‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 68 sur 70 · COMBAT DU DÉTROIT DE GIBRALTAR · texte numérisé non relu

COMBAT DU DÉTROIT DE GIBRALTAR

Toute espérance de remorquer les vaisseaux français fut perdue. Quelque favorables que les vents pussent devenir, il fallait mettre ces bâtimens en état de porter la voilure indispensable pour sortir du golfe et tenir la mer.

On y déploya tant d'ardeur, que la nuit ne suspendait point le travail ; le 12^ au matin, tout fut prêt pour le départ.

Don Juan Moreno laissa se faire la marée; cette mesure avait un double avantage : cette

* M. Jal, dans un outrage pnbUé U y a deux ans, attribue, sur la foi d'une tradition admise parmi les marios, la mort de Suffren à une blessure reçue dans un duel. Cette assertion n'est point autrement justifiée.

côté rocheuse offrait alors des eaux plus profondes, et le mouvement du reflux donnait plus de force aux courans qui portaient en mer.

Dès que le flot battit le plein, le signal d'appareillage fut donné. Il était deux heures de relevée.

Bien que le ciel fût pur et la chaleur excessive, la brise, qui dès le matin soufflait assez fraîche, n'avait point perdu de sa force. Le sillage du vaisseau chef de ligne fut suivi par toute l'escadre. Dans ce mouvement, la division espagnole forma sa ligne de ])ataille au vent des bâtimens français; mais la brise, au lieu de fraicbir à mesure qu'approchait le soir, faiblissait d'une manière plus sensible d'instans en instans. Un de ces calmes au milieu desquels le vent se joue irrégulièrement par risées, ayant surpris Tescadre à la hauteur de Gibraltar, les vaisseaux ne purent plus dès-lors conserver les positions qui avaient jusque là régularisé leur marche.

L'amiral anglais, proGtant de quelques rafales de l'est, vint en ce moment se mettre en ordre de bataille, au vent de la flotte combinée. Cette manœuvre donna lieu à un léger dissentiment entre les amiraux espagnol et français. Les statuts réglementaires de la marine castillane imposent au chef maritime l'obligation de passer à bord d'une frégate lorsqu'il se trouve en présence de l'ennemi. Don Juan, conformément au dispositif de Cette ordonnance, ayant porté son pavillon du Réal-CaHoB sur la Sabine, eut à vaincre une répugnance, fortement exprimée, pour déterminer le contreamiral Linois à se. rendre auprès de lui ; la nécessité de concerter les mouvemens et la transmission des signaux triompha seule du regret qu'éprouvait ce dernier de quitter le Formidable, Contraint enfin parles exigences de la hiérarchie militaire de céder, à la volonté de l'amiral espagnol, il confia le commandement de son vaisseau au capitaine Troude, qu'il avait déjà appelé au remplacement du brave Lalonde.

Au coucher du soleil, tous les vaisseaux de la flotte franco-espagnole avaient réussi à doubler ' le cap Carneroy en profitant habilement de toutes les variations ^t de toutes les risées de la brise. L'Ànnibal seul, qui, malgré la remorque de la frégate l'Indienne, n'avait pu parvenir à s'élever assez au vent, s'était vu contraint de regagner le port d*Algéziras. L'approche de la nuit ne laissait pas sans danger la position isolée de nos vaisseaux disséminés, par les caprices du calme, dans les oaux où se trouvait une escadre ennemie. Don Juan tâcha de parer à tout malheur; ayant pris la panne à une lieue sous le vent de la division anglaise, il donna le signal de ralliement à la flotte, et la brise s'étant levée à l'approche de la nuit, la ligne se forma sans peine. L'ordre de front fut formé aussitôt. La Sabine^ passant alors sur l'avant de la colonne, alluma ses fanaux, et transmit à tous les bâtimens l'ordre de laisser arriver sur le détroit.

Si l'on considère la composition de la flotte aUiée, on concevra quelle devait être nécessairement la différence de marche entre des bâtimens tout fraîchement sortis des bassins, en lest convenable, et une division toute délabrée des suites d'un long combat, et dont le mauvais état de la mâture défendait toute harmonie avec les exigences de la marche. L'imprudence des dispositions prises par l'amiral ressortira clairement de l'impossibilité de leur réalisation. Ce qui devait avoir lieu arriva. La première évolution fut, malgré Tobscnrité naissante, exécutée dans le meilleur ordre ; mais l'ooibre étant venue à s'épaissir, les bâtimens cessèrent de pouvoir s'observer les uns les antres ; tous alors perdirent leurs espaces respectifs, selon que leur voilure et l'état de kur carène rendirent leur marche plus lente ou plus rapide. Les lignes ainsi mêlées, nul ne put conserver son poste.

L'amiral anglais, qui jusqu'à cet instant avait maintenu sa division au vent de la flotte hibérofrançaise, profita de cette confusion pour forcer de voiles et rejoindre les derniers vaisseaux. La nuit s'était complètement faite; la clarté des étoiles donnait seule quelque transparence à l'obscurité. Sir Saumarez, voîdant inquiéter la marche de son ennemi, ordonna à quelques-uns de ses bâtimens d'attaquer larrière-garde. Cette démonstration devait avoir un succès auquel était loin de s'attendre celui qui la commandait. Le 5ifperbe laissa arriver entre le Réal-Carlas et l'Her* ménëgilde, lâcha sa bordée dès qu'il se trouva par le travers de ces deux trois-ponts, et, continuant toujours sa marche, disparut dans la nuit.

Une confusion extrême suivit cette attaqoe subite à bord des deux vaisseaux espagnols, que les hasards d une manœuvre de nuit avaient placés à la queue de la ligne. Ces bâtimens, n'ayant point eu connaissance du passage rapide du navire anglais, se prirent Tun l'autre pour vaisseau ennemi, et engagèrent entre eux un combat d'antant plus terrible que leur rapprochement rendait leur feu plus désastreux. Cette lutte fatale durait depuis long-temps avec un acharnement qui ne faisait que confirmer les combattans dans leur malheureuse erreur, lorsqu'un grain rapide, et dont l'approche n'avait pu être observée dans la confusion du combat, poussa les deux navires l'un vers l'autre. Cet abordage, qui devait terminer cette affreuse méprise, la dénoua par un dé« sastre.

Plusieurs centaines d'hommes, tués par les vo* lées acharnées des deux vaisseaux et par la chute de toutes les parties du gréement qui s'écroulaient; encombraient de lambeaux mutilés et dé débris humains les passavans des deux vaisseaux, dont l'abordage subk augmentait la c(mh fusion.

Le feu, qui pendant l'engagement s'était d^ claré à bord du JUal^Cartoe, ayant éclaté avec violence, les flammes qui le dévoraient eurent en

un instaBt gagné rHermàîégilde. Il devint impossible aux deux vaisseaux de se séparer.

Le bruit de ce combat, dont les deux flottes alors mêlées et confondues ignoraient les adversaires , avait répandu dans les équipages une alarme que vint augmenter Taspect de ces deux vaisseaux embrasés. Tous les navires, redoutant un sort pareil, s'empressèrent de s'éloigner de ce foyer mobile, dont le vent pouvait leur apporter des lambeaux enflammés, ou vers lesquels auraient pu les entraîner les grains et les rapides tourbillonnemens de l'air.

Ce fut un tableau bien effrayant que celui que formaient ces deux immenses vaisseaux confondant leur incendie, dont les sombres reflets, se projetant sur la mer et sur les. trois flottes, allaient rougir jusqu'aux deux rivages du détroit. Les mâtures détachèrent quelque temps leurs noirs squelettes sur un fond de flammes avant de s'écrouler avec un fracas qui fut suivi de l'explosion des deux vaisseaux. La mer et les deux terres voisines frémirent à cette épouvantable secousse, et, un à un, tous les débris s'éteignirent dans les flots, qui, comme le ciel et les côtes, reprirent leur funèbre obscurité.

Sur les deux mille hommes qui composaient les équipages de ces vaisseaux, trois cents à peine échappèrent à ce désastre !

Le Sainf- Antoine, démâté par le César et par le Sitperhe, amenait son pavillon après un long combat, lorsqu'eut lieu cette épouvantable catastrophe.

Le reste de la nuit ne fut plus marqué que par des canonnades, dont les fanaux de la Sabine furent constamment le point de mire. Le jour vint enfin éclairer l'amiral espagnol sur les pertes qu'avait essuyées sa flotte. Le Formidable n'était pas en vue. Comme le vent d'est apportait le bruit d'une action violente. Don Juan Moreno ne douta point que ce vaisseau ne se trouvât engagé avec l'ennemi. Ralliant donc son escadre, et la formant rapidement en ordre de bataille, il fit route pour rejoindre le théâtre dç l'stction oit se débattait le vaisseau françai3.

C'était en effet le Formidable qui combattait seul en ce moment contre quatre voiles de la division anglaise. Ce bâtiment n'ayant pu, avec un équipage insuffisant, ayant pour toute mâture des tronçons de bas-mâts où pendaient quelques voiles de fortune, suivre la marche de Fescadre, n'avait point tardé à se trouver engagé dans la ligne ennemie. Une canonnade à boulets rouges fut aussitôt dirigée sur lui par cinq vaisseaux. Malgré l'obscurité, le Formidable allait avoir beaucoup à souffrir de ces nombreuses attaques, lorsque le capitaine Troude remarqua que les vaisseaux anglais portaient trois fanaux à la corne d'artimon comme signe de reconnaissance ; il ordonna, au lieu de riposter, qu'on hissât les mêmes signaux. Cette ruse eut un plein succès : une

heure après le Formidable avait perdu de vue les deux escadres.

Le commandant Troude, s'estimant à la hauteur de Fouyer, fit gouverner pour rallier la terre. Vers quatre heures du matin il se trouva par le travers de Tile Léon, où le lever du jour lui montra quatre bàtimens anglais qui manœuvrèrent aussitôt pour l'attaquer. Le brave Troude se disposa à maintenir la réputation du Formidable, et à donner à ses épaulettes de capitaine le bap« tème d'un glorieux combat.

Le petit nombre de ses hommes le força à faire abandonner les postes les moins nécessaires pour l'occupation de ceux qui auraient le plus d'importance durant l'action. Les marins des gaillards descendirent dans les batteries, la manœuvre d'un bâtiment ainsi désemparé étant toute secondaire. Le branle-bas achevé, il attendit avec confiance l'attaque de l'ennemi.

Le silence le plus solennel, ce recueillement que traversent seuls des pressentimens de gloire ou de mort, régnait à bord du vaisseau français, lorsque les premiers coups de canon partirent des batteries ennemies. La tactique de Troude, comme l'observe M. Bignon, fut celle qu'employa le dernier des Horaces pour triompher de ses trois ennemis s les isoler pour les combattre tour à tour.

Les premiers bàtimens qui le joignirent furent le Vénérable et la Tamise. Le Vénérable ayant envpyé sa bordée par la hanche de bâbord, le For^" midable laissa arriver dessus, avec toute la vitesse que lui laissait le mauvais état de sa mâture, mais que rachetait en partie la supériorité de sa marche.

Les deux vaisseaux se trouvèrent bientôt vergue à vergue, sans cesser un seul instant leur feu. Le commandant français se portait sur tous les points pour animer ce combat terrible et entretenir l'élan de ses braves.

c Allons, enfans! — criait-il à ses matelots : -^ 9 n'épargnons pas les boulets ; quand nous en » manquerons, nous leur enverrons les écouvil- 1 Ions et les pinces. — Des boulets donc ! ' >

Et les canonniers, se conformant à cet ordre^ en mettaient jusqu'à trois à la fois dans les pièces.

' Pendant cet engagement, la Tamise avait pris le vaisseau français en poupe ; mais celui-ci, sans ralentir les bordées de sa batterie, lui riposta par ses canons de retraite. Les deux autres vaisseaux ayant successivement atteint le champ de bataille, sans pouvoir se mettre au vent du Formidable, prirent position sous son bossoir de bâbord. Le vaisseau français, loin de diminuer l'action de sa défense contre de si accablantes forces

* Cette ressource extrême fat employée, nous assurc-t-OD, par M. l'amiral Duperré, dans uoe action où ses projectiles se trouvèrent épuisés, durant sa beUe campagne de la mer des Indes, j

FRANCE HARrriHE.

combtaëes, n'en mit qae plus if acharnement d&ns le service de ses batteries.

Le Vénifrabh ayant tour à tour perdu son mfit de perroquet de fougue et son grand mât de houe, laissa arriver pour s'éloigner du champ de bataille; mais le commandant Troudc le suivit dans ce mouvement, et, l'ayant heureusement pris en poupe, le balaya de ses enfîludes en même temps qu'il foudroyait le César, que sa position à l'avant du Yinérahle empocha quelque temps de riposter. Pour le Français, au contraire, dans cette positionhabilemcntprise.touttiOHlet portait à l'ennemi. Le Vénérable, ayant perdu dans cette circonstance son mJlt de misaine, se trouva complètement désemparé.

Troude fit alors dirige son feu sur le César. Malgré l'avantage que l'usage complet de ses voiles assurait à ce dernier, le capitaine français parvint à se maintenir toujours par son travers; cette action dura une demi-heure. Le Cétar, ses murailles criblées de boulets, s'empressa de rejoindre le Vénérable et la Tamiie, qui venait ellemême de renoncer au combat. Le vaistean français, par cette triple victoire, se trouvait n'avoir plus à combattre qu'un ennemi; maïs ce dernier, redoutant d'attirer sur lui seul les foudroyantes volées auxquelles Devaient pu résister les trois antres bàtimens de sa division, ne soutint la lutte que le temps nécessaire pour passer au vent et gagner le large. Un quatrième triomphe termina donc ce combat sans exemple dans les fastes d'aucune nation maritime.

Le commandant Troude resta maître du champ de bataille avec an vaisseau que l'insuf&saoce de

son équipage et d« sa màinre renditt à pciae capable de tenir la mer; maître du chaaip de bataille, que lui avaient disputé trois vaiueau et une frégate, dont les cadres avaient été mis an complet par des matelots choisis dana la narine anglaise.

Les remparts de Cadix et le rivage de ru« Léon saluèrent ces succès inattendos par des ao clama tions d'enthousiasme. Avantde donner qmt* que repos au vaillant équipage que cette sctioo venait de couvrir de gloire , le commandant Troude fit monter dans les batteries ce c^i restait de bonlets; il présumait que l'ennerai ne s'éloignerait point sans eitayer de racheter par ua second engagement la honte de ta première défaite. Il fit tout disposer pour qn'nn noaveaa combat fAt pour le Formidable une nonvelle vietoire. Cependant, quoique la lotte combiaée fttt encore dans l'éloigncment, l'eacadre anglaise ma fit aucune nouvelle tentative surlevaissetn français. L'amiral Sanmarez, apràa avoir fait d'inatiles efforts pour relever U Vfn&able, qne les camrons avaient drossé à terre, donna le lignai d'abandonner ce blitiment et da faire route sur le détroit.

Le même jour, à d«at hearea apràa midi, le Formidable entrait dans le port de Cadix, an milieu des cris d'enthousiasme d'une popnlatioa qai, dn haut de ses remparts et de la plage, avait été témoin de ce merveilleux combat, dont le sdccAb lui semblait encore un prodige.

Le reste de l'escadre combinée vint y raonillar le loir mfime.

JnjEa-LECtnfiB.

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