‹ La France maritimeChapitre 12 sur 105 · COMTE BB L'EMPIRE ET MEMBRE BE LÏNSTITCT · texte numérisé non relu

COMTE BB L'EMPIRE ET MEMBRE BE LÏNSTITCT

BougainviUe est un de ces hommes rares dont la réputation maritime prouve, par une rare exception, que le génie peut quelquefois suppléer dans la navigation aux connaissances pratiques d'une longue expérience.

Placé à vingt-quatre ans, par ses travaux mathématiques, au rang des savans les plus distingués de son pays, officier dont la réputation militaire s'était fondée quelques années plus tard sur I des exploits dont avaient retenti l'Europe et l'A-

raériqoe, tontes les carrière* lui semblaient ouvertes , excepté celle de la navigation, où il a pourtant acquis sa principale gloire.

L. A. de Bougainville naquit à Paris le H novembre 1729; il fit ses éludes à l'université de cette ville, où il se fit remarquer par ses rapides progrès dans les sciences.

Destiné par sa famille à la carrière du barreau, il se soumit à ce désir par facilité de caractère, et fut reçu à vingt ans avocat au parlement.

Il avait à peine commencé son stage lorsqu'il fit paraître la première partie de son Traité du calcul intégral pour servir de suite à l'analyse des Infiniment Petits, du marquis de L'Hôpital.

Cet ouvrage posa les premiers fondements de sa réputation scientifique avant d'entrer dans la carrière militaire qu'il devait parcourir avec tant «"éclat.

L'histoire de Bougainville étonne par la variété de professions auxquelles U s'est livré et la multitude d'événemens qui remplissent sa vie.

Le calme du cabinet de l'avocat ne pouvant satisfaire ses goûts, il se fit inscrire aux volontaires noirs, et se livra aux éludes sévères pour lesquelles, malgré la mobilité de ses idées, il avait montré de grandes dispositions.

En 1753, Bougainville entra comme aide-major dans le bataillon provincial de Picardie. L'année suivante, il devint aide-de-camp de Cbevert. En 1754, il fut envoyé à Londres comme secrétaire d'ambassade. Pendant son court séjour en Angleterre, il fut reçu membre de la société royale. En 1756, il devint aide-de-camp du marquis de Montcalm, chargé de la défense du Canada : il était alors capitaine de dragons.

Ici la vie de Bougainville commence à s'attacher par l'histoire de nos colonies aux fastes de notre marine. A peine arrivé dans le Nouveau- Monde, on lui confie une aventureuse expédition : à la téle d'un détachement d'élite, par une marche forcée de près de soixante lieues, tantôt à travers des bois impénétrables et sur un terrain couvert de neige, tantôt sur les glanes de la rivière de Richelieu, il s'avauça jusqu'au fond du lac du Saint-Sacrement, où il brûla une flottille anglaise sous le fort même qui la protégeait. Le talent et la brillante valeur qu'il avait déployés dans cette étonnante expédition lui firent donner la charge de maréchal-deslogis du plus grand corps d'armée. Le 6 juin 1758, un corps de cinq mille Français, poursuivi et harcelé par une armée de vingt-quatre mille Anglais , allait être contraint de déposer ses armes : Bougainville ouvre l'avis de les attendre de pied ferme. On n'eut que vingt-quatre heures pour élever et fortifierun camp retranché ; les cinq mille Français s'y arrêtèrent et repoussèrent les attaques répétées de l'ennemi, qui, après un com-

bat acharné de deux heures, fut obligé d'abandonner le champ de bataille couvert de six mille des siens. Bougainville, dont te conseil courageux avait sauvé l'armée, fit dans ce combat des prodiges de valeur; il se montra à tous les postes les plus périlleux, et ne cessa d'exciter l'armée par son exemple, que lorsqu'il tomba, vers la fin de l'action, frappé d'un coup de feu à la tète.

Le marquis de Montcalm, hors d'état de défendre la colonie, chargea Bougainville d'aller rendre compte à la cour de France de sa périlleuse situation et demander des renforts.

La France était alors dans une position peu favorable. Aux demandes de Bougainville , le ministre Berryer ne fit d'autre réponse que celle-ci : « Quand le feu est à la maison, on ne « s'occupe pas des écuries. — On ne dira pas « du moins . monsieur, repartit avec sa fran- < chise militaire le caustique messager, que vons • parlez comme un cheval. » Il fallut toute l'autorité de madame de Pompadour pour apaiser le ressentiment du ministre. Le roi donna a Bougainville, qui n'avait que quelques années de service, la croix de Saint-Louis et le grade de colonel. A son retour (1759) au Canada, le général Montcalm le nomma commandant des grenadiers et des volontaires, et le chargea de couvrir avec ces deux corps la retraite de l'armée lorsqu'elle se replia sur Québec. Bougainville s'en acquitta avec la bravoure et l'habileté dont il avait déjà donné des preuves. La bataille du 10 septembre 1759, où fut tué Montcalm, décida du sort de la colonie : Bougainville revint en France.

La paix s'étant faite en 1762, Bougainville, à défaut de l'illustration des armes, chercha une autre gloire à conquérir.

Le port de Saint-Malo, célèbre de tout temps par le nombre de ses arméniens et la hardiesse de ses entreprises, attira ses pensées et ses projets. Il avait eu des relations avec plusieurs négocia ns de celle ville dans ses voyages an Canada : il les convainquit facilement, après la perte de celle colonie, des avantages qu'ils devaient retirer d'un établissement aux Malouines, archipel situé à l'extrémité méridionale de l'Amérique. Des navires furent équipés, et Bougainville, avec l'autorisation du roi qui lui conféra le grade de capitaine de vaisseau, se chargea de fonder une factorerie dans ces Iles : ce fut ainsi que les bftlimens du port où s'étaient formés Duguay-Trouin et Jean Bart commencèrent la réputation maritime de Bougainville.

U mit à la voile en 1763 : son entreprise réussit avec tant de bonheur, que les Espagnols, jaloux et inquiets de ses succès, réclamèrent les Iles Malouines comme dépendances du continent américain. La cour de France crut devoir leur donner satisfaction, à condition pourtant que les armateurs français seraient

msé* des dépenses qu'avait nécessitées lu colonie. Bougain ville fut chargé lui-même de remettre cet établissement aux agens que le cabinet de Madrid devait nommer pour en prendre possession. Ce fut comme dédommagement de cette pénible mission qu'il lui fut accordé d'effectuer son retour par l'Océan Pacifique, vaste carrière de découvertes qui s'offrait alors, presque inconnue, aux explorations des voyageurs.

Bougainville est le premier Français qui ait fait le tour du monde. Treize voyages de circumnavigation avaient bien été exécutés avant lui, mais tous par des bâtiments étrangers ; six seulement avaient été entrepris daus l'esprit de la science, les autres avaient été faits dans le but de s'enriebir par la course contre les Espagnols, qui faisaient alors, à l'exclusion de tous les autres peuples, le commerce de ces mers.

Bougainville quitta Saint-Malo, le 15 novembre 1766, sur la frégate la Boudent*, que la flûte VÊtoiU accompagnait chargée do vivres.

Le passage du détroit de Magellan lui fut trèspénible; il lui fallut toute sou intrépidité pour affronter les brumes épaisses et les vents impétueux qui avaient toujours arrêté nos navigateurs. Il parvint a les surmonter par son habileté dans une profession dont il faisait pourtant en quelque sorte l'apprentissage.

On peut se faire une idée des difficultés qu'il eut à vaincre en songeant qu'il lui fallut cinquante-deux jours pour franchir un passage que sa relation n'estime qu'à cent trente-deux lieues.

Cependant, malgré les contrariétés et les périls qu'offraient à la navigation ces mers encore peu sillonnées ; malgré les brumes et les tourmentes des eaux australes, malgré les venu alises et les innombrables écueils des parages intertropicaux, il les traversa dans toute leur largeur, découvrant sans cesse de nouveaux archipels et de nouvelles lies, visitant et étudiant les pays déjà connus.

Son retour en France se fit le 16 mars 1769. Les développemens que ses rapports et le récit île son voyage donnèrent aux sciences géographiques placèrent son nom parmi ceux des plus célèbres navigateurs.

La conduite distinguée de Bougainville durant la guerre d'Amérique lui valut, en 1779, le grade de chef d'escadre, et l'année suivante celui de maréchal de-camp dans les armées de terre.

En 1790, lorsque des troubles éclatèrent dans l'armée navale de Brest, le caractère énergique mais conciliant de Bougainville le fit choisir comme l'officier le plus propre pour les calmer. Sa voix et son influence furent insuffisantes dans ce mouvement précurseur de bouleversemens bien autrement graves. Après quelque temps de lutte, voyant ses efforts inutiles, il donna sa dé-

mission, et se consacra de nouveau! l'étude des

sciences.

En 1790, il avait projeté un voyage an pèle : tous ses préparatifs venaient d'être terminés, lorsque le comte de Brieune obtint le portefeuille de la marine. Le nouveau ministre l'ayant fait venir, lui parla dans des termes qni pouvaient faire croire qu'il regardait ce voyage comme une faveur sollicitée par Bougainville : c Monsieur, lui dit ce dernier, croyes-vou$ donc que ceci toit pour moi un* abbaye? »

La société royale de Londres, informée que le gouvernement français avait renoncé à cette expédition, fil demander à Bougainville le travail qu'il avait préparé pour ce voyage, dans lequel l'astronome Cassini devait l'accompagner: il l'envoya à celte société. Il avait déterminé deux routes, iudiquées sur son plan par route A et route B : il donnait la préférence à celle-ci. Le capitaine Philipps, depuis lord Mulgrave, q«t entreprit le voyage, suivit la première, et me put aller au-delà de 80°. Bougainville était persuadé que, si on accordait une prime d'encouragement aux baleiniers, ils arriveraient au pôle, ou dn moins iraient beaucoup plus loin que lord Mulgrave.

En 1796, Bougainville fat élu membre de l'Institut, puis appelé au bureau des longitudes; dans ces deux sociétés, il ne cessa pas de travailler pour la science. Lors de la création du sénat, Napoléon, envieux d'entourer son trône impérial de toutes les illustrations, fit entrer Bougainville dans ce corps politique.

Comblé d'honneurs, revêtu des plus hautes dignités, Bougainville mourut en 1811, âgé 4e 82 ans, exempt d'infirmités, et jouissant encore de tonte l'étendue de son intelligence.

Lesuhsoii.

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