries dont les paroles s'empreignent insensiblement d'amour.
Les progrès que fit Havas dans les sentimens de cette femme furent d^autant plus rapides qu'elle l'aimait déjà pour l'affection qu'il témoignait à sa fille, avant qu'elle l'aimât pour la tendresse que lui exprimèrent ensuite toutes ses paroles. Cependant la crainte de se priver du bonheur qu'il goûtait auprès d'elle , empêcha quelque temps le jeune marin de lui révéler plus clairement son amour; ce ne fut qu'après une longue conversation où il lui avait dépeint toutes les souffrances morales de la captivité, avec cette poésie d'expressions que trouve seul un prisonnier, parce qu'elle lui vient du cœur, qu'il se hasarda à lui en faire l'aveu.
La jeune femme, déjà tout émue, rougit et baissa les yeux.
Havas comprit qu'il était maître d'elle, car il vit qu'il était aimé.
Depuis ce moment, pour Havas, chaque jour fut marqué par un nouveau degré d'indépendance. Cette femme trouva tant de ressources et une adresse si ingénieuse dans son amour, qu'elle finit par l'introduire auprès de son mari, duquel, par son esprit et par mille petits services hygiéniques et médicaux, il devint bientôt l'homme indispensable.
L'absence du commandant permit un jour aux deux amans de passer plusieurs heures ensemble. Ce jour-là, Havas, assis sur un canapé près de sa jolie maîtresse, soutenant d'une main sa taille, et de l'autre pressant celles de son amie, lui parlait du bonheur qu'il éprouverait s'il pouvait jouir d'un instant de liberté avec elle, errant sur l'herbe des champs, sous les branches vertes, respirant un air libre; — cette femme, après l'avoir regardé un instant avec mélancolie , lui promit de le faire descendre à terre.