H ÉDIFIE. LES CATARACTES DU PÉLOO
Voici Médine! assise sur le revers d'une haute montagne, c'est la capitale du roi du Caeso, c'est le point commercial le plus reculé du fleuve et le but de notre voyage... ville de passage des caravanes chargées d'or et de morfll; elle est presque adossée aux cataractes du Félon que l'on entend gronder dans le lointain... Salut! Shambala, roi du Casso!... Le baroum N'dar, le baroum $akar et le directeur de la compagnie de Galam veulent établir un comptoir chez toi... y faire des échanges commerciales à l'époque du passage de tes caravanes !... Voici de la guinée, de la mousseline, de l'ambre pour tes femmes... de la poudre et des fusils pour tes guerriers!... En échange de ces coutumes, un comptoir fortifié au milieu de la ville... Venx-iu? Ké>onnez, tamtams! chantez, mes griottes!.. Shambala accepte, et, pour ratifier le traité, livre son jeune frère Frfi comme otage au baroum N'dar!.. . Célébrez la nouvelle alliance entre la France et le Cusso... résonnez, tam-tams, les belles Cassonquaise» ont commencé leurs danses joyeuses en se drapant avec la mousseline des coutumes (cadeaux
d'usage) Mais Shambala, notre royal hôte,
nous guide aux cataractes du Félou... magnifique chute d*ean de près de GO pieds dans toute la largeur du fleuve... C'est là que le Sénégal cesse d'être navigable... Voyez-le cet impétueux Sénégal, furieux de trouver un barrage naturel, se précipiter à travers les rochers rougeâups qu'il use lentement et perce de nous de mille formes différentes!... Son bruit sourd ressemble à celui de la mer en fureur qui vient se briser sur les rives de N'dar dans les grands r:iz de marée... Il fait rejaillir de tous côlés une poussière lu illante, riche des couleurs de l'arc-en-ciel... Sauront dans les grands débordements le fleuve semble vouloir renverser la roche aiguè du Cheval et du Cavalier, et couvre l'immense plateau
de basalte sur lequel nous marchons... Il y perce alors des puits souterrains, des baignoires naturelles où le nénuphar répand son parfum, et couvre l'onde de ses larges feuilles Le barman N'dar, le baroum saiar et le directeur de Galam gravent des noms et des chiffres sur la rock* du Rrpot, ombragée d'un vert boisson qui a résisté an courant impétueux... Brûlés par ce solfil de feu qui lue les Toubabs, ils se livrent ensuite à de vagues méditations que fait naître en eux le bruit imposant des cataractes et les souvenirs de la France... Ils sont au cœur de l'Afrique, au bout de leur course aventureuse... mai* la revorroal-ih cette France chérie?...
t£.VUtJ DE MÉDINK. ARRIVEE A BORD. DESCENTE DO FLEUVE. FIEVRES ET MOUTS.
Adieu, Méiline! adieu, imposantes cataracte»!.. Entraînés par le cours rapide du fleuve, nous revoyous ces mômes lieux, ces bivouacs du soir où
nous nous reposions en remontant le fleuve
CVst à peine si vos avirons trempent dans l'eau, mes l.i|Uou. et cependant les palmiers anx branch»*» écbevelées. I**s énormes baobabs et les dunes sablnnnru>es srffiicenl avec rapidité... Mais le baroum N'dar et le directeur de Galam sont agités par le mortel frisson de la fièvre... Soleil de fen, ciel d'airain, vous n'épargnerez donc aucun des aventureux Toubab* qui viennent graver leur nom aux cataractes!... Courage, laptots... redoublez d'efforts et gagnons au plus vite le iakçr ( bateau
à vapeur) J'aperçois la couronne de fer du
grand tuyan du sakar... courage... voici le bord! voici le terme de vos fatigues... Les figures curieuses et inquiètes se succèdent sur le bastingage... l'œil du brave lieutenant et du docteur du takar fouille de loin dans les canots pour juger de IVtat des trois voyageurs... Chauffons, amis, chauffons, s'écrie le baroumsakar, et parlons au plus vite pour N'dar... Il dit, et l'ancre levée, les machines en route, il tombe aussi glacé par le fri*M>n mortel de la fièvre... Il s'agite comme un furieux, brise tout ce qui l'entoure... ses poumons respirent à peine l'air étouffé du pont, malgré les éventails que ses bons laptots agitent autour du lui... Gagnons N'dar, gagnons N'dar au
plus vite Mais avant de gagner N'dar nous
passons devant Bakel, el nous y déposons ie directeur de Galam!!... Que ses restes reposent en paix sur l'ile auv morts!... Que le chacal ne Vienne pas la nnil les souiller du sa dent impure... Courage, braves chauffeurs, voici N'dar... Mais bisse un pavillon noir en tète de ion grand mit, sakar, car lu semblés un de ces vampires dont parlent souvent les Toubabs... Pleure*, habitants de N'dar. pleurez votre brave baroum... Il succomoe aux attaques de frénésie que fait naltte la
fièvre... Que ses restes reposent en paix sur l'Ile aux morts!... Que le chacal ne vienne pas la nuit les souilller de sa dent impure... et le baroum takar, s'il en est temps encore, embarquez - le sur un navire a voiles... qu'il gagne au plus vite les rives et le ciel de France !...
E. BOUET, O WlLLSOMEZ, Capuiaci de riihwu.
€2lmiral framboise.
La dignité d'amiral n'a pas toujours été exclusivement attribuée aux premiers généraux de l'armée navale. L'histoire moderne en fournit des exemples nombreux, et l'histoire contemporaine a gravé sur ses pages, avec le titre de grand amiral, les noms de deux princes, par la grâce du sabre et par la grâce de Dieu : Murât et le duc d'Angouléme; le premier, soldat sans être marin; le second, qui n'est que le vainqueur du Trocadéro. De puis la conquête d'Alger. qui a rendu si populaire le nom deDuperré, chacun sait qu'à la tôto de nos illustrations maritimes se trouvent deux amiraux assimilés pour le grade aux maréchaux de France, et dont la mission spéciale est de commander en chef les forces de mer.
Parmi les amiraux de la monarchie absolue, Charles d'Amboise, seigneur de Cbaumont, tient un rang distingué ; mais ce n'est point dans les batailles navales, où jamais il ne figura, que ce guerrier acquit ses titres de gloire : ou prouverait difficilement, en effet, malgré la gravure jointe à cette livraison, qu'il ait souvent mis le pied sur un vaisseau. Neveu du cardinal d'Amboise, C lia u mont s'éleva de bonne heure, par ta protection de son oncle et par son mérite personnel, au double maréebalat des armées de terre et de mer. Alors, il fallait à la fuis à l'homme de talent, pour arriver aux charges éminentes de l'Etat, une haute naissance et un puissant patronage. Grâce au progrès social amené par deux révolutions populaires, la noblesse n'est plus, de nos jours, ooe condition sine qua non; ce qui n'empêche pas que le favoritisme l'emporte encore quelquefois sur le mérite.
Charles d'Amboise naquit en 1475. Dès l'âge de vingt-sept ans, il fut nommé gouverneur de Milan. En LlOtf, il reçut l'ordre du cardinal son oncle de se joindre, avec un corps de cinq cents lances, à l'armée du saint Siège qui soumit Bologne. L'année suivante, il commandait l'avantgarde à la bataille de Castallacio et contribua an succès, autant par sa valeur que par l'habileté des mouvements qu'il ordonna. Il ne se distingua pas moins, en 150D, à la liataille d'Agnadel dans la guerre contre les Yeai liées. Alors Venise
était forte, puissante et riche. Elle avait abattu sa rivale. Gènes, après une longue lutté. Sa marine était formidable : ses grands vaisseaux, outre les rameurs et les hommes nécessaires à la manœuvre, portaient deux cents soldats, tes grosses galères avaient jusqu'à 175 pieds de quille ; elles étaient employées aux transports et n'avaient que deux voiles. Les galères légères, destinées au combat, étaient gréées de manière a exécuter les évolutions avec plus de promptitude etde facilité. Elles avaient trois voiles, celle du milieu, celle d'artimon et celle d'étai. Les bâtiments qui devaient naviguer dans la mer Noire en portaient quatre; mais les unes et les autres allaient aussi à la rame. Quelques navires sortis du port de Baionne, vers le milieu du xiv* siècle, se hasardèrent a faire le tour de l'Espagne et entrèrent dans la Méditerranée. Les Vénitiens prirent modèle sur ces navires pour perfectionner leurs gale'asses. Les gros vaisseaux de transport contenaient jusqu'à mille hommes; ce qui explique comment, dans le traité que fit la République avec saint Louis pour passer son armée en Afrique, elle s'obligea à fournir quinze gros bâtiments pour transporter quatre miUe chevaux et dix mille fantassins. Nous ne répéterons pas ici tout ce que disent les historiens sur la flotte et l'arsenal de Venise. Nous nous bornons à ce qni est strictement nécessaire à l'intelligence des faits dont nous allons parler.
La guerre contre Venise fut provoquée j>ar le successeur du pape Alexandre VI, l'allier Jules II. Dans le but d'expulser les étrangers de l'Italie, il voulut les appeler pour s'y combattre et s'affaiblir réciproquement.C est pourquoi Jules forma la ligue de Cambrai, dans laquelle toutes les puissances de l'Europe paraissaient réunies pour accabler la répubUque de Venise. En accédant au traité, la France se chargea presque seule de la perte des Vénitiens, jusqu'au moment où ses triomphes alarmèrent les confédérés qui se tournèrent successivement contre elle, instigués qu'ils étaient par Jules II, dont la politique constante était mue par la haine implacable qu'il avait jurée à la puissance la plus redoutable à l'Italie. Louis XII voulut commander lui-même ses armées. Il passe les Alpes et marche aux Vénitiens. On lui représente que l'ennemi s'est emparé du seul poste qu'il pouvait occuper, c Ou camperez- vous, sire? lui demande un grand de la cour. — Sur leur ventre, » répond-il. En effet, le roi trompe les calculs des Vénitiens pour arrêter sa marche, et remporte, le 14 mai 1509, la victoire d'Agnadel, qui fut suivie de la conquête de toutes les places que Venise avait autrefois enlevées au duché de Milan. Dans cette circonstance, le roi déploya une bravoure qui avait tout le caractère chevaleresque des guerriers français. « Que ceux qui ont peur se mettent derrière moi, > disait- il pendant l'action, tomb t".
Il est fâcheux qu'il ait flétri sa gloire par un acte de cruauté, que ne put empêcher d'Ambolse. Les prisonniers faits à cette bataille furent amenés devant le roi, et présentèrent cent mille ducats pour leur rançon; mais Louis s'écria : t Le diable m'emporte si je bois ni mange avant qu'ils soient pendus et étranglés! > Les prières que lui fit le grand-maître Chaumont et plusieurs autres seigneurs ne purent désarmer la colère du tyran (1). t Mais ce prince, dit Voltaire, n'était ni un grand roi, ni un grand politique. > - Cependant Louis XII se conduisit tout autrement avec Alviame, général des Vénitiens, qui avait été pris. Il était traité au camp français avec tous les égards possibles. Aigri par l'humiliation de sa défaite, ce général ne parut point touché de l'humanité de son vainqueur, et répondit aux démonstrations les plus consolantes par nue fierté brusque et dédaigneuse. Le roi se contenta de le renvoyer au quartier où l'on gardait les prisonniers. « Il vaut mieux le laisser, dit-il; jo m'emporterais, et j'en serais fâché. Je l'ai vaincu, il faut me vaincre moi-même. •
Pendant que l'armée de Louis XII enlevait ainsi des villes aux Vénitiens, une coalition s'était formée contre la France. Le pape, qui n'avait plus besoin des Français auxquels il ne pouvait pardonner d'avoir traversé son élection au pontiBcat, le roi d'Aragon, les Suisses et la république de Venise s'étaient déjà prononcés, et il était à craindre que l'Angleterre ne se joignit à cette ligue, quoiqu'il ne fût pas dans son intérêt de faire la guerre à la France. Les Anglais y furent entraînés cependant, par le moyen d'une galéasse chargée de vins grecs, de fromages et de jambons, que le pape envoya à Londres pré- ! cisément à l'ouverture du parlement. Le roi Henri VIII et les membres des Communes et de la Chambre haute, à qui l'on distribua ces présents, s'empressèrent tous de servir le ressentiment du pontife. Jules II, ne trouvant aucun prétexte de rupture ouverte avec Louis XII, fit demander à ce prince quelques villes sur lesquelles le saint Siège prétendait avoir des droits : Louis les refusa, et fut excommunié. La guerre commença vers Bologne et vers le Fermais.
Pendant que l'armée pontificale ravageait le duché, de Ferrare, six mille Suisses se présentaient sur la frontière septentrionale du Milanais, et une flotte de onze galères vénitiennes, auxquelles une galère du pape s'était jointe, paraissait sur les cêtes.
*» Ces trois attaques simultanées obligèrent l'armée française à quitter précipitamment les bords de l'Adige, pour accourir à la défense du Milanais; d'Amboise fut assez heureux pour faire face de tous côtés avec succès. A la tête de cinq
^Manuscrit n. 107, de la Bibliothèque royale, coUectioa
cents gendarmes et de quatre mille hommes d'infanterie, U s'avança pour fermer le passage aux Suisses qui arrivaient par Bel inzona. Le pape assiégea La Mirandole en personne, pour donner de l'émulation à ses troupes. On vit ce pontife septuagénaire, le casque en tôte et la cuirasse sur le dos, visiter les ouvrages, presser les travaux et entrer en vainqueur par la brèche, le 20 janvier 1511. D'Amboise dut se repentir d'avoir cru aux négociations trompeuses du pape, lorsqu'il pouvait l'enlever ù Cologne.
D'Amboise, à peine âgé de trente-huit ans, fut attaqué à Corregio d'une maladie mortelle, dont la cause fut attribuée au vif chagrin qu'il éprouva d'avoir laissé prendre La Mirandole par sa faute. Il mourut le 41 mai 4511, persuadé qu'il était empoisonné. D'Amboise avait un grand courage, des connaissances dans l'art militaire ; mais il était opini&tre et montrait de la jalousie contre les hommes qui lui étaient supérieurs. Ces défauts lui nuisirent souvent. A ses derniers moments, il eut des remords d'avoir fait la guerre au pape et en demanda l'absolution. Il fut le dernier de la branche aînée de la famille d'Amboise, son fils unique avant été tué à la bataille de Pavie, en 4024.
Telle est l'esquisse historique des principaux faits d'armes du commandeur Chaumont d'Amboise, qui fut maréchal et amiral de Franoe. Cette dernière dignité était pour lui purement honoriOque. Amédée GlÉHARf
Combat