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ne tarda pas à se réaliser ; elle parut trois jours après la prise de Trinquemalé. Suffren était encore à terre lorsqu'on signala l'ennemi ; aussitôt il ordonna le rembarquement des troupes, et se disposa à livrer un combat d'une nouvelle espèce. Le jour commençait à baisser lorsqu'on aperçut les Anglais ; ils laissèrent tomber l'ancre sans avoir eu connaissance des Français, et on les vit le lendemain matin manœuvrer pour entrer dans la baie. Il devint évident que sir Hughes, ignorant la prise de Trinquemalé, venait pour le secourir, et sa manœuvre marqua bientôt sa surprise et sa consternation ; il laissa arriver tout à la fois, et continua à courir largue. L'escadre française appareilla immédiatement; mais une forte rafale qui s'éleva subitement ayant fait déraper plusieurs vaisseaux qui s'abordèrent, il fallut mouiller, pour donner le temps de réparer les avaries.
Plusieurs capitaines se rendirent à bord du Héros; ils représentèrent à l'amiral qu'il serait prudent de s'abstenir de combattre, Trinquemalé pris assurant à l'escadre un port d'hivernage et un rendez-vous pour les convois. On avait présenté la bataille aux Anglais, qui, prenant le large, entraîneraient l'escadre loin de Trinquemalé; il fallait tenir le Vent pour y revenir. Suffren, qui vient d'apprendre que l'ennemi n'a que douze vaisseaux, tandis que l'amiral français en a quatorze sous ses ordres , répond : c Mes- » sieurs, si l'ennemi était en forces supérieures, > je me retirerais; contre des forces égaies, » j'aurais de la peine à prendre ce parti ; mais 9 contre des forces inférieures, il n'y a pas à bat lancer, il faut combattre, i Ce ne fut que le 3 septembre 1782 que les deux escadres se trouvèrent en présence. Le bailli de Suffren donna l'ordre de former la ligne de bataille, et, peu de momens après, celui d'arriver sur l'ennemi; mais la force de la brise et l'inégalité de marche de ses vaisseaux, dont six seulement étaient doublés en cuivre, et des signaux mal compris, firent commencer l'action avant que la ligne fût bien formée.
Suffren multipliait ses signaux à chaque division, et, pour ainsi dire, à chaque vaisseau ; mais sa ligne continuait à être sans ordre ; peu de vaisseaux pouvaient combattre avantageusement; la plupart étaient trop au vent ; les autres tiraient des volées sans effet. L'escadre anglaise, au contraire, formée dans le meilleur ordre, faisait un feu terrible. En vain le général français répétait le signal de venir à son secours ; le gros de son escadre se trouvait presque en calme, ou du moins le vent était si faible, qu'on ne pouvait manœuvrer ; tandis que les ennemis, favorisés par une brise fraîche, évoluaient à leur aise, et écrasaient le Héros, VlUustre et l'AJax, qui seuls s'étaient approchés à portée de fusil. Une habile manœuvre de V Artésien, qui se porta en avant et combattit seul trois vaisseaux, les tînt en respect,
6B força même deut d'arriter^ et âauva ramiral. Dans le même momeut, le feu ayant pris i bord du Vengeur, obligea les vaisseaux les pins rapprochés de lui de s'éloigner, et augmenta le désordre de la ligne française. Toutefois Suffren se battait au centre atec un acharnement sans égal; couvert de feu et de fumée, il ne s'était pas encore aperçu que les autres vaisseaux ne le secondaient pas. Se croyant abandonné de son esca-* dre, plutôt que d'amener son pavillon, il résolut de s'engloutir sous les ruines de son navire. Déjà il avait perdu son grand màt; celui de~ perroquet de fougue, et le petit mât de hune, venaient de tomber, aux cris de jde des ennemis. Il regarde sa fti&ture, et voit que son pavilkm de commandement est abattu : c Des pavillons! s'écrie-t-il,
> qu'on apporte des pavillons; qu'on en mette
> tout à Tentour du vaisseau! » On le voyait furieux, courant sur b dunette, s'offrir en quelque sorte aux boulets; mais le génie de la France ireillait sur lui, et devait le dédommager bientôt de cet échec. L'engagement durait depuis une heure et demie, lorsqu'enfin les vaisseaux français parvinrent à le joindre : la nuit mit fin au combat. Les Anglais allèrent relâcher à Madras, et l'escadre française, après avoir passé la nuit en panne sur le champ de bataille, fit route pour Trinquemalé ; cependant, avant d'y entrer, elle était destinée à un nouveau malheur. L'OrtenI s'échoua sur la Poink'Salé, à l'entrée de la baie; il fut impossible de sauver ce navire. En moins de quinze jours, l'escadre eut réparé ses avaries, et put reprendre la mer. Pendant cette relilK^he, Suffren avait reçu des avis qui lui donnaient des inquiétudes pour Gondelour. Ce port était une position très-importante qu'il fallait conserver, à quelque prix que ce fAt. L'amiral appareilla pour cette destination, et y arriva le 4 octobre. En y entrant, l'escadre eut à déplorer une nouvelle perte. Le Sphinx et le Bizarre s'abordèreirt , et, par le plus beau temps possible, ce dernier taisseau s'échoua; malgré tous les secours, il se creva, et l'on dut perdre l'espoir de le sauver. Cette dimmution de forces était d'autant plus sensible, que celles de l'ennemi venaient de s'augmenter de cinq vaisseaux. Les Anglais n'avaient rien entrepris contre Gondelour; le général Coote, qui s'était mis en marche pour investhr cette place, apprenant la prise de Trinquemalé, se retira jusqu'au Grapndmont , sons Madras, où SQU armée passa tout l'hivernage suivant. Ainsi c'était encore à Suffren qu'on devait la conservalion de ce poste hnportant. On était arrivé an i9 octobre, et ni l'une ni l'autre escadre ne pouvait rester pins long- temps à la côte de Coromandel. Les Anglais se réfugièrent à Bombay, ne doutant pas que les Français ne fussent obli-
Sés d'aller, suivant l'usage, se ravitailler à Fllee* France, à quinze cents lîeucs du théâtre et h guerre. Certains alors de se reyemr les
premiers à la c6ie de CoromattdeU.ils espénûem bien retrouver, au retopr de la belle saison, la supériorité qu'ils avaient perdue, et reprendre^ avant l'arrivée des Français, toutes les conquêtes que ceuxrci avaient faites. Le baiUi de Suffren» qui sentait la nécessité d'être le premier à la c6te de Coromandel l'été suivant, choisit pour hivernage File de Sumatra, à la partie orieatale de la mer des Indes, et dcmt la rade est sàre et la terre fertile ; il mouilla à Acbem le \^^ novem-^ bre. Une corvette expédiée de France vint lui annoncer l'arrivée prochaine du général de Bussy , avec trois vaisseaux et un convoi de troupes et de munitions. Voulant se réunir à ce nouveau ren* fort, Suffren appareilla d'Achem le 20 dëcem^ bre, cinquante jours après y être entré. 11 détruisit en passant Gaujam, comptoir anglais sui* la côte d'Oxixa, et une grande quantité de bàtimens. Le l^'^ février 1785, il jeta l'ancre à Gondelour. En y arrivant, il apprit la mort d'Hanler-Aly. De Bossy arriva avec trois vaisseaux et une frégate. A peine l^escadre eut-elle fait les réparatîoas dont elle avait besoin, qu'elle fit voile pour Trinquemalé. Les vents co^itraires rendirent la traversée longue. Les premiers vaisseaux entraient à peine dans la baie, qu'on signala dix-sept vaisseaux de guerre. Suffren fit aussitôt forcer de voiles, et sir Hughes sembla être arrivé tout exprés pour être témoin de l'entrée des Français à Trinquemalé. Une heure plus tard, un combat était inévitable, et l'amiral français n'était pas en état de le soutenir.
L'activité la plus incroyable régna bientôt dans la baie. A mesure qu'un vaisseau était réparé, il allait mouiller dans rarrière4)aie, prêt à appareiller. Cinq seulement y étaient readw lorsque Fescadre anglaise parut. Suffren, dont le vaisseau n'est pas réparé, passe sur un de ceux qui se trouvaient dans Farnère-baie, et les Eah embosser. Cette démonstration sauva l'armée.
Sir Hnghes continua sa route sans les attaquer. Suffren, dans l'ignorance de la destittatioQ des Anglais , dut craindre une tevtative sur Gondelour. Bes dépêches de Bussy, hasardées sur «a bateau qui avait passé 'de nuit au travers de Fes« cadre anglaise, vfaure^t confirmer ses craintes. Bussy appelait Famiral à son aide ; mais il ne se dissimulait pas le danger qu'il y avait à venir es* sayer de le délivrer, en présence de ârt-hnîi vaisseaux, n'en ayant que quinze à leur opposer. Cet obstacle n'en est pas un pour Suffren, il ira dégager Gondelour. Arrivé le 16 à hi bamtefir de Trinquebar, les frégates signalent dix-knit voOes. L'escadre anglaise vient au-devant des Français^ et lève ainsi le blocos, qa'eMe ne devait plus re^ prendre. 11 était tard lorsqu'on aperçut l'ennemi. La nuH jse passa en évohiCions des deux côtés. SttfAren réussit par une hahîle manœn%Te à prendre la position occupée par les Anglais dans tn rade^ et à les tenir au large. L'amiral aoquéndt
FRANGE MAHITIME.
ainsi iin grand avantage, eelni de ponvoir renforcer ses équipages avec des détachemens pris dans les troupes. Le 18 et le 19, on manœuvra inutilement pour engager le combat. Les Anglais profitèrent de la supériorité de leur marche pour l'éviter. Enfin le SO juin» à trois heures et de-^ mie, Faction commença ; elle fut soutenue vaillamment de part et d'autre; mais le feu de l'escadre française, mieux nourri et plus vif, foVçait de temps en temps les vaisseaux ennemis à laisser 'arriver.
L*ardeur des équipages était telle, que la nuit pot à peine faire cesser le combat. Il dura deux heures et demie sans causer de grands dommages à l'une ni à l'autre escadre. Le résultat n^en était pas moins glorieux pour Suffren, qui, avec une armée inférieure en forces, avait forcé les ennemis à quitter leur position, de lever le siège de Crondelour, et d'accepter un combat qu'eux-mêmes eussent dû présenter. L'intention de Suffren était de recommencer le lendemain au point du Jour, mais les Anglais s'étaient éloignés, et, malgré toutes ses manœuvres pendant cinq jours, il ne lui fut pas possible de les contraindre à un nouvel engagement ; ils se réfugièrent à Madras. L'amiral revint à (Jondelour . Ce combat fut le der^ nier. La nouvelle de la paix, signée à Versailles le 9 février 1783, parvint à Suffren le 25 juillet, ainsi que les erdres relativement à l'escadre. Cinq vaisseaux et deux frégates devaient rester dans l'Inde. L'amiral appareilla avec les autres pour opérer son retour en France. On toucha au cap de Bonne-Espérance. L'escadre anglaise y vint aussi relâcher. Le coup-d'œil de Suffren était si sâr et si exercé, qu'observant la manœuvre d'un des vaisseaux de cette armée, il annonça qu'il allait se perdre , et ordonna de tenir les dialoupes prêtes à lui porter secours. En effet, l'Aivglais fit côte, et les chaloupes françaises arrivèrent les • premières au secours de ceux qu'ils avaient naguère combattus avec tant d'acharnement. Le 36 mars 1784, le bailli de Suffren ren^ tra à Toulon, après une absence de trois ans. Les honneurs l'attendaient dans sa patrie : ses concitoyens\Ie reçurent avec enthousiasme; les états de Provence firent frapper une médaille à son effigie, avec cette inscription :
te Cap protégé. TrinquemaU pris. Gondehur délivré,
L'Inde défendue. Six combats glorieux.
Les Etats de PnH*enee
om décerné eetie médailh Van MDCCLXXXir.
Lorsque Suffiren arriva à Versailles, il reçut m accueil plus brillaiit que tons ceux qui y «rvaient jusque là fêté le retour de Tnrenne, de Coudé, et même du maréchal de Saxe. En entrant dans la salle des gardes, le maréchal de Castries, Ministre de la marine, dit : c Messieurs, c'est > M* de Suffren! > A ces mots, les gardes^u- |
corps se levèrent , et Fescortèrcnt jusqu'à la chambre du roi. Louis XVI le nomma cbevaKer de ses ordres. Une quatrième charge de viceamiral fut créée en sa faveur, et l'ordonnance portait qu'étant uniquement érigée pour lui, elle serait supprimée à son décès. Il ne pouvait paraître dans aucun lieu public sans que la foule empressée ne lui témoignât par ses acclamations l'enthousiasme qu'inspiraient ses exploits. Au mois d'octobre 1787, quelques difficultés entre la France et l'Angleterre ayant fait craindre une guerre nouvelle, le roi ordonna l'armement d'une armée navale ; et en désignant- Suffren pour la commander, il laissa à cet amiral le choix des capitaines qui devaient servir sous ses ordres. Suffren se disposait à se rendre à Brest, lorsqu'il fut atteint d'une maladie grave. Les soins qui lui furent prodigués le tirèrent du danger qui menaçait sa vie; mais depuis ce moment sa santé fut toujours chancelante, et il mourut à Paris le 8 décembre 1788,».
Le bailli de Suffren était d'une taille ordinaire, mais d'un embonpoint extrême, qui cependant ne diminuait en rien son activité. A un sang -froid imperturbable il joignait une bravoure et une Impétuosité qui allaient jusqu'à la témérité. A une grande élévation de caractère il alliait des connaissances très - étendues et une extrême vivacité d'esprit et de jugement. En un mot, il réunissait toutes les qualités qui font le guerrier illustre, le marin expérimejité et l'homme estimable.
Ch. LbM ANSOIS-DUPEET.
L'ABURAL UNOIS.
(Saite et fin.)
lU.