LA BALEINE FRANCHE
Il est pen d'animaux dont les zoologistes aient basé l'histoire sur des suppositions pluserronée*. Séduits par les idées merveilleuses qui s'attachent naturellement à tout ce qui semble sortir des espèces ordinaires par la grandeur des formes ou l'étrangeté des proportions, ils se sont livrés dans leurs traités avec plus de complaisance aux inductions trompeuses de l'imagination qu'à la logique sévère des faits. Aussi Le*
connaissances dont la pratique de la pèche de ces animaux éclaire continuellement la science font-elles crouler chaque jour leurs beaux systèmes si péniblement élevés sur le sable des hypothèses.
La baleine est le plus grand des poissons, l'Océan est son empire.
La femelle est ordinairement plus grosse que le mâle. Chez tous les animaux qui ont des mamelles et qui mettent au jour des petits tout formés, cette différence est remarquable.
Vue de loin, la baleine présente une masse informe a laquelle il est impossible d'assigner un nom ou une espèce; cela ressemble à une chaloupe chavirée.
En s'en approchant, pour mieux distinguer comment chaque partie est coordonnée, il faut que le caprice la porte à mettre au-dessus de l'eau ou sa téte immense et singulière, ou son énorme queue, ou enûn une de ses nageoires, pour qu'il soit possible d'en admirer la puissance, car son attitude familière consiste à ne montrer à la surface que la partie supérieure de son vaste dos.
La téte forme la partie antérieure de la baleine ; son volume égale à peu près le quart de la longueur totale de l'animal. Le dessus est convexe et tombe en arc sur le bout. La partie de la téte qui se prolonge vers le dos descend un peu vers l'aplomb de l'extrémité de la lèvre, et se termine par une bosse sur laquelle sont placés les orifices des deux évens.
Ces évens sontdeux canaux qui, contrairement à toutes les opinions consacrées par l'autorité des sa vans , n'ont aucune communication avec la bouche, c'est à la partie supérieure du larynx, fermée par un diaphragme, qu'aboutissent ces organes, dont les conduits vont s'ouvrir au sommet delà tôte par des orifices de huit i dix pouces environ.
Ils servent à rejeter l'eau qui entre par la gueule de la baleine, et à introduire jusqu'à ses poumons l'air nécessaire à sa respiration, quand, nageant entre deux eaux, les évens seuls restent i la surface.
Lorsque la baleine est animée par quelque vive affection ou par la douleur causée par quelque blessure, la rapidité et le volume d'eau qu'elle lance ainsi par les évens produit un bruit effrayant, et qui se fait entendre à plu* sieurs milles lorsque le temps est calme. On aperçoit à deux lieues et plus cette colonne d'eau, qui s'élève quelquefois à vingt et vingt-cinq pieds, et retombe en mille gouttes, parmi lesquelles le soleil brille. On ne saurait trop à quoi eomparer l'espèce de mugissement causé par le jet de l'eau des évens de la baleine, si ce n'est au bruit d'un éboulement dans un lieu souterrain ou au grondement d'un orage a travers des
Lorsque la baleine fait ainsi jaillir l'eau par ses é vents, elle donne a sa langue le mouvement nécessaire pour avaler cette eau ; mais, comme elle ferme son pharynx, elle force cette eau à remonter par ses évens, après la fil t ration opérée par la valvule et les bourses. L'eau entrée par la bouche ne pouvant plus ressortir par cette partie, à cause de la disposition de la valvule, qui ne s'ouvre que de bas en haut, la baleine, en comprimant les bourses qui la recèlent, la lance par les évens, d'où elle sort et s'élève à une hauteur proportionnée à la force de compression imprimée aux bourses.
L'ouverture de la bouche de la baleine franche est très-grande; elle se prolonge jusqu'audessus des orifices des évens, et vient dans ta partie inférieure de l'animal rejoindre les nageoires. Les deux mâchoires sont à peu près aussi avancées l'une que l'autre ; celle du dessous est très-large, et porte une graisse qui a principalement près de l'œil quinze et dix-huit pouces d'épaisseur. C'est cette partie que les baleiniers appellent la gorge. De chaque côté de la gorge montent les lèvres, qu'on nomme vulgairement lippet. Ces lèvres renferment une partie de la mâchoire supérieure, qui s'y emboîte. C'est cette partie de la mâchoire supérieure qui porte les fanons. La voûte du palais est formée d'un os duquel partent, de chaque côté, deux rangées de fanons ayant la figure d'un toit. A l'extrémité antérieure de cet os longitudinal, de forme courbe, est une petite bosse connue sous le nom de couronne; c'est sur cette partie, à venir par le sommet de la téte jusqu'aux évens, que sont groupés, par petits monticules, les insectes marins connus sous le nom de pous de mer.
Chaque lèvre, qui vient en arc suivre la courbure de l'os de la charpente supérieure, en cachant les fanons, est aussi recouverte de petits groupes de ces insectes, dont la blancheur s'aperçoit 1 une assez grande profondeur dans l'eau.
En se supposant dans l'intérieur de la bouche d'une baleine franche (ce qui pourrait facilement se faire), on verra, au-dessus de sa tète, deux rangées de lames parallèles et transversales ; le bout de chaque fanon opposé à sa pointe entre dans la gencive, la traverse et pénètre jusqu'à l'os longitudinal. La frange de crin attachée au bord concave de chaque fanon fait paraître le palais comme hérissé de poils sur ses deux parois» la partie de cette frange qui garnit l'extrémité de chaque fanon, sortant au-delà des lèvres, forme une sorte de barbe extérieure, qui a fait donner aux fanons de baleine le nom de barbes. Les fanons les
Iplus grands sont ceux du milieu : c'est la que se trouve le plus grand diamètre transversal de la bouche; les fanons les plus courts sont vers
l'entrée du gosier, et vers l'extrémité de la Louche.
La surface d'un fanon est polie et semblable a celle de la corne. Il est composé de fils placés à coté les uns des autres dans le sens de 6a longueur, très -rapprochés, réunis ou comme collés par une substance gélatineuse , qui , lorsqu'elle est sèche, lui donne les propriétés de la corne, dont il a l'apparence. Chacun de ces fanons est aplati, allongé, et très -semblable, par sa forme générale, à la lame d'une faux. Il se courbe un peu dans sa longueur, comme cette lame, diminue graduellement de hauteur et d'épaisseur, se termine en pointe, et a le côté concave tranchant, dans le genre de cet instrument. C'est ce bord concave qui, depuis son départ de la gencive jusqu'à la pointe, est garni de crins isolés, qui deviennent plus longs et plus épais suivant qu'ils se rapprochent de la pointe du fanon.
La couleur de cette lame est ordinairement noire , et souvent marbrée de nuances grisâtres. On en voit de parcourus dans toute leur longueur par des rubans ombrés jusqu'au blanc. Bien polis, ces fanons sont d'un bel effet.
Nous avons dit que le palais présentait un os qui s'étendait depuis l'entrée de la bouche jusqu'à l'entrée du gosier; cet os est recouvert d'une substance blanche et ferme, à laquelle on a donné le nom de gencive. C'est le long et de chaque côté de cet os que les fanons sont distribués et situés transversalement.
On voit souvent des fanons dont la longueur est de huit à neuf pieds. Chaque mâchoire en contient ordinairement quatre à cinq cents.
Après la mort de la baleine, cette gencive, qui tient ainsi les fanons en leur servant de racine, devient dure et coriace; on a quelquefois de la peine à les en séparer, lorsqu'on les laisse vieillir ainsi réunis par certaines quantités.
L'œil de la bateine, situé très-près des os maxillaires, est presque également éloigné des évents et de l'extrémité de la bouche; il est un peu au-dessus de la nageoire, à la jonction des lèvres, qui, dans cette partie, a la forme d'un S. La disposition des yeux de la baleine ne lui permet pas de voir devant eile. On est réellement étonné, à la première vue, de trouver si petit l'œil d'un animal aussi monstrueux. Son diamètre visible n'a guère plus de deux pouces. Il est garni de paupières dont la mobilité n'est presque pas apparente ; il n'y a pas de cils.
L'opinion générale est que les organes des sens sont très-peu développés chez ces animaux, car, si l'œil est petit, l'ouïe est également tort obtuse : à peine parviendrait-on à passer un brin de paille dans le conduit auditif.