FRÉGATES LA VÉNUS ET LE CEYLAN
A une époque glorieuse pour h France, un homme de génie, qui s'est immortalisé, résumait en lui tout ce qu'il y avait de noble et de grand dans la nation : le sentiment de l'honneur, l'amour de (a patrie. Et, comme un astre lumineux, dont les rayons puissante éclairent et fécondent l' univers, il voyait tout ce qui vivait sous sa splendide auréole, tout ce qui subissait son attraction irrésistible, aspirer à grandir, s'efforçant de s'élever jusqu'à lui. Pu'» un jour, dans sa course rapide, sortant tout à coup de son orbe victorieux, le météore tomba, brisé par sa chute, sur un rocher sauvage, an milieu des vagues de l'Océan, Mais l'éclat qu'il a répandu sur le monde entier ne peut s'éteindre qu'avec les siècles : le soleil cesserait d'exister, que nous le verrions longtemps encore dissiper les ténèbres /le la nuit.
Dirai - je le nom qui étonnera h postérité éblouie?
■ <i Demande* à la terrer
» Ce nom? Il est inscrit en sanglant caractère^,
• Dca borda du Tanals au sommet de Cldar, » Sur le bronze et le marbre et aur le sein '
• Et jusque dans le coeur de ces troupeaux
marbre et sur le sein des bravea, (que dans le cœur de ces troupeaux d'caclares » Qu'il foulait tremblants tous son char. »
Le géantl un regard de son œil d'aigle exaltait sa pléiade héroïque j et , semblable i l'étincelle électrique, un mot tracé par sa main de fer portait l'enthousiasme au cœur des audacieux Argonautes errants sur les mers lointaines, où leur courage consacrait au fen des batailles le pavillon aux trois couleurs.
Dans cette constellation' de guerriers féodalisés par la victoire, rappelons une célébrité dont la marine est (1ère : l'amiral baron H&melln.De cette ère mémorable retraçons l'épisode qui forme le plus beau fleuron de la couronne nobiliaire de l'illustre marin : le combat de la Vénus et du Ceylan.
La voyex-vous, gracieuse et coquette, inondée de lumière par tes feux naissants du jour, légèrement bercée par les lames onduleuses où elle se mire avec amour, doucement caressée par la brise mntinateftouant avec son pavillon qui frôle; cette belle frégate, la voyex-vous ? c'est la Vénus (1) l Elle aussi est fille des mers; mais elle aime la guerre ; chaude encore du combat de la veille, elle est impatiente de voler à de nouveaux exploits, de conquérir de nouveaux trophées. Ses larges flancs recèlent la foudre; une âme jeune, enthousiaste, avide de gloire; une âme toute française l'anime et l'intelligente; elle semble vivre et vouloir, comme si Dieu l'avait douée d'une vie et d'une volonté. Hier ses quarante bouches de fer vomissaient en grondant ta flamme et la mitraille, l'incendie et la mort ; hier l'Ilot de la Passe et la frégate Vlphigénie se rendaient à sa voix formidable unie à d'autres voix tonnantes; hier le yacht britannique amenait, humilié devant nos couleurs impériales. Aujourd'hui la Vénus est au repos, sous le beau ciel des tropiques, en vue de cette Ile-de-France, colonie toujours française, qu'une puissance rivale veut nous ravir, malgré le beau fait d'armes que vient d'accomplir la Bellone pour en assurer l'indépendance. La Vénus est là, mouillée au port N.-O., guettant un ennemi digiffc d'elle. Ah ! si c'était la redoutable Africaine, que la jalouse Angleterre a fanatisée de sa haine implacable !
Navire ! à ce mot tous les cœurs battent d'espérance, tous les veux se dirigent vers un même point de l'horizon,' sous le vent de l'Ile : un troismAts, dont les formes vaguement dessinées semblent accuser un vaisseau de la Compagnie, s'approche avec lenteur.
Matinée du M septembre 1810. Le capitainegénéral de Cacn, gouverneur de l'Ile de France, en donne avis au capitaine Hame|in,commandaut h Venus s Si vous êtes en mesure de pouvoir » appareiller, ainsi que la corvette le Victor,
I) Lti fàiui a été construite Au Havre par ïbabiiç U*
irQrthan.
t mettes tout de suite sous voile pour donner > chasse à ce Intiment, et, s'il est possible, vous • en emparer. »
Qu'un pareil ordre va bien au cœur généreux du capitaine Hamclin, lui qui déjà brûle d'eu venir aux mains avec l'adversaire que le sort lui présente !
Deux heures. LaVénus et hVtctor, favorisés par une belle brise de S.-E. .cinglent charges de voiles vers le bâtiment ennemi. Cependant Hamelin regrette cent soixante hommes de son équipage, bien instruits, bien disciplinés, que le gouverneur a retenus à terre. Il a fallu les remplacer par des étrangers, des hommes de couleur, des matelots en subsistance, des dos blancs, marins improvisés; mais le capitaine de la Vénus espère dissimuler à l'ennemi cette composition de son équipage
nemic ; elle approche malgré elle, semblable & ces animaux qui veulent en vain se soustraire à la fascination magnétique du reptile prêt à les dévorer. Hamelin vient de visiter la batterie de la Vénus; elle est magnifique ; tout le monde parait y partager la noble impatience du chef, tous les cœurs sont électrisés. Officiers, aspirants, canonniers, chacun se promet de rivaliser de courage. Le temps écoulé depuis le départ a été utilement mis à profit : les hommes les moins expérimentés sont préparés à la lutte qui va s'engager.
Le vent est toujours au S.-E. variable à l'E.- S.-E. ; belle brise pour manœuvrer. Hamclin veut commencer l'engagement de très-près, afin de réduire promptement son ennemi. Biais celuici prend toujours chasse sur Saint-Denis, où des forces anglaises bien supérieures sont prèles à
actuel. Il place ses meilleurs hommes à la batterie, j sortir pour le protéger. Il faut tâcher de le faire
et sous ses yeux, les nouveaux venus, à défaut des matelots d'élite gardés par lui précieusement depuis quatre ans pour un jour de combat. L'éttit-major estexcellent, capable de faire également bien servir le feu et la manœuvre. Le lieutenant en pied, Ducrest de Villeneuve (1), officier du plus grand mérite, a son poste sur le gaillard d'avant, avec l'enseigne de vaisseau Roquefeuille; la batterie est commandée par le lieutenant de vaisseau Longueville, ayant sous ses ordres le lieutenant d'artillerie Heudes et l'enseigne do vaisseau Dieudonné t les enseignes Mauclerc et Yiellard sont sur le gaillard d'arrière. Les aspirants sont pleins de zèle et de dévouement, et le capitaine peut compter sur les cent cinquante hommes de son ancien et vaillant équipage. Chacun est à son poste de combat, chacun est prêt à vaincre ou à mourir pour la Francé.
Neuf heures trois quarts. On voit distinctement la frégate ennemie, — car c'est bien une frégate, — chassée devant la Vénus qui la poursuit avec tonte la vitesse d'une marche supérieure.
< Ciel ! je te rends grâce, se dit l'intrépide » Hamelin, puisque tu n'as pas permis qu'à la
amener avant qu'il parvienne au mouillage. La terre n'est plus qu'à trois lieues de la Vénus. Dégagée des nuages qui la voilaient, la lune est brillante. Va-t-elle éclairer le succès de nos braves?.,. Le Victor ne parait pas, il n'a pu suivre sa conserve, elle marche si vite! «Tant mieux, seditdans » son noble égoïsme le vaillant capitaine Uame« * Un; j'aurai vaincu, j'espère.quand il arrivera. »
Une heure. L'ennemi est à portée de canon de la Vénus. Quel silence t quelle anxiété dans tous les cœurs! on n'entend que le cri despoulies ou le sifflet aigu du maître d'équipage... < Carguc les basses voiles et les perroquets! Gouverne dessus! • Encore vingt minutes. Voici l'ennemi! la Vénus est à portée de fusil, sous le vent à lui. Feu! Elle lui envoie sa volée de bâbord; il riposte par une artillerie bien nourrie et par une forte fusillade» mais sans diminuer de voilure, sans cesser de manœuvrer pour gagner la terre dont il s'approcho toujours. La Vénus revire de bord dans le bossoir de tribord de l'anglais, passe par derrière et lui lâche sa volée de tribord ; elle revire do nouveau dans son bossoir de bâbord, et le combat de très-près par tribord. La lutte continue ainsi
• ils ont confiance en moi, je vais la légitimer t ■ Je me suis dit souvent qu'il y a peu de mérite
» à réussir, quand on a tout ce qu'il faut pour
• cela. C'est aujourd'hui qu'il faut que je m'apt plique cet adage, c'est cette nuit qu'il faut
> combattre et vaincre avec des hommes de tou-
• tes les couleurs que je n'ai pas l'avantage de » connaître.
a Relisons la lettre dont m'honora S. M. I. et R. » avant mon départ de France. Elle sera sur moi
> pendant l'action. » 0 Napoléon 1 tu savais enfanter des prodiges t
Mimit. On distingue les feux de la frégate en-
(0 AuJQujtflKÛ coBtrç-autira], préfet maritime à Lo-
at-
teindre. On dirait deux lions rugissants, dont l'un mord et se défend, en fuyant son aggresseur plus acharné, qui tourne et retourne autour de lui, l'étreint, le déchire de ses dents meurtrières.
Quel spectacle offre un instant la batterie de la Vénus ! hommes de toute couleur, de toute profession, étrangers à cette terrible péripétie, sont d'abord assourdis par le bruit retentissant du tonnerre qui gronde par la bouche des canons; glacés d'épouvante à la vue du sang qui ruisselle et se fige sous leurs pas chancelants, à la vue de ces braves et infortunés Ucudes et Dieudonné et de leurs compagnons renversés, déchirés, broyés par la mitraille. Mais l'énergie des otâtiers, mais le roulement
FHÀNCE maritime.
du tambour qui bat la charge, toOw ce cri magique: « Vive l'Empereur ! i les ranime, retrempe leur courage abattu, les familiarise arec la mort qu'ils ne redoutent plus, les aguerrit à l'égal des anciens du bord, dont ils partagent la noble ardeur.
Par la vivacité de ses mouvements, dn feu de son artillerie et de sa mousqueterie, l'ennemi parait mieux armé que la Vénus, car il manœuvre, combat, et fait la fusillade en même temps; tandis qu'IIamelin, malgré le zèle des officiers Longueville, Viellard et Mauclerc, est obligé pour brasser, d'appeler ses canonniers, lesquels se multiplient à force de courage et d'activité. Pourtant il ne doute pas qu'avant le retour du soleil sur l'horizon, la frégate anglaise n'ait amené pour la Vénus
Quatre heures. Elle combat de très -près l'ennemi a bâbord; pour le suivre, elle est obligée de garder basses . voiles, huniers et perroquets. La brise souffle violemment, le mât d'artimon et les mâts de hune de laVénus craquent et tombent le long du bord, à bâbord. Sa batterie engagée de l'avant à l'arrière par la mâture, les cordages, les voiles, va la trahir; l'ennemi va proGter de la nullité des moyens de défense de la Venus, s'il est maître en stratégie navale, comme un Lhermitte ou un Lucas,' ces habiles capitaines.
Le feu de l'anglais continue avec plus d'ardeur. Hamelin appelle à l'abordage, dans le dessein d'y faire monter l'équipage ennemi, et de le détourner ainsi de sa batterie. Cette prévision se réalise; en passant à sa poupe, à demi-longueur de frégate, la Vénus fait sur son adversaire un feu très-vif de mousqueterie, lui lâche sa volée de tribord chargée à mitraille, et continue à le foudroyer par tribord, à une encablure.
Quatre heures et quart. La frégate ennemie est démâtée de ses deux mâts de hune, qui s'abattent le long de son bord à bâbord, et la mettent dans l'état où était la Venus quelques instants auparavant. Aux cris de Vive l'Empereur! la frégate française redouble sur l'anglais, dont la batterie de bâbord est engagée et ne tire qu'à intervalles de plus en plus rares.
Cinq heures. Son silence et la disparition de ses feux annoncent qu'il est amené.
L'air retentit, des cris mille fois répétés de Vive l'Empereur l
Honneur au brave Hamelin! honneur à ses vaillants officiers, à son intrépide équipage !
La Vénus appelle par des fusées le Victor
Soi doit bientôt la rejoindre. Au point du jour, est & trois; quarts de lieue de la frégate. Le brave capitaine Maurice, commandant de la corvette, témoigne à Hamelin le regret de n'avoir pu prendre part à l'action, c Pends-toi, brave Grillon! » Il Teçoit l'ordre d'aller demander le nom de la prise et de rallier avec elle. Un officier vient dire que c'est la frégate le Ceylan de vingt-
huit canons de 48, douze caronades de 36, et deux obusiers, commandée par le capitaine Gordon, armée de trois cent quatre-vingts hommes dont cent trente soldats, allant de Madras à l'île Bonaparte, ayant à bord le lieutenant-général Abercombie, un nombreux état-major d'armée, le major du génie Maxwell, plusieurs officiers d'infanterie, le payeur et la caisse de l'armée.
La Vénus travaille à frapper des balancées sur sa grand' vergue, dont la voile est seule en état de servir; la misaine criblée esten lambeaux. Le lieutenant Ducrest de Villeneuve, qui pendant l'action a secondé si efficacement son capitaine, va prendre le commandement du Ceylan; il a pour officiers les aspirants Poupelet Hamelin.
La Vénus reçoit a son bord le général Abercombie, le capitaine Gordon, le major Maxwell et quinze officiera, puis elle fait route pour s'écarter de la terre. LeVietor remorque te Ceylan,
L'hymne de la victoire retentit encore à bord de la Vénus. Une division de trois bâtiments de guerre anglais, partie de la baie de Saint-Paul, attirée par le bruit du canon, s'avance sous toutes voiles, avec belle brise, vers le vainqueur mutilé. Voici la frégate la Bodicea et les corvettes l'Aller et le Staneh. Voilà, un peu plus loin, un vaisseau de laCompagnie, armé en guerre; il marche à leur suite
Sans mâts de hune et sans mât d'artimon, sous sesdeux basses voiles.avecunéquipage incomplet, la Vénus ne peut, malgré le courage éprouvé des officiers et des marins, manquer de tomber au pouvoir de l'ennemi, qui a sur elle l'avantage du nombre.
Hamelin appelle le Victor, lui ordonne de prendre chasse sous son allure avantageuse, de faire route pour le port Napoléon, et de rendre compte au capitaine général de la position de la Vénus.
Pour faciliter la fuite du Victor, la frégate oriente à bord opposé à lui et va attaquer la division ennemie.
Cinq heures. La Vénus commence à demi-portée de canon, avec la Bodicea, un duel inégal. Elle combat vergue à vergue, et cède enfin quand le salut du Victor lui parait assuré Dans ce glorieux revers, état-major et équipage, chacun a également bien fait son devoir à bord de la Vénus, chacun a bien mérité du pays.
c Malheureusement cette action, la plus éclai tante de toutes celles qui viennent d'avoir lieu
> dans les mêmes parages (écrivait le capitaine
> général de Gaen au ministre), n'a pas été cou-
> ronnée de tout le succès auquel le capitaine » Hamelin avait droit de prétendre.»
Mais, consolez-vous, braves de la Vénus! Dans cette mémorable journée, vous avec cueilli des cyprès beaux, comme des lauriers.
yui Terac.